@Eric F
La grille de lecture consistant à opposer un « Est prorusse » à un « Ouest nationaliste » n’a jamais été une analyse solide. Elle relevait davantage d’un raccourci médiatique que d’une réalité sociologique fine.
Même avant 2022, les travaux électoraux et sociologiques montraient des nuances importantes : diversité des votes, bilinguisme répandu, identités multiples et évolutives. Réduire l’Ukraine à une ligne de fracture simpliste relevait déjà d’un schéma hérité des narratifs géopolitiques russes.
Depuis février 2022, cette lecture est devenue largement obsolète.
Les bombardements indiscriminés — Kharkiv, Dnipro, Odessa, Mykolaïv, Kiev — n’ont pas « révélé » une division : ils ont contribué à souder la société autour d’une expérience partagée de l’agression extérieure. Les villes historiquement russophones ont été parmi les plus touchées, ce qui a profondément modifié les perceptions.
Parler de « règlements de comptes » comme d’une fatalité quasi mécanique revient à installer l’idée que toute sortie de guerre serait nécessairement vengeresse. L’histoire montre pourtant que cela dépend largement du cadre politique et juridique qui accompagne la fin du conflit.
Il y a une différence fondamentale entre :
- des représailles,
- des purges internes,
- et un processus de justice encadré (tribunaux, commissions d’enquête, mécanismes internationaux).
Les engagements sur l’intégrité territoriale ne sont pas une lubie ukrainienne : ils découlent du droit international et des principes posés par la Charte des Nations unies. Le problème ne naît pas de leur affirmation, mais de leur violation.
Quant à l’Ouest ukrainien, et Lviv en particulier, il ne s’agit pas d’un simple bastion symbolique. La ville est devenue un hub logistique, humanitaire et médical majeur : accueil des déplacés internes, organisation des chaînes d’approvisionnement, coordination internationale.
Je l’écris en connaissance de cause, ayant pu observer cette réalité sur place et m’entretenir à plusieurs reprises avec le premier adjoint au maire. Ce que l’on constate concrètement, ce n’est pas une Ukraine coupée en deux, mais une mobilisation transversale.
La guerre a transformé une société diverse en une nation politiquement consolidée.
S’agissant de l’après-guerre, parler déjà de « lot de consolation » sous forme de mécénat européen relève d’une projection cynique. Si reconstruction il y a, elle ne pourra être pensée comme une aumône. Elle relèvera d’un choix stratégique européen majeur, comparable par son ampleur politique — sinon historique — à ce que fut le plan Marshall pour l’Europe occidentale.
La reconstruction de l’Ukraine ne serait pas un simple mécanisme budgétaire : elle engagerait la sécurité, la stabilité et l’architecture politique du continent.
En ce sens, la solidarité européenne ne serait pas un « lot de consolation », mais un investissement géopolitique structurant.