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Morpheus 28 septembre 2012 12:41
Morpheus

Une « démocratie de confiance » est une sorte d’oxymore si l’on observe ce qu’est une véritable démocratie. J’ai l’impression que vous réinventez, par ignorance, le mythe que les oligarques nous ont mis dans la tête depuis deux cent ans pour nous faire croire que leur gouvernement prétendument représentatif était une variante de la démocratie, et donc qu’ils avaient réinventé la démocratie.

Première chose, qu’est-ce qu’une démocratie ? Mot issu du grec, une démocratie est le « gouvernement par le peuple » (dêmos = le peuple & kratos = le gouvernement / le pouvoir). La démocratie est une invention athénienne qui persista au Ve et au IVe siècle avant J.C., donc sur une période de deux siècle (très comparable aux deux siècles qui nous séparent des révolutions américaines et françaises.

Les athéniens, las de subir depuis des siècles une alternance entre oligarchies aristocratiques et des tyrannies, décidèrent donc d’inventer la démocratie. Ils se défient des oligarques et instaurent la constitution des athéniens - notez bien qu’il s’agit de « la constitution des athéniens », pas >la constitution d’Athènes< ! La nuance à son importance, car elle révèle une conception non pas étatique, mais axée sur le rôle des citoyens ; le pouvoir y est partagé, il n’est pas centralisé et il n’y a pas de « gouvernement ».

Cette constitution a une vocation : protéger le peuple athénien contre les oligarques. Il s’agit d’empêcher tout abus de pouvoir et toute prise de pouvoir indue par un tyran. Le pouvoir essentiel, celui de voter les lois (le pouvoir de décision) doit demeurer entre les mains de l’assemblée du peuple. Les athéniens sont pragmatiques. Ils se connaissent et ils connaissent bien leurs défauts. Ils se savent corruptibles, et savent que l’argent et le pouvoir corrompt ; dès lors, la constitution est fondée - comme tout contrat digne de ce nom - sur la méfiance : on y envisage le pire, et non le meilleur, afin précisément d’éviter le pire. Ils n’attendent pas que les magistratures soient occupées par des citoyens vertueux : ils écrivent une constitution qui pousse, qui incite, et qui contraint à la vertu.

Les athéniens optent donc pour un procédé neutre, objectivement égalitaire, et mathématiquement le plus représentatif (bien que cette notion mathématique n’était sans doute pas connue des athéniens, qui n’avaient pas encore découvert les lois mathématiques des statistiques) : le tirage au sort. L’élection est reléguée à un rôle très secondaire, car les athéniens savent que l’élection est, par définition, aristocratique (élire, c’est choisir le meilleur ; en grec, « le meilleur » = aristos). On élis donc que quelques magistrats devant faire preuve d’une certaine compétence, d’une certaine expertise dans un domaine, par exemple les généraux ou les responsables des construction navales. Toutes les autres magistratures sont tirées au sort.

La démocratie repose donc sur une constitution établie PAR les citoyens, POUR les citoyens, CONTRE les abus de pouvoir, CONTRE l’oligarchie et CONTRE la tyrannie. La constitution est UN CONTRAT SOCIAL, une garantie établie CONTRE les tentations abusives de prise de contrôle par un individu (tyrannie) ou un petit groupe de riches aristocrates (oligarchie). C’est la défiance mutuelle qui justifie et qui motive la rédaction de cette constitution protectrice : ils se protègent mutuellement les uns des autres. C’est cela la démocratie : un acte de défiance, pas un acte de confiance.

A contrario, vous remarquerez que la confiance est précisément au centre du processus électif : il s’agit de porter la confiance à un candidat (ou un petit groupe de candidats), considérés comme >compétents< (à tort ou à raison) et dont nous estimons qu’il sont vertueux. C’est un principe qui peut fonctionner à très petite échelle (un village où tout le monde se connait), mais qui ne peut évidemment pas s’appliquer à plus grande échelle : en effet, comment porter sa confiance à des inconnus que nous n’avons même jamais rencontré, pour la plupart ? Il s’agirait d’un pur acte de foi ! Comme, pour être élu, il faut obtenir la confiance d’un maximum de gens, cela incite naturellement à mentir, à déformer la réalité pour se parer des vertus requises (qu’on les ait ou pas).

Il y a donc une grande méconnaissance de la démocratie que d’en appeler à une >démocratie de confiance<, même si je crois votre démarche sincère et honnête.

Cordialement,
Morpheus

PS : je ne saurait trop vous conseiller de lire Principes du gouvernement représentatif de Bernard Manin.

 



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