A la République
par Christian Labrune
vendredi 20 novembre 2015
J'étais avant-hier place de la République. La banderole « Fluctuat nec mergitur » que j'avais vue à la télévision autour du socle de la statue avait disparu, mais l'inscription avait été reportée non loin de là dans le 10e, près du canal, selon la même typographie blanche sur fond noir, et couvrant tout un immense pignon au coin de la rue Poulmarch. Enorme amas de fleurs, de couronnes, de bougies, de photos des disparus, de petits textes plus ou moins naïvement rédigés et même d'objets divers tout autour de l'écrasante statue de Léopold Morice. Cet entassement auquel l'abondance communiquait une stupéfiante beauté dans la lumière déjà déclinante de l'après-midi m'a rappelé le vers de Baudelaire : « Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ». De fait, même si les Parisiens qui ont constitué cela n'en sont probablement pas conscients, c'est bien l'équivalent de ces autels que la piété catholique dressait dans la campagne, autrefois, aux stations prévues pour les processions et qu'on appelait des « reposoirs ». Parmi les fleurs de la République, il y avait même une petite Sainte Vierge. Félicité, le « cœur simple » de la nouvelle de Flaubert y eût probablement déposé son perroquet. Et d'autres reposoirs, près des lieux des autres fusillades, sont autant de stations pour le recueillement du promeneur affligé.
Quelque chose de très religieux, donc, dans le deuil des Parisiens. Une sorte de piété naïve venue du fond des âges mais dont l'athée que je suis n'aurait pas même envie de sourire. Ca serre le cœur, comme à chaque fois qu'on se trouve confronté au désarroi qui s'empare de tout existant face au scandale de la mort inacceptable. Inacceptable elle l'est déjà lorsqu'elle est naturelle, mais que dire désormais après la multiplication de tant d'atrocités ?
Dans l'immeuble où j'habite, une association de locataires qui n'en rate jamais une lorsqu'il s'agit de faire son beurre des pires calamités reproduit aussi assez servilement et sans la moindre distance critique, ces images naïves d'une piété populaire atterrée mais assez peu capable de comprendre quelque chose à ce qui nous tombe dessus – qui était pourtant fort prévisible.
Comme je m'éloignais, un jeune homme me demande où sont les cafés qui ont été mitraillés. Je lui montre le carrefour où commence la rue de la Fontaine au roi, visible à trois cents mètres. Je lui dis qu'un peu plus loin, près de l'hôpital Saint-Louis, il pourra voir aussi le « Petit Cambodge ». Je suis musulman, me dit-il, et il ajoute avec un air assez horrifié : mais pourquoi ont-ils fait ça ? Mais, lui dis-je, tous ces gens vivaient une existence qui n'a aucun rapport avec celle qu'on peut mener à Rakka, ils étaient à la recherche de qui peut rendre la vie agréable : musique, conversations entre hommes et femmes, jeux de la séduction, discussions philosophique ou politiques, et tout ce que permet la liberté dans un monde civilisé. Il paraît outré : tuer des gens, ça n'a absolument rien à voir avec l'islam , ce ne sont pas des musulmans. Jamais des musulmans ne feraient une chose pareille. Je lui représente que c'est bien du Coran que s'autorise le « Califat », que le texte revendiquant les derniers massacres est truffé de versets extraits de plusieurs sourates. Un autre jeune homme d'une trentaine d'années et qui nous écoutait à quelque distance (stupidement, je l'avais perçu d'abord perçu comme un agent de ce qu'on appelait autrefois les Renseignement généraux !) finit par s'approcher pour entrer dans la conversation. Il est Tunisien, pareillement épouvanté par ce qui vient d'arriver, musulman lui aussi, habité par le même questionnement et la même certitude que tout cela est nécessairement sans aucun rapport avec sa propre religion.
Je leur explique que j'ai enseigné dans un lycée de la banlieue et que j'ai vu peu à peu se développer, dans les dernières années du siècle dernier des comportements directement inspirés par la prédication salafiste : élèves qui se plaignaient des contraintes imposées par le ramadan et qui, pourtant, les observant à la lettre, n'auraient pour rien au monde glissé une pièce dans le distributeur de confiseries avant l'heure prescrite pour la fin du jeûne, etc.
Moi aussi je fais le ramadan, mais... Et je leur représente que l'ordre donné par al-Baghdadi, par exemple, de massacrer les mécréants, n'est qu'une paraphrase de quelques versets au début de la sourate sur le repentir. Est-ce la huitième ou la neuvième ? je ne m'en souviens plus, mais ils ne peuvent m'être d'aucun secours. Vous connaissez notre religion mieux que nous, me dit l'un. Je leur cite aussi le hadith, que je connais par cœur, et qui est à la fin du septième article de la charte du Hamas. Réactions un peu confuses, comme si on préférait ne pas entendre, et le Tunisien s'éloigne.
Quelques considérations avec le premier rencontré et qui est encore là sur une violence commune à toutes les religions du livre, sur les guerres de religion en France, et finalement une sortie du religieux qui devrait permettre, dans une société civilisée, de vivre en paix avec tout le monde.
Connaît-il les émissions que produisait sur France culture Abdelwahab Meddeb ? Il est mort maintenant, malheureusement, mais il aura peut-être entendu celles de son successeur dont je ne retrouve pas le nom(*). Ah ! Comment s'appelle-t-il ?
-Tarik Ramadan ?
Non, certainement pas ! Et moi de commencer alors une espèce de cours sur les Frères musulmans de Hassan el-Banna dont Ramadan est le petit-fils et le continuateur. Leur progression fulgurante, fortement soutenue par l'Allemagne nazie dans l'Egypte du début des années trente. Mais l'attention de mon interlocuteur commence visiblement à faiblir. Il n'importe, il me tend la main, il est très heureux d'avoir pu échanger sur toutes ces questions.
Je ne le suis pas moins, mais je me dis que les hommes de bonne volonté dans la communauté musulmane, et dont ils sont l'exemple, fort peu informés par ailleurs de l'histoire du monde et même des avatars de l'islam, sont quand même dans un sale pétrin, pris en étau entre un système répressif désormais nécessaire mais dont la suspicion sera douloureusement ressentie d'une part, et d'autre part le contrôle totalitaire exercé partout en France par la propagande des Frères de l'UOIF et du salafisme.
(*) Abdennour Bidar