À-venir de l’enseignement dans le supérieur français : Après l’autonomie des universités, celle des étudiants

par Cédric H.
mercredi 26 mai 2021

L'université française souffre d'un manque de moyen. Les effectifs étudiants augmentent, la masse salariale croit mécaniquement et la dotation étatique ne suit pas. Or, faire des économies passe aujourd'hui par "l'autonomisation" des étudiants, et l'augmentation des inégalités.

Même sans considérer la question du financement de la recherche, toutes les universités françaises souffrent — bien que dans des proportions différentes — d'un manque de moyen. Les effectifs étudiants augmentent en effet continuellement depuis 13 ans, la masse salariale croit mécaniquement même sans recrutement, les locaux ne sont pas extensibles et la dotation étatique ne suit pas [1,2,3].

Fortes de ce constat, les universités cherchent donc logiquement à accroître leurs rentrées d'argent et à faire des économies de fonctionnement. L'objectif est double, assurer la viabilité financière de leur établissement tout en pouvant "accueillir" plus d'étudiants.

Sur le plan des économies, après avoir réduit ou externalisé les différents services support elles cherchent maintenant d'autres marges de manœuvre budgétaires. Puisqu'elles ne contrôlent pas véritablement le nombre d'étudiants qu'elles peuvent accueillir1 et que la proportion d'heures supplémentaires et d'enseignants vacataires [3] est déjà très élevée, les universités ont décidé de réduire le coût de chaque formation sous couvert de favoriser l'"autonomie" des étudiants.

Axe A : Réduction implicite ou explicite du volume d'heures enseignées
D'un point de vue légal, un diplôme de licence représente un minimum de 1500h de cours sur 3 ans (soit 50h de cours pour une Unité d'Enseignement "type", de 6 ects). Une grande partie des universités dispensaient une licence avec 1700h d'enseignements (soit 57h de cours par UE "type"), elles ont donc entrepris de réduire le volume enseigné afin converger vers cette limite. Deux orientations ont ainsi vu le jour, celle affichant publiquement ce volume de 1500h, et celle favorisant "l'autonomie" des étudiants.

Le même type de raisonnement peut naturellement être fait pour les BUT (remplaçants des DUT) et les masters. Les universités les plus fragiles financièrement ont déjà mis en place l'une de ces modalités depuis plusieurs années, les autres s'y préparent.
 

Axe B : Alignement des taux d'encadrement
Lorsque l'on se place au niveau d'une l'université, le taux d'encadrement (nombre d'étudiants par enseignant) fait partie des indicateurs classiques. Il sert autant à comparer les différentes filières que les différents niveaux de formation d'une même discipline entre-elles et au cours du temps. En 2012 la France était au dessus de la moyenne de l'OCDE sans être totalement décrochée ( 15). En 2018, ce taux est passé à 18 pour la France, pour une moyenne OCDE stable [4]. La France a donc un comportement défavorablement différent de ses voisins et la météo ne prévoit pas de changement de tendance.

 

A l'échelle d'une discipline, ce taux est traditionnellement meilleur en master qu'en licence (les étudiants de master sont plus encadrés), le "coût" par étudiant y est donc plus élevé. Si l'on peut tout à fait entendre qu'un enseignement de master soit un enseignement de spécialité et qu'à ce titre un taux d'encadrement plus élevé est concomitant, l'argument inverse se défend également : Les étudiants de niveau licence sont moins autonomes et ont donc besoin de plus d'encadrement qu'en master.

Il n'existe aucun ratio taux-d'encadrement licence/master officiellement défini comme acceptable. Des répartitions différentes existent donc dans les différentes disciplines de chaque établissement. Dans les faits, les taux d'encadrement en licence et en master sont uniquement basé sur un historique propre à chaque discipline au sein de chaque établissement, et à des rapports de force. Les disparités observées ne manquent pas d'engendrer des frictions quand à l'effort fait par les uns ou les autres.
En outre, sans ratio officiellement identifié - quel qu'il soit - et dans un contexte économiquement contraint, les déséquilibres quantitatifs apparents entre L et M offrent l'opportunité aux équipes décanales de proposer une homogénéisation des pratiques penchant rarement en faveur du mieux disant pédagogiquement parlant.

Bien qu'à ma connaissance encore minoritaire au sein de l'ESR, la mise en œuvre de cet alignement (quand il ne s'accompagne pas d'une diminution globale de sa valeur) tend à s’accroître, et avec elle l'autonomie des étudiants.

Axe C : Distanciel et (a)synchronisme
La crise sanitaire de 2020/2021 et la bascule forcée au tout-distanciel ont conduits les équipes décanales à mesurer le gisement d'économies que représente cette modalité d'enseignement (économies de chauffage, restauration, ménage, appariteurs,..). A titre illustratif, plus de 700.000 euros ont ainsi été économisés par Sorbonne Université en 2020 sur le seul poste que représentent les subventions accordées pour les repas pris au CROUS. Sur ce même exercice, c'est un total de 14 millions d'euros de dépenses budgétées qui n'ont pas été consommées pour la seule université de Strasbourg.

Ce constat est le même partout. Par conséquent, toutes les universités ont initié des démarches pour pérenniser au moins une partie de cette organisation, que celle-ci soit ou non pertinente pédagogiquement parlant. Certaines l'ont déjà officialisé (Strasbourg, Rouen), et la liste va s'allonger dans les prochaines semaines. Si les options des axes A et B, déja largement éprouvées, ne font débat dans les établissements que dans le choix, la vitesse et l'étendue du déploiement de l'orientation retenue, celles de l'axe C sont aujourd'hui plus beaucoup exploratoires.

