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easy 8 janvier 2012 15:41
easy



«  »«  La Géographie ça sert d’abord à faire la guerre »«  »

Il y a de ça

Dessiner une carte, un plan de maison, c’est d’abord miniaturiser. Pour les maisons, passé le moment de leur construction, les plans passent aux archives. Mais pour les régions, les miniatures sont constamment indispensables même sur un plan fantaisiste ou capricieux.

Il était souvent apparu aux empereurs de Chine, peu voyageurs à part Gengis Khan, qu’ils étaient les maîtres d’un pays immense, bourré de richesses mais qu’ils ne parvenaient pas à jouir idéalement de tant de merveilles toujours hors de leur vue. Alors progressivement, ils ont été ouverts aux solutions que leur ont proposées leurs eunuques à savoir, leur placer sous les yeux le Tout en miniature.
Il n’y avait ni photos ni vidéos et les miniatures étaient un concept génial. La cité interdite miniaturisait les sphères d’influence de l’Empereur (en veillant à séparer ce qui devait l’être et à intriquer ce qui devait l’être). Le Palais d’Eté, l’original détruit par les Anglais et les Français, représentait la géographie du pays en miniature. Et les artisans ont même poussé le bouchon en offrant à l’Empereur des miniatures de tous les meubles et sculptures de son palais bien trop grand pour être entièrement vu. C’est ainsi qu’on en est arrivé à écrire des encyclopédies sur un grain de riz.

Concernant ces miniaturisations de la Chine, on peut constater que les pays environnants ou lointains étaient à peine représentés. Les Chefs chinois n’ont jamais été intéressés par l’au-delà de leur déjà immense pays et se seraient souvent gardés d’aller voir ce qui s’y passe, leur réflexe allant plutôt à s’enfermer dans une énorme muraille.



L’impact psychologique de la miniaturisation et désormais de la vue satellite 3D du Monde est énorme.

Comme la géographie de l’Europe est particulièrement péninsulaire en mi-continents mi-îles, les nations y ont été très remuantes et curieuses des horizons lointains. Ici on s’est assez rapidement mis à se concurrencer sur la cartographie lointaine surtout depuis Colomb-Copernic-Galilée.
Et comme les explorateurs curieux avaient besoin de fonds, ils fascinaient les rois et reines en dessinant sur leurs cartes des choses merveilleuses au lointain. On présentait une carte miniaturisant le Monde à un roi, on y avait dessiné des éléphants et des femmes girafes, on enflammait leur gourmandise et on obtenait un budget.

Et sur le plan militaire, il était très vite apparu aux conquérants que la possession de bonnes cartes était cruciale. A lire alors les aventures d’Andrew Waugh pour dresser la carte de l’Hymalaya

Dès les Grandes Expositions (1844) le jeu des états consistait à montrer de mille manières les mondes qu’ils dominaient par le biais de la miniaturisation. Les publics étaient fascinés de voir regroupés sur seulement 1000 hectares, les plus beaux monuments du monde qu’ils gouvernaient.

Et les livres de géographie, avec les livres d’Histoire, tous deux parfaitement orientés dans l’esprit de la colonisation et de l’impérialisme, ont très fortement contribué à installer dans l’esprit de tous les enfants, le concept de gourmandise et de possession du Monde que le bon Blanc se devait de maîtriser. Cet esprit de possession Occidentale est allé si loin qu’on en est même venu au concept de responsabilité du Blanc au sens de charge, au sens de « devoir pénible à accomplir mais à exécuter quand même » (Cf Le fardeau de l’homme Blanc par Kippling)


La géographie ne suscite pas directement le sentiment guerrier mais celui de la curiosité, de l’émerveillement pour la découverte lointaine puis celui de la possession et de la gourmandise. Ce n’est qu’en conséquence de ces excitations, tentations et légitimations, que se produisent des compétitions donc des guerres.
N’empêche que mener une guerre, même des étoiles, sans maîtriser la géographie en toutes ses dimensions (en quel endroit, à telle heure, se tiennent combien de soldats sous quelles conditions climatiques et logistiques) reviendrait à entrer sur une arène avec les yeux bandés.




