A tous,
Le paysan, lui, resta dans les
Tranchées.
Il se tient là, dans son trou,
tapi comme ces blaireaux, ces fouines qu’il connaît bien. Creuser
le sol, ça le connaît, n’est-ce pas ! Il creuse, de
Dunkerque à Belfort, des lignes profondes. De l’époque des
semailles jusqu’au mois des moissons, il creuse. A l’heure où le
raisin mûrit, à l’heure où le colza lève, il creuse. Il creuse,
dans la longue terre maternelle, des abris comme des
épouses, des lits comme des tombes.
Chaque tranchée est un sillon, et chaque sape un silo. Ces boyaux,
ils sentent la bonne cave. Mille souvenirs champêtres fleurissent
dans les entonnoirs. La terre est une grande garenne. Les copains
soufflent comme des vaches à l’étable. Le flingot a un manche de
fourche. Et toutes ces armes industrielles, ces engins nouveaux comme
des étoiles, ces crapouillots à quatre pattes, ces lance-mines et
ces tas d’obus fauves, tout a un grand air animal, un air d’animaux
à cornes. La lune est toujours la lune des prairies. Il y a un merle
sur une gueule de canon. De la pluie, de la pluie qui fait germer les
avoines. Et le vent des tuiles passe sur les hommes de chair."
extraits des Poilus
(1926), , Grasset,
réédition Cahiers rouges 1987