Le problème de ce « renvoi aux abîmes », est que beaucoup de lecteurs, j’en ai peur, n’auront pas envie de s’en extirper, tant est grande l’envie inconsciente (et consciente) de beaucoup de lecteurs à s’identifier au héros. Je pense à la citation de d’Annunzio : « Parfois, vraiment, l’homme trouve dans un sincère mépris de lui-même une joie singulière. »
Pour le reste, j’en conviens, c’est un roman remarquable, à l’écriture classique (ce qui n’est pas une critique) même si les nombreux anglicismes auraient dû tempérer l’ardeur des décerneurs de prix de l’Académie. Je ne vois pas le chef d’oeuvre, cependant, et j’ai peur que l’essentiel de son attrait médiatique réside dans la fascination qu’éprouve le lectorat français (on verra ce que donne la traduction anglaise par les soins de l’auteur) pour le Nazisme, l’Occupation, quand c’est mâtiné de perversions sexuelles (le syndrome « Portier de nuit »). Il y a des appels ici et là à une vision « française » de l’occupant - la présence d’Ernst Jünger, plus apporécié en France que dans son pays, même l’amour frère-soeur mortifère qui fait penser au « Coup de grâce » de Marguerite Yourcenar.
Mais je reconnais qu’une bonne part de mes réticences vient de l’envie que j’éprouve de m’identifier aux personnages des romans que je lis : dans ce cas, c’est impossible. Ceci dit, je serais curieux de voir l’accueil des nostalgiques de l’ordre brun, ceux qui ont réservé un triomphe aux « Rêves d’acier » de l’auteur de SF Norman Spinrad, incitant celui-ci à une mea culpa.
En tout cas, Littell aura eu le mérite de secouer le roman français, perdu dans une stérile dichotomie entre formalisme vide et nombrilisme obsessionnel. Il aura surtout acclimaté au contexte français le « gros » roman historique, depuis longtemps l’apanage des auteurs anglophones ou hispanisants.
Sur une note de plaisanterie, il serait peut-être temps de concocter un bestseller dont le héros, descendant à son insu de la Vierge Marie, finira officier SS après avoir fait sas classes dans une école de magie... Mais gare à l’ISF !