A Mme Danielle Porte, au sujet d’Alésia

par Emile Mourey
jeudi 11 mars 2010

Madame, en lisant le Midi libre.com du 9 mars, j’apprends qu’en tant que professeur de latin à la Sorbonne et auteur d’ouvrages sur Alésia, vous allez inaugurer le 20 mars, à Vigan, les 21èmes journées de l’Antiquité. J’en déduis que vous défendez toujours votre hypothèse d’une Alésia en Franche-Comté alors qu’à Alise-Sainte-Reine, les travaux du futur parc archéologique européen ont déjà commencé. Comme vous le savez, l’Etat, l’Europe et les autres collectivités locales participent au financement des 50 millions d’euros qui seront investis principalement par le Département. Compte tenu de l’importance de ce projet et des sommes engagées, vous conviendrez avec moi que le contribuable français mérite d’être informé avec le maximum de clarté. En l’absence regrettable du débat public, je vous invite à venir débattre sur le texte latin de César, et pour ne pas s’égarer dans des questions secondaires et parce que vous êtes latiniste, uniquement sur le texte latin.

Dans un ancien article intitulé "La tricherie séculaire", aujourd’hui retiré mais dont j’ai relevé les principaux passages, vos partisans d’Alésia à La-Chaux-des-Crotenay - et apparemment vous aussi - affirmaient catégoriquement que la description que donne César ne correspond pas au site d’Alise-Sainte-Reine. Je pense, bien au contraire, que cette description est d’une très grande précision et qu’elle ne peut s’appliquer qu’au site d’Alise et en aucun cas à celui de La Chaux-des-Crotenay.
 
Même sans être latiniste, on peut très bien comprendre ce que César dit ou ne dit pas.
Ipsum erat oppidum Alesia, l’oppidum d’Alésia quant à lui, in colle summo, était au sommet du versant (ou de la hauteur si l’on veut), admodum edito loco, à l’endroit qui ressort tout à fait, ut nisi obsidione expugnari non posse videretur, en sorte qu’il apparaissait qu’il n’était pas possible de s’en emparer sinon que par un siège ; cuius collis radices duo duabus ex partibus flumina subluebant, sur les deux côtés, deux cours d’eau en baignaient les pieds.
 
Où sont les vallées encaissées que vos partisans ont imaginées en lisant ce texte ? Où sont les collines qui auraient mises en "gorges" les deux rivières ?
 
Ante id oppidum planities circiter milia passuum tria in longitudinem patebat, en avant de cet oppidum, s’étendait une plaine d’une longueur d’environ trois mille pas, reliquis ex omnibus partibus colles mediocri interiecto spatio pari altitudinis fastigio oppidum cingebant, sur les autres côtés, des hauteurs assez rapprochées et de semblable altitude entouraient l’oppidum.
 
Où voyez-vous dans ce passage une plaine "encaissée" ? Comment, vous-même, pouvez-vous dire que cette plaine s’étalait en largeur alors qu’il est écrit "in longitudinem" ? Comment pouvez-vous inventer qu’elle était à perte de vue alors qu’il est écrit qu’elle s’étalait en longueur sur 3000 pas (évidemment jusqu’à la lisière de la forêt) ? Comment pouvez-vous inventer que c’était un long couloir alors que César dit seulement qu’elle s’étendait entre des versants ou hauteurs ; comme c’est le cas à Alise, intermissam collibus ?
 
Sub muro, quae pars collis ad orientem solem spectabat, sous la muraille, là où le versant regarde vers le soleil de l’est, hunc omnem locum copiae Gallorum compleverant, les troupes des Gaulois remplissaient tout le lieu, fossamque et maceriam sex in altitudinem pedum praeduxerant, et elles avaient creusé un fossé et élevé un mur grossier de six pieds de haut..
 
Pourquoi refusez-vous de voir le contour ovale de l’ancienne muraille oppidumique avec sa citadelle que les croquis de Garenne ont mis en évidence dès 1867 ? Pourquoi ne voulez-vous pas voir le fossé décrit par César dans le fossé mis au jour par les archéologues de Napoléon III, en avant et au pied de l’oppidum, d’une rivière à l’autre ?
 
Erat a septentrionibus collis, il y avait une hauteur au nord, quem propter magnitudinem circuitus opere circumplecti non potuerant nostri, que les nôtres n’avaient pas pu entourer d’un ouvrage en raison de son étendue, necessario paene iniquo loco et leniter declivi castra fecerunt, ils ne purent de ce fait installer les camps qu’en position un peu défavorable et un peu en pente.
 
Pourquoi pensez-vous que la montagne de Bussy ne puisse pas correspondre pas à la description pourtant précise de César, description que confirme la redécouverte du camp romain étudié par Michel Reddé ? Votre argumentation est de dire qu’elle ne se trouve pas exactement au nord. César dit "du côté des sept étoiles de la petite Ourse" septentrionibus. Ce n’est pas dans ses habitudes d’indiquer des orientations intermédiaires.
 
Interiores desperatis campestribus locis propter magnitudinem munitionum loca praerupta ex ascensu temptant, abandonnant la plaine en raison de l’importance des retranchements, les assiégés tentèrent d’escalader les pentes abruptes.
 
Pourquoi ne voulez-vous pas comprendre que ces "loca praerupta" sont les pentes abruptes du mont Rhéa et non les falaises de La Chaux-des-Crotenay que César aurait bien évidemment mises en exergue dans son premier tour d’horizon si tel avait été le cas ?
 
Comment peut-on dire : Pas de crêtes alentour sur lesquelles disposer 23 postes fortifiés ? Ce qui montre à l’évidence comment en sortant du texte latin - car César ne dit pas qu’il a installé ses postes sur les crêtes - on peut dire n’importe quoi, car la bonne logique était justement de placer ces postes sur la pente pour renforcer et interdire l’obstacle naturel qu’étaient les cours d’eau.
 
Pourquoi voulez-vous ne pas reconnaitre dans les traces mises au jour par les archéologues l’emplacement de ces tours, des camps, des lignes d’obstacles, des obstacles eux-mêmes, dont César nous a parlé d’une façon extrêmement précise ?
 
Bref, en traduisant correctement le texte latin, je pense, pour ma part, pouvoir affirmer sans aucune hésitation qu’à Alise-Sainte-Reine, tout concorde mais qu’à la Chaux-des-Crotenay, rien ne concorde.
 
Est-ce à la suite de ma critique de votre article précité "La tricherie séculaire" que vous l’avez retiré ? Est-ce ce contre-temps qui vous amène maintenant à esquiver le débat sur le texte latin et à chercher une diversion sur les terrains de la philologie, de l’interprétation archéologique, militaire, stratégique et géographique ? http://alesia.jura.free.fr/Contro_alesia_122009.pdf.
 
Conclusion : il serait impardonnable que vous ne répondiez pas à ma proposition de débat sur le texte latin. Nous attendons vos commentaires (copie de cet article envoyée ce jour à alesia.jura@free.fr ).
 
 
 
 

Lire l'article complet, et les commentaires