80 ans de la Sécurité sociale : Contestation du ministre communiste Ambroise Croizat comme « père de la Sécu », le peuple rayé de l’histoire
par guylain chevrier
lundi 6 octobre 2025
Il y a 80 ans, l’ordonnance n° 45-2 250 du 4 octobre 1945 instituait en son article 1 « une organisation de la Sécurité sociale destinée à garantir les travailleurs et leurs familles contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou de supprimer leur capacité de gain, à couvrir les charges de maternité et les charges de famille qu’ils supportent »1 . Une avancée sociale sans équivalent dans l’histoire du monde du travail, car c’est pour lui, pour le peuple, que la chose a eu et a encore toute son importance. On la doit au programme du Conseil national de la Résistance et à l’influence qu’y exerça le Parti communiste français, qui participa au gouvernement de la République au lendemain de la victoire sur le nazisme, avec Ambroise Croizat comme ministre du Travail, (secrétaire général de la Fédération des métallos CGT), que l’on considère comme le « père de la sécu ». Si l'aspiration au bonheur sur le fondement des Droits de l'homme ressortit de la victoire sur le nazisme qui en avait été la négation, ce qui fut un large mouvement de fond (Rapport Beveridge), le système n'est pas financé en France par l’État comme au Royaume-Uni, mais par une double cotisation, salariale et patronale. Le système se veut par répartition et non par capitalisation, qui avait déjà ruiné la retraite d'une partie des travailleurs avant la guerre dans un contexte de crise financière et bancaire : les cotisations sont redistribuées immédiatement aux assurés qui en ont besoin. Sa gestion est définie comme nulle part ailleurs sur le fondement de la démocratie sociale : les délégués des caisses sont élus, et donc indépendants de l’État (jusqu'en 1967, puis, les élus sont remplacés par des représentants choisis par les partenaires sociaux, avec une voix des salariés affaiblie).
Ambroise Croizat, ministre communiste du Travail en 1945, n’aurait été que la petite main au regard de Pierre Laroque, grand commis de l’Etat, dans cette conquête sociale. Les opposer n’est pas jouer !
Du côté du journal Le Monde, pour cet anniversaire de la Sécu, pourtant dont le sens est si important en ces temps de remise en cause, on y est allé d'un grincement de dent. On n'a rien trouvé de mieux que commettre un article prenant pour cause d’en contester la paternité au Parti communiste : Qui a créé la Sécurité sociale ? Quatre-vingts ans après, une paternité toujours disputée2. Ceci, avec la volonté de rejouer la lutte des classes en la tournant en dérision, en prenant à témoin certains travaux d'universitaires alimentant la polémique. On parle d’un « mythe », parce qu'Ambroise Croizat n’entra au gouvernement officiellement que le 21 novembre 1945. « Le véritable père de la Sécurité sociale, c’est Pierre Laroque » dit-on. Grand commis de l’État, il a été de nombreux ministères, dont celui de Croizat. Profondément attaché à la question sociale, ce qu’on ne lui retirera pas, il a participé à en marquer l'histoire. Il restera au service du gouvernement au titre de cette fonction, après qu’on en aura chassé les ministres communistes en mai 1947, au sein du ministère du Travail, puis, dans ce prolongement, sera président de la Caisse nationale de Sécurité sociale de 1953 à 1967.
On insiste sur le fait qu’il est "l'un de ces hauts fonctionnaires qui ont joué un rôle politique central sans être engagés dans un parti politique". C’est tout le sujet ! Lorsque le PCF défend la paternité de la Sécurité sociale, c’est comme représentant alors des intérêts de la classe ouvrière et des laborieux, à moindre égard, du monde paysan, comme premier parti de France. Ambroise Croizat est président de la commission du travail et des affaires sociales de l’Assemblée consultative provisoire lorsque la Sécurité sociale voit le jour, un rôle capital, et c’est grâce à l’importance indispensable des voix communistes que fut approuvé en août 1945 le projet d’ordonnances. On ne saurait confondre ici le grand commis de l’État, technicien de haut vol attaché à la question sociale, qui participe de la traduction dans la vie des décisions politiques, y compris qu’il partage, et le rapport de force de ces femmes et ces hommes qui le font, de la rue à l’usine et au champ, pour que la reconnaissance de ce droit à protection, en lieu et place de la charité, s’impose. On dit que le patronat ne broncha pas, pour tenter de faire admettre que ce fut une sorte de non-événement… Pas étonnant, il tremblait alors devant cette avancée sociale, qui fut arrachée devant l’histoire dans un mouvement qui ne tient pas qu’aux simples circonstances du temps, mais appartient à cet élan d’un combat pour des conquêtes sociales comme celles du Front populaire (1936) dont le PCF est historiquement incontestablement indissociable, et dont sa force représentait le levier. Des conquêtes sociales qui ont tiré un trait sur le malheur ouvrier de la Révolution industrielle du XIXe siècle sans pitié pour des travailleurs sans droit, et exploités avec une violence inouïe, ce qu’on cherche à faire oublier. La première grande loi sociale de prise en charge par l’employeur des accidents du travail n’arrivera qu’en 1898, et un jour de repos hebdomadaire obligatoire seulement en 1906 !
