Karma m’avait dit qu’à Beyrouth elle pouvait en loger max
une demi-douzaine dans son loft, moi avec mes 400m carrés, je prenais le reste ;
et il y avait bien sûr encore quelques dizaines, répartis entre les copains. Le
lieu de rassemblement, par vagues minutées, était un concert de rock sur la
côte, dans une boîte pour blacks ; le transport de nuit était moins risqué
par des routes secondaires. Ils ne sortiraient jamais, sinon pas à plus d’un,
et on avait bien bossé sur quelques faux-papiers indispensables, Karma avait
son imprimerie… Il a fallu investir bouffe, mais ils savaient y faire. Pas de
jambon évidemment... Je me retirais discret aux heures de leurs prières, comme
Nerval sur son Santa-Barbara ; j’avais répandu quelques croix ça et là sur
quelques tables, histoire qu’ils ne me prennent pas pour un mécréant.
Faut dire qu’au niveau hygiène ils m’ont foutu un beau
cirque, mais ça va… c’est pour la bonne cause, puis c’était pas trop long. Heureusement
que j’avais encore mes bons contacts au village, et discrets, on leur a
refourgué quelques vieux kalachs bulgares, les mêmes qui avaient servi contre
les soldats du vieux par ici, avec encore des fusils de chasse, quelques flingues ;
les caisses de munition devaient suivre.
Ils n’avaient aucune peur, tout se faisait dans une grande
joie, même si ça manquait de femmes tout ça. Leur attirail était étrange :
en général, un couteau ou canif, la keffieh du nord, un pull plutôt sérieusement
troué, et surtout le phone le plus hightech possible pour les contacts et le
réseau. Et il a beaucoup aidé le réseau… jamais j’ai fonctionné comme ça sur
vingt mails en même temps et une floppée de comptes fb.
Ensuite, assez vite, il a fallu organiser leur come back
vers tell kalakh via la frontière. Pas du gâteau… mais les contacts sur les
villages étaient très bons, il suffisait de livrer. Mes dons de magnétiseur sur
les barrages de l’armée étaient encore meilleurs qu’à l’époque ; et avec
ma formation d’acteur, j’embobinais d’avance tous les vigiles possibles, j’étais
capable de tous les accents de tous les coins du bled, de changer d’âge en deux
temps trois mouvements. Avant même que j’aborde un barrage, le mec baissait la
tête sous le poids de la culpabilité qu’il y aurait à m’interroger… Faut dire
que s’ils m’avaient pincé avec ce que j’avais en coffre, je serais encore au
frais…
Une fois de retour, quel bordel ils avaient laissé !
mais ils ont vite manqué… Quelle belle ambiance ! comme ils sont beaux,
généreux, solidaires, touchants, attachants. Mais déterminés surtout.
Bien sûr je leur ai jamais parlé d’AV ou même du réseau
voltaire et de ce qu’on y distillait, dans l’ignorance la plus totale voire le
mépris affirmé, de désinformations contre eux, contre leur peuple et la
grandeur, la justesse de son combat… ils auraient explosé l’ordi, la télé, et sans
doute moi avec.
C’est bizarre tout de même tous ces afghans qui parlaient si
bien l’arabe.