A l’école des catastrophes
par Lucchesi Jacques
vendredi 15 septembre 2017
Pendant plus d’une semaine le cyclone Irma a fait la une de tous les médias, au détriment des autres informations. Mais il y a sans doute une leçon à tirer de ses terribles conséquences
Dans l’actualité du monde, les conflits entre les hommes, qu’ils soient latents ou déclarés, intra ou extra-nationaux, occupent en général le devant de la scène médiatique. Chacun voit midi à sa porte et il en irait de même pour les autres espèces animales si elles avaient un système de communication aussi développé que le notre. Mais que la nature s’emballe et les questions liées aux divergences humaines sont d’un coup reléguées au second plan. Ce choix informatif n’est pas dénué d’arbitraire ; sous un certain angle il offre même une diversion appréciable pour ceux qui sont en charge des dossiers sensibles du moment – comme la grogne sociale ou le terrorisme.
Reste que les colères de la terre, qu’elles prennent la forme d’un tsunami, d’un cyclone ou d’un tremblement de terre, demeurent toujours effroyables pour ceux qui y sont confrontés. Elles remettent l’homme à sa juste place – c'est-à-dire pas grand-chose – sur l’échiquier naturel, le forçant à se contempler au miroir de sa vulnérabilité. Nous le savons depuis la nuit des temps ; c’est même le moteur de notre prodigieuse évolution. Mais le degré de sophistication atteint par notre civilisation finirait par nous le faire oublier sans ces rappels aussi destructeurs que périodiques. Face à eux nous nous découvrons désarmés et désemparés, tout comme nos plus lointains ancêtres. Certes, nous avons la technologie nécessaire pour prévoir de tels phénomènes ; encore que nous ne puissions pas – nous l’avons vu avec Irma - déterminer exactement leur intensité et leur trajectoire. Et lorsque le monstre climatique arrive, il ne reste aux hommes que l’exode ou l’enfermement dans ses plus solides constructions. En l’état actuel des choses, nous ne pouvons que le subir, impuissants que nous sommes à l’atténuer ou le dévier de sa course. Autrement dit, la nature reste souveraine et beaucoup, devant de tels déchainements, sont enclins comme aux premiers temps à lui prêter une intentionnalité mystérieuse.
Le passage d’Irma dans les Antilles françaises ne produira peut-être pas un poème comparable à celui de Voltaire après le cataclysme qui frappa Lisbonne en 1755 (les pertes humaines ne sont heureusement pas de la même ampleur). Mais il ne peut que soulever des interrogations : pas seulement sur le mal, Dieu et la Providence mais aussi sur la responsabilité humaine dans ces ravages. Car là encore, les intérêts des promoteurs immobiliers ne coïncident pas toujours avec ceux des autochtones (matériaux trop légers, constructions trop près de la mer). On cherche forcément des coupables et on en trouvera bien vite, en espérant que les reconstructions qui s’annoncent prendront en compte les normes nouvelles en matière de sécurité. L’état français est également mis en cause, non seulement pour sa gestion approximative des évacuations et des premier secours mais surtout pour le peu d’investissements qu’il a fait jusqu’ici dans ces territoires ultra-marins : les Dom-Tom, c’est si loin quand on vit en métropole. Et quid du réchauffement climatique qui n’est pas pour rien dans la violence - et la fréquence - de ces manifestations paroxystiques ?
Au-delà des failles sociales et politiques que révèlent toujours ce type de phénomènes, il y a le sempiternel spectacle des comportements humains en situation de crise. Ils se résument finalement à deux attitudes fondamentales : l’avidité et la générosité. Les uns se ruent sur les magasins abandonnés, emportant tout ce qu’ils peuvent prendre - et pas seulement pour leur survie immédiate. D’autres, au contraire, mettent en place spontanément la chaîne de la solidarité et de l’aide aux plus éprouvés. On sait à quoi s’attendre si, comme le pense Nicolas Hulot, le pire est devant nous. Car la catastrophe agit en tout lieu comme un accélérateur des passions humaines, des plus basses aux plus élevées. Mais après le temps de l’action vient celui de la réflexion. Puisse –t’elle, en montrant la fragilité de notre condition, nous détourner de nos mesquins conflits d’intérêts pour mieux affronter les menaces que la nature fait toujours peser sur notre espèce.
Jacques LUCCHESI