Comme mes parents et mes grands-parents avant eux, je suis parfaitement « assimilé ». Je mange du porc et je ne vais jamais à la synagogue. Je suis d’ailleurs athée. Je ne suis pas non plus franc-maçon et n’appartiens à aucune confrérie ou « entraide ».
Mon grand-père était comme moi. Il était arrivé en France en 1939, fuyant l’Allemagne nazie. En 1944, des policiers français l’arrêtèrent, le tabassèrent, puis le remirent à la Gestapo, laquelle le déporta à Auschwitz. En mentant sur son âge (44 ans), il échappa à l’envoi immédiat à la chambre à gaz. Il eut la chance de revenir, mais il pesait alors 45 kg, contre 90 avant sa déportation. Il a pu raconter à sa femme et à sa fille, ma mère, ce qu’il a subi et ce qu’il a vu à Auschwitz. Je n’ai pas connu mon grand-père, car cette épreuve avait irrémédiablement altéré sa santé et il est mort quand j’étais en bas-âge. Ma mère ne supportait pas que nous parlions à voix haute de cette époque, ni même de nos origines. Cela peut se comprendre : à 11 ans, elle avait vu dans Berlin des SA tuer un juif à coups de gourdin.
Des cousins eurent moins de chance : réfugiés dans les Pyrénées, ils furent arrêtés par des miliciens. Le père, absent lors de la rafle, ne revit jamais sa femme et ses deux enfants.
Voici d’où je parle.
Concernant Raymond Barre, tout d’abord j’observe qu’il est assez farce de défendre Maurice Papon en adoptant une posture légaliste, alors que celui-ci a bel et bien été reconnu coupable et condamné par une cour de justice française et, je l’espère, légale. A moins que Raymond Barre ne voit dans ce jugement, là aussi, la main du « lobby juif » ?
J’observe ensuite que, si cette défense de Maurice Papon était légitime, elle devrait s’appliquer avec autant de pertinence à René Bousquet et, pourquoi pas, à Klaus Barbie, ainsi qu’à tous les militaires et fonctionnaires allemands. Elle a d’ailleurs été adoptée par une partie des accusés du procès de Nuremberg. Raymond Barre ne peut échapper aux conséquences logiques de son propos : tous les procès faits après-guerre, sauf ceux des « politiques », français et allemands, étaient injustifiés. Le voici donc en bien mauvaise compagnie et on peut alors, à bon droit, le considérer comme pro-nazi, donc antisémite.
Mais, en fait, je ne crois pas que Raymond Barre soit foncièrement antisémite, pas plus d’ailleurs que ne l’étaient Maurice Papon, René Bousquet ou les policiers qui arrêtèrent mon grand-père. Mais alors c’est encore pire, car cela signifie que ce type de fonctionnaires était prêt à tout - et l’est sans doute encore aujourd’hui - pour s’assurer une belle carrière. Pour un échelon, un grade, quelques miettes d’argent et de pouvoir. Pour un enjeu aussi dérisoire, ils n’ont pas hésité à détruire des êtres humains (et non pas des « sous-hommes » puisqu’ils n’étaient pas antisémites) par familles entières. Et ce type d’homme, totalement déshumanisé, me révulse bien plus encore que les vrais fous haineux, dont les actes barbares et irrationnels s’expliquent par un sentiment malgré tout humain : la haine.
Vous, l’auteur, vous les commentateurs et votants de cet article honteux, vous qui croyez défendre Raymond Barre, Maurice Papon et les autres, vous les défendez mal. Trouvez-leur, au moins, l’excuse de l’antisémitisme !
En ce qui me concerne, je préfère trouver à Raymond Barre l’excuse de l’âge. Avant lui, bien d’autres personnalités, de tous horizons et plus ou moins estimables dans leur jeunesse, ont exprimé sur le tard ce symptôme inquiétant mais classique de décrépitude intellectuelle : Claude Autant-Lara, Roger Garaudy, François Mitterrand (encore que, pour ce dernier, il s’agirait plutôt d’un retour aux idées de sa jeunesse). Bref, rien de très nouveau, ni de très sérieux.
La tonalité des commentaires jugés positifs est par contre beaucoup plus inquiétante. Le titre de l’article aurait-il attiré comme des mouches tous les pro-nazis, antisémites et révisionnistes d’Agoravox ? Je l’espère, car sinon elle constitue une preuve mesurable, après bien d’autres, que l’atmosphère s’alourdit gravement pour les juifs dans ce pays, mon pays, mon seul pays...
Enfin, si répugnant que soient certains commentaires, je prie les modérateurs d’Agoravox de ne pas les censurer. Cet ensemble est entré tout droit dans l’Histoire. Il témoignera de l’esprit de l’époque.
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