A propos d’un deuil
par Michel Koutouzis
mardi 20 mars 2012
Il y a des phrases qui font froid au dos : “La Grèce doit faire défaut si elle veut la démocratie”. Wolfgang Schäuble, le ministre allemand de l’économie qui l’a prononcée, met ainsi à nu le niveau et la perversion de la pensée régissant désormais une grande partie de la classe politique allemande et, hélas, européenne. En d’autres temps cela se résumait par la sentence bon pour l’orient, et soulignait qu’il existe des hommes plus égaux que les autres. En l’occurrence les riches et bien portants, pouvant jouir des bienfaits de la démocratie d’une part, et d’autre part, les pauvres et malades qui n’en sont pas dignes. Ce froid au dos ne concerne pas les grecs, portugais et autres espagnols, mais bien l’ensemble de l’humanité, allemands, néerlandais ou français inclus, à qui leur régime démocratique se transforme en épée de Damoclès, tenu sur un fil, celui de bien se tenir et d’accepter sans broncher le sort que cette nomenklatura d’ignares, de minus, d’analphabètes désire lui imposer. Si les mots ont un sens, les qualificatifs ci-dessus sont trop faibles pour indiquer la déchéance intellectuelle de ces dirigeants, leur corruption morale, leurs lacunes abyssales d’appréciation de ce que nous sommes et d’où l’on vient.
Une autre phrase, prononcée par le président français est du même ordre : imaginez ce qu’adviendrait de cette crise si une autre était à ma place. Une autre ! Non content d’avoir ligoté son pays dans des impasses insurmontables, il se permet d’affirmer qu’une femme aurait, sans doute aucun, fait bien pire. Qu’elle aurait, hystérie féminine donnée, installé la désolation. Déclinant le registre riches-pauvres, il insinue des clivages encore plus dangereux : hommes-femmes, français-étrangers, eux-nous, considérant dans sa magnificence présidentielle que toute différence, réelle ou supposée, reste dans son royaume tolérée, à condition de rester à sa place. Encore un fil de cette épée de Damoclès, qui se désire machine à stopper le temps, l’évolution, la différence. Outil de soumission infernal exigeant l’allégeance féodale.
Le citoyen, disait Périclès dans son Epitaphe, est capable d’épanouir aussi bien son corps que sa personnalité. Il peut faire des choses différentes et en même temps, avec aisance et grâce. Il n’est en aucun cas prisonnier d’un statut, d’une activité, et doit donner son opinion sur tout. La Cité athénienne disait-il sera l’enseignant lumineux, exemplaire et gracieux de tous les grecs ou ne sera pas. Chez les dirigeants de la Cité Europe on est bien loin du compte. Si nos dirigeants émettent quelque chose, ce sont de la brutalité, du cynisme, de la barbarie, de l’ignorance, le tout avec disgrâce et un manque criard d’élégance.
Dans un éditorial inspiré de Mediapart Edwy Plenel citait Roland Barthes :
Un dieu rôde derrière le fait divers. Il faut aller plus loin : quand les tenants de la Cité n’ont plus rien à dire si ce n’est des énormités qui, « ces dernières années », insiste Plenel, « n’ont cessé de travailler notre modernité, diffusées et alimentées par les tenants des guerres d’identités, chocs de civilisations et affrontements de religions », le fait divers s’exprime à leur place, paradigme malsain de leurs dérives, concentré de leurs incapacités de penser l’humanité, annonciateur obsessionnel du futur qu’ils nous réservent.