98 millions de dollars pour un trader !
par Imhotep
jeudi 20 août 2009
Il s’appelle Andrew (comme le prince, lui c’est de la finance) Hall, il est trader, il travaille pour Phibro une filiale de Citigroup et il devrait empocher 98 millions de dollars de bonus à rendre jaloux Bernard Tapie.
Vous voyez, aussi dans la vie il existe des contes de fées. La crise ? Connaît pas. Citigroup encaisse 45 milliards de dollars de l’état fédéral américain et va verser 98 millions de bonus à un heureux bénéficiaire. Mitterrand disait que c’était scandaleux de gagner de l’argent en dormant, alors Citigroup a décidé de prendre pour devise afin d’avoir une excuse (et de répondre au slogan UMP : travailler plus, y compris
quand on est malade et le dimanche) : citi never sleeps
En quelques mots, l’arrogant personnage dirige une filiale de Citigroup spécialisée - comble du cynisme - dans le négoce de l’énergie. En 5 ans il fait gagner 2 milliards de dollars à Citigroup (n’importe quel benêt de seconde zone peut faire gagner de l’argent quand le prix du pétrole monte en flèche puis descend aux enfers pendant de longs mois). Son contrat lui octroie donc un billet de loto 100 % gagnant, sans même à avoir à le payer, de 98 millions de dollars (Le Figaro) !
Cheu nous, comme on dit quand on a les deux pieds bien sur terre, notre marquise nous amuse en disant en gros que nous ne pouvons rien faire dans notre hexagone, cause la concurrence. Et comme suprême argument made in Medef : si nos traders ne sont pas payés comme les autres ils vont partir ! A ces deux grosses stupidités je vais répondre.
Pour la première, la Marquise accolée au perron de l’Elysée pour protéger notre Timonier vibrionnant des averses électorales, ne regarde jamais du côté d’où pourtant elle a gagné un peu de blé : les USA. Cela fait deux fois que son regard refuse de se tourner à l’ouest d’où sont venus quelques cumulo-nimbus qui ont faits des dégâts avec sa grêle de subprimes dont notre Financier Averti voulait doter la France et que ça saute. Pour sauter, ça a sauté pour sûr. Selon elle, la crise devait nous épargner, clamait-elle en tailleur de bonne coupe, le casque capillaire parfait et brillantiné. Ne l’a-t-elle même pas répété à satiété jusqu’au début septembre 2008 ? En mai, elle était euphorique, elle n’avait donc baissé que d’un ton. Donc à l’ouest, ce pays de cow-boys et de traders a décidé depuis longtemps déjà de légiférer. Et ce qui est somme toute un joli symbole, un certain Kenneth R. Feinberg, [a été] nommé il y a deux mois haut responsable de la politique de rémunération de toutes les entreprises bénéficiant d’aides directes du gouvernement fédéral.
Feinberg s’est vu notifier la semaine dernière des termes des rémunérations des vingt-cinq plus hauts responsables de sociétés comme l’assureur AIG, les constructeurs automobiles General Motors et Chrysler, ou encore Bank of America, toutes bénéficiaires d’apports en capital par le contribuable américain. Ce juriste, qui a accepté cette mission à titre bénévole, dispose de deux mois pour valider ou faire amender les salaires et primes des patrons de ces sociétés.
Ce juriste travaille donc gracieusement non pour sa majesté mais pour le drapeau. Notre Hall aurait sans doute pu échapper, non à la colère du congrès et de la population, mais du glaive de la justice s’il ne fût que trader, or il est dirigeant. Il reste donc à étendre cette loi aux filiales et peut-être que l’arrogant Andrew ne pourra pas acheter cette année encore quelques monumentales œuvres d’art en béton. Peut-être, peut-on espérer un peu de justice et de morale ? A cela ajoutons qu’un accord (Le Figaro) vient d’être signé entre l’UBS, la banque suisse aux comptes de trafic fiscal, et le gouvernement américain pour lever le secret bancaire de 4 450 comptes soit seulement 8 % des 52 000 comptes visés.
Nous aurions pu être le premier pays à légiférer mais Lagarde et le Medef veillent. Les Anglais vont eux aussi sortir le fouet. Les Allemands l’ont déjà fait dans leur accords de versement de fonds. Ainsi ce premier argument comme quoi on ne peut le faire tombe-t-il mal puisque d’autres le font.