Pas de conquête sociale sans que le peuple s’en mêle
La Sécu a été mise sur les rails avec la locomotive communiste, sous les « adages humanistes » et populaires d’Ambroise Croizat – « Je cotise selon mes moyens, je reçois selon mes besoins » ou « La retraite n’est pas l’antichambre de la mort mais une nouvelle étape de la vie », ce qui en fera pour le monde du travail une référence sacrée. Comme on le rappelle, dès la fin des années 1940, il est déjà question d’une « maîtrise des dépenses de santé ». Le patronat, avec sa toute nouvelle organisation, le Conseil national du patronat français (CNPF) créé dès 1945 (depuis 1998 le MEDEF), commencera à renâcler contre la hausse des cotisations requalifiées « charges sociales ».
La Sécurité sociale, fruit d’une histoire bien française des avancées sociales, a fait son chemin depuis les premiers pas du mouvement révolutionnaire français, illustrés par le programme du Parti ouvrier français de Jules Guesde de 1880, qui revendiquait dans son programme : Mise à la charge de la société des vieillards et des invalides du travail ; Suppression de toute immixtion des employeurs dans l’administration des caisses ouvrières de secours mutuels, prévoyance, etc., restituées à la gestion exclusive des ouvriers. Mais aussi : Repos d'un jour par semaine ou interdiction légale de faire travailler plus de six jours sur sept. Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes. Interdiction du travail des enfants dans les ateliers privés au-dessous de quatorze ans… Et encore, Suppression du budget des cultes, conscient que ces derniers servent des intérêts loin de ceux, universels, de la Nation, et des travailleurs en lutte qui rejettent toute tutelle, a fortiori religieuse, parfois utilisée contre eux. Moins d’un siècle plus tard, les rêves de protections collectives qui y affleurent entreront dans la réalité, évidemment, pas sans luttes, et une certaine suite dans les idées.
Le PCF, un parti dont l’histoire a été fidèle, par-delà les vicissitudes du temps, au bien du peuple3
Oui ! Le PCF est bien le père de la Sécu et Ambroise Croizat avec lui, à qui Pierre Laroque à ses côtés apporta sa volonté et ses convictions, ses compétences, sa largeur d'épaule, qu’on ne saurait ainsi opposer, bien au contraire. Ce fut une rencontre essentielle entre un militant et responsable communiste obsédé par le bien du peuple, et un de ces très haut-fonctionnaires appartenant à l'encadrement supérieur de l’État, qui en ont un sens aigu dans ce qu’il représente de meilleur.
La grande résistante Madeleine Riffaud saluait Ambroise Croizat dans le contexte de son enterrement, et de l'immense manifestation à laquelle il donna lieu le samedi 17 février 1951, par ces mots : « L’œuvre magnifique d’Ambroise Croizat est la preuve de ce qu’un ministre peut obtenir quand tout un peuple uni crie par sa bouche. » Le peuple n’est pas un mythe, vis-à-vis duquel d’ailleurs tout est fait pour qu’on l’entende le moins possible aujourd’hui, alors que la Sécurité sociale est l’objet de nombreuses attaques au nom de réduire les dépenses de l’État, censé être au service du grand nombre. Et ce, sous la pression d’un libéralisme effréné, auquel seul un rapport de force populaire peut mettre des limites et satisfaire l’intérêt général. C’est bien le peuple, organisé, qui a joué dans notre histoire contemporaine le rôle principal pour que nous disposions des grandes conquêtes sociales qui sont les nôtres, qu’il faut saluer. Ne laissons pas certains vouloir nous le faire oublier. Vive la République sociale !
Notes :
1-Le réseau Vigilance Travail Social a organisé un webinaire pour cet anniversaire, entre retour sur l'histoire et enjeux sociaux d'actualité. Avec : Gilles Kounowski, ancien directeur des relations internationales de la CNAF ; Nathalie Audin, directrice de centre social ; Guylain Chevrier, docteur en histoire, formateur et chargé d’enseignement à l’université. Animateur, Paul Alexandre Voisin, co-fondateur du réseau* https://www.youtube.com/watch?v=tCRSTO9nZPs
3- https://www.cinearchives.org/catalogue-parti-qui-vous-est-fidele-le-1104-383-1-0.html
* vigilancetravailsocial@gmail.com et www.vigilancetravailsocial.wordpress.com