Sinon, concernant le fond du commentaire de fn2009, en effet, le début de la colonisation française en Algérie a été assez nettement génocidaire, plus que dans ses autres colonies et je n’entrevois qu’une explication à une telle différence de traitement. 

Je rappelle d’abord que dans l’Hexagone, il y avait pendant tout le XIXème siècle une énorme tension entre les coqs divisés en deux camps : Révolutionnaires républicains d’un côté et Royalistes ou bonapartistes de l’autre. L’ambiance entre ces coqs n’était pas du tout aux politesses et jamais les femmes n’auront autant souffert que pendant ce siècle (ce n’est que depuis 1789 qu’on ne voit plus jamais de femme au sommet politique, sinon pour récupérer les pièces jaunes et faire pot de fleur) 


Dans un tel contexte extrêmement favorable aux duels, les artistes dont on sait qu’ils ne sont pas portés par l’usage de la force, sont passés orientalistes. Même Eugène Delacroix, qui avait semblé branché par la révolution de 1830, dès qu’il découvrit l’Algérie, changea de ton pour passer à la simple sensualité. 

Autour du combat acharné entre Républicains et Monarchistes, croissait un autre pôle activiste,celui des bourgesois entrepreneurs qui s’industrialisaient

En dehors de ce trio hyperactif inaugurant le besoin de tranquilisants réparateurs, se situaient les artistes et penseurs qui ont alors connu leur plus grande épopée.

L’activisme des Républicains et des Monarchistes s’accommodait bien de l’activisme de la bourgeoisie mais les artistes trublions ressortaient au yeux du trio comme de lâches profiteurs (Courbet s’était retrouvé accusé d’avoir renversé la colonne vendôme alors qu’il n’y était pour rien). Et comme ces artistes à la Dumas versaient dans un orientalisme où les sultans ne voyaient comme idéal que de caresser de belles femmes, avant de verser dans le dématérialisme à la Turner (la lumière, rien que la lumière), le trio des excités nourrisaient quelque rancoeur jalouse pour enterrer leur coupable concupiscence devant les charmes de la peau odalisque.

A rappeler que l’activité du trio infernal n’a fait que succéder -officiellement en 1834- à la très puissante activité de l’Eglise qui s’exerçait jusque là par le biais de l’Inquisition

A rappeler aussi que cette soudaine explosion activiste en Europe avait provoqué un gap de richesse entre ses habitants et qu’il était apparu de lourdes crises dues à la saturation des marchés intérieurs donnant fortement l’impression que l’Europe était devenue trop petite pour les Européens.

D’un bout à l’autre de ce XIXème siècle, les artistes de France avaient essentiellement valorisé l’hédonisme oriental, amérindien et subsaharien. Ils semblaient constituer archives pour un monde valable qui allait être balayé. Et les rares écrivains qui n’exploitaient pas cette veine partaient vers une idéologie en retour à la nature.

Orientalistes et naturalistes exprimaient indirectement leur effroi devant la Machine qui s’emballait. Seuls de rares Marx ont pris le parti de l’explicite pour dénoncer la folie du trio ; Jules Verne poussant au contraire à adorer les bâtisseurs enfiévrés ; Kippling, en la fin de ce XIXème étant en position intermédiaire.
 
Pendant ce très violent XIX ème siècle, la confrontation des prométhéens modernistes avec les peuples les plus installés dans une idéologie de continuité tranquille, nonchalante et sensuelle tout en étant accomplie, raffinée et luxueuse, a conduit les Blancs les plus fébriles à concevoir des génocides.
Faute de pouvoir argumenter correctement des vertus du changement vers la modernité, il faut exterminer le contradicteur.

Et l’Algérie, tout près de la France, représentait la paradigme de ce que le trio infernal avait à abattre et à remplacer. Même Henry Dunant avait commencé, avant de découvrir la bataille de Solférino, par croire qu’il fallait transformer l’Algérie puisqu’il avait entrepris d’y moderniser sa campagne profonde.
Même Victor Hugo, qui n’a jamais voyagé, s’était laissé à écrire que la jeunesse de France devait partir conquérir les espaces infinis, inépuisables, du Monde.



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