Au 15 avril, et quoi qu'ait pu dire notre ministre, la quasi totalité des enseignements dans le supérieur étaient réalisés en distanciel synchrone. *Ce n'est justement possible **que** parce que la totalité des enseignements le sont.*


C'est une évidence qu'il me semble néanmoins nécessaire de rappeler puisqu'il m'arrive encore trop fréquemment de voir des équipes ministérielles — et même des équipes pédagogiques ou administratives — envisager (et mettre en œuvre) une organisation en présentiel le temps d'un TP, d'une évaluation.. sans se préoccuper des enseignements qui ont lieu avant ou après ledit créneau. Respect.

Sauf à sortir un outil de téléportation de sa poche les contraintes liées au temps de transport sont incompressibles. Une organisation pérenne en distanciel-synchrone ne peut donc se faire qu'à l'échelle de la journée. Or les formations accueillent souvent des étudiants inscrits dans différents parcours, voire différents établissements. Il faudrait donc harmoniser les emplois du temps de toutes ses entités autour d'un même jour de distanciel ou refuser d'accueillir ces étudiants.
 
Quitte à mettre en oeuvre du distanciel, le distanciel-synchrone à l'échelle d'une journée aurait ma préférence car permettant de maintenir un minimum d’interactions tout en réduisant encombrement des réseaux routiers, pollution et réchauffement climatique. Mais devant l'ampleur de la tâche de coordination requise, j'ai la faiblesse de croire qu'une majorité d'établissements tenteront de contourner cette difficulté en privilégiant l'asynchrone.
Devant ce qui me semble être le début d'une vague de fond dans cette direction, osons entrer dans le détail des éventuels coûts/bénéfices à obtenir d'une dose d'asynchronisme :

 

Estimation des conséquences d'une pérennisation d'une dose de distanciel en asynchrone
 
Une synthèse grossière et totalement non rigoureuse sous la forme d'une somme des +(1)/ (0)/-(-1) pour chaque acteur dessine les gagnants et perdants d'une telle organisation dans le tableau ci-dessous. Une fois n'est pas coutume - même en tachant d'être objectif - une politique initiée pour des raisons purement économiques ne semble pas dégager de forts avantages pour les "agents de terrain de l'enseignement".



 
Le tableau est-il totalement noir ? Si l'on se positionne à l'échelle nationale, il le serait en tout cas un peu moins du point de vue des étudiants. Une telle organisation permettrait en effet aux établissements d’accueillir plus d'étudiants. Nul doute que les actuels recalés de Parcousup sauraient apprécier cette opportunité, fusse-t'elle synonyme d'un enseignement dégradé, à travers le "toujours mieux que rien".
Coté équipes pédagogiques, en dehors de la visibilité de leurs enseignements à l'international, difficile de voir les bénéfices a tirer d'une telle organisation.
A nouveau, seule une généralisation d'une dose de distanciel synchrone aurait pour moi véritablement du sens. L'asynchrone doit être uniquement utilisé en complément, ainsi qu'à des fins de rayonnement.

À-venir de l'enseignement supérieur : "Autonomie" et aggravation des inégalités sociales ?

Quels que soient les axes d'économie retenus par les établissements, ils se traduisent aujourd'hui par une plus grande autonomie des étudiants. Or, comme pour l'autonomie des universités, celle des étudiants ne s'accompagne pas de la mise à disposition des ressources pourtant inhérentes à une telle évolution. Les trajectoires des établissements comme des étudiants sont donc similaires : les conditions de cette "autonomie" accentuent les effets des inégalités sociales, que ce soit entre établissements [6], ou entre étudiants [5].
Certes, la mission première de l'enseignement supérieur n'est pas de les effacer, mais elle n'est pas non plus de les amplifier. Ce n'est pas un hasard si les articles L123-2 et L123-3 du code de l'éducation stipulent que la mission n°3 de l'enseignement supérieur est de contribuer à la réduction des inégalité [..] et à la promotion sociale.
 
Bien sur, croire que les équipes décanales prendraient de telles décisions, par nature impopulaires, uniquement par plaisir ou conviction reviendrait à manquer de discernement. A quelques exceptions près ces évolutions sont guidées par la volonté de desserrer l’étau budgétaire de leurs établissements afin de sauvegarder ce qui est perçu comme devant l'être tout en essayant de répondre aux injonctions gouvernementales d'accueillir plus d'étudiants sans moyens supplémentaires.

Mais jusqu'où faire des compromis ? Mal accueillir le plus grand nombre ou limiter la capacité d'accueil à un volume estimé comme permettant un enseignement dans de "bonnes" ou du moins "raisonnables" conditions ?

Mais à l'heure où la compétition internationale entre les établissements du supérieur ne fait que croître et que les principales puissances mondiales augmentent les budgets de l'enseignement supérieur et de la recherche [7], notre récente Loi de Programmation de la Recherche (LPR/LPPR) a réussi le tour de force d'ignorer totalement les deux premières lettres de *ESR* tout en allant à l'encontre de 96% de la communauté scientifique [8,9].

La construction de la connaissance est un enjeu économique, politique et géopolitique. Abandonner, voire même désavouer le lieu de son élaboration, c'est saborder l'avenir de sa nation.
Pour une direction d'établissement, choisir d'investir le terrain politique national est aujourd'hui plus qu'une nécessité, c'est un devoir.

 

1 Le nombre de places offertes en 1ère année est le résultat d'une négociation entre le gouvernement rectorat et l'établissement, négociation dont dépend indirectement la dotation à venir.
 
2A noter que les établissements les mieux dotés possèdent parfois ce que l'on appelle des "doublures" pour certains enseignements de TP. Un deuxième enseignant, souvent un doctorant, est présent pendant ce créneau horaire pour aider l'enseignant principal à répondre à toutes les demandes des étudiants. La suppression de ces doublures est évidemment le premier levier d'économie.

 


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