Ce qui amène à une double réponse à cet argument qui n’a pas de sens réel : si nous ne payons pas nos chiromanciens boursiers, ils vont partir à l’étranger. Première réponse d’autres pays ont ou vont légiférer contre les bonus. Seconde réponse : Eh bien ma bonne Marquise qu’ils partent. Bon vent, la paille au cul et le feu dedans ! comme disait un de mes proches avec un peu de vulgarité mais beaucoup de réalisme. D’une part s’ils partent tous, il n’y aura pas assez de place dans les autres pays pour les accueillir. Ensuite il y aura assez de chômeurs, d’employés à l’interne, enfin beaucoup de monde pour se précipiter pour une paye sans prime dix fois inférieure (exemple à 200 000 euros je veux bien prendre toutes les places de traders, et même à 100 000 euros, j’irais même à 50 000 voyez vous et il doit y en avoir un blot, comme on dit à Saint-Etienne, comme moi). Enfin il faut arrêter les arguments qui n’ont aucune justification. Un trader n’est en rien un génie ou un être irremplaçable. Il utilise des outils la plupart du temps automatiques, fondés sur des calculs de mathématiciens fous à partir de raisonnements hallucinés. On reporte sur une simple décision : j’achète ou je vends, la complexité des outils financiers (titrisation par exemple). Or l’acte est simplissime. Ce n’est qu’une prise de position. Non seulement aucun raisonnement sain ne peut prémunir contre une catastrophe, mais la sagesse voudrait que ce soit un métier quasi statique, on achète, quand on a des liquidités, des actions d’une société qui va se développer en regard de sa stratégie et du marché potentiel et on vend quand le client a besoin de liquidités ou quand de façon évidente la société s’oriente vers une Bérézina. C’est tout simple. Mais le trader est dans le cycle de Baloo de Walt Dinsey : tout s’achète et tout se vend. Le trader n’est en fait qu’un joueur de poker accro qui mise l’argent qu’il ne possède pas et qui a ce triple parachute que sa paye lui est acquise y compris s’il plombe sa société, qu’il touche le gros lot quand il ne fait que suivre la vague (ça monte j’achète) et donc, mouton docile, il fait comme son voisin et enfin on ne déduit jamais ses pertes antérieures de ses gains. Il n’y a pas de bonus négatif. Il gagne avec l’argent des autres à tout coup. Ce métier ne devrait en aucun cas être rémunéré au bonus car la rémunération au pourcentage ne peut se faire que dans deux cas : un commercial qui vend des produits sachant que sa paye est réalisée par la marge dégagée entre le prix de vente et le coût de fabrication (adjoints des frais de structures et de transports) et il n’y a aucun risque pour l’entreprise ou le commerçant qui achète un par exemple et 1 000 exemplaires à ce prix et décide de vendre 10. S’il ne vend rien il perd ses 1 000 et s’il vent ses 1 000 il gagne 9 000. Mais toute la différence est là c’est son blé et son risque. De plus il n’y a pas les effets de ventes à découvert et de levier comme Kerviel qui avec ses dizaine de milliers d’euros de paye peut faire perdre 5 milliards d’euros avec un engagement de 50 milliards. Et pour terminer très très rares sont les traders qui battent les indices et jamais plusieurs années de suite. Comme quoi en achetant un indice sans frais de mouvements perpétuels avec un seul ordre on fait mieux que l’agitation permanente des traders. Tiens, un peu comme notre maniaque de l’agitation et de la com. Un exemple au hasard : la délinquance. Tiens ça grimpe malgré 7 ans de bons et loyaux services du premier flic de France en action de 0 heure à minuit, samedi et dimanche, sauf quand il est à Cap Nègre, sauf quand il est en Egypte, sauf quand il est à Neuve Yorque, sauf quand il est au Mexique, sauf quand il est sur le Paloma, sauf...
Je ne vais pas avoir la cruauté de remettre ici la vidéo de notre Lumière économique concernant ces bonus. En fait si. La voici, sachant que cet article de Marianne interrogeant un trader vous éclairera sur :
- Un cadeau pour les établissements financiers qui prêtent cet argent « gratuit » aux Etats (qui ont des besoins de refinancement énormes) à plus long terme, 10 ans par exemple, mais à un taux proche de 4% : les banques centrales ont offert l’occasion aux établissements financiers d’operer massivement ce transfert en empochant la différence. […] A part les PME, qui sont très mal servies en prêts, personne n’a besoin de crédit : la chaîne de distribution des capitaux est bloquée. Avec ces liquidités qui ne circulent pas, les banques peuvent donc renouer avec des activités à risque, très lucratives : au 1er semestre 2009, la « value at risk », qui représente la prise de risque dans les placements, a explosé dans les bilans des banques américaines. Elles ont renoué avec les positions de marché. »
- Au final, on peut dire que les plans de relance ont été une énorme transfert de risque des banques vers les Etats. Et en cela, les profits jugés scandaleux de Goldman Sachs sont parfaitement cohérents : c’est la plus grande société de placement et de trading du monde, elle est repartie sur les chapeaux de roues.
- Le code de déontologie du Medef, le G20, les listes grises et noires, ça a bien fait rigoler. Pour les paradis fiscaux, malgré toute leur communication, personne n’est aujourd’hui capable de trouver le nom des propriétaires des trusts qui y font des affaires. La seule décision qui change un peu les pratiques, c’est l’accord entre les Etats-Unis et la Suisse sur la révélation de l’identité des clients d’UBS fraudant le fisc américain.
- il n’est pas logique qu’un trader recoive un bonus pour quelques semaines de performance alors qu’une fois le produit vendu, la banque porte les risques sur plusieurs années de vie du produit
Je ne vais pas non plus manquer de mettre cette autre vidéo (2 avril 2009 à Londres) où notre livreur de Pizza en pleine forme du côté de Cap Nègre avait parlé d’un certain « là aussi c’est du du jamais vu » lors de cette réunion du G20 qui devait bouleversifier le monde économique sauf le milliard d’euros de bonus de BNP Paribas, sauf les 98 millions de dollars de cet autre Hall, sauf...
vignette citigroup