Afrique : une leçon d’alternance politique du Bénin que la RDC gagnerait à observer avec lucidité
par Christ Exauce Marsala
jeudi 28 mai 2026
Le Bénin vient de marquer les esprits sur le continent africain à travers une transition politique saluée par de nombreux africains. Avec la prestation de serment du nouveau président élu, Romuald Wadagni, le pays confirme son attachement au principe de l’alternance démocratique après les deux mandats de Patrice Talon. Cet exemple est un véritable cas d’école pour le Président de la République Démocratique du Congo (RDC), Antoine Félix Tshisekedi , qui s'est dit prêt pour un troisième mandat, « si les Congolais » lui demandent « de revenir. »
Dans un contexte où la question de la limitation des mandats et du renouvellement de la classe politique continue d’alimenter les débats sur le continent, l’expérience béninoise apparaît comme une source d’inspiration, mais aussi comme un rappel des exigences démocratiques modernes.
L’alternance, du verbe latin « alternare », met en vogue la succession en présentant des oppositions. Alternance, alter qui veut dire l’autre personne, l’autre chose. Pourtant, en RDC, c’est le contraire qui semble s’observer, au regard du climat politique actuel marqué par le débat sur le changement de la constitution.
En effet, le 6 mai 2026, à la cité de l’Union africaine à Kinshasa, Félix Tshisekedi a livré une conférence de presse marathon de près de trois heures. Devant une quasi-totalité des membres du gouvernement et un parterre de journalistes, le chef de l’État a abordé de nombreuses questions liées à la diplomatie, la sécurité, l’économie, le social, le sport et la culture. Mais une question a retenu toute l’attention : celle du troisième mandat et de la révision constitutionnelle. Sa réponse, habilement enrobée de référendum et de « volonté populaire », a rouvert une boîte de Pandore que l’on croyait verrouillée par l’article 220.
Vers une dérive constitutionnelle en RDC
Une plateforme qui réunit les opposants Moïse Katumbi, Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Denis Mukwegue, Delly Sesanga, dont la mission principale est de barrer la route à toute tentative de changement de la Constitution du 18 février 2006, a vu le jour. Les opposants considèrent les propositions du régime en place, qui tente de toucher à la loi suprême, comme une menace pour l’alternance démocratique et la stabilité institutionnelle du pays.
Dans une déclaration rendue publique à l’issue de leur rencontre, le 19 mai à Kinshasa, les membres de cette coalition accusent le pouvoir en place de vouloir engager un processus susceptible d’ouvrir la voie à un troisième mandat du président Félix Tshisekedi. Ils évoquent ce qu’ils qualifient de « dérive constitutionnelle » et affirment agir au nom de l’article 64 de la Constitution, qui impose à tout citoyen le devoir de faire échec à toute prise ou exercice du pouvoir contraire à la Loi fondamentale.
Sur le plan juridique, la coalition rappelle que l’article 220 de la Constitution interdit toute modification des dispositions relatives au nombre et à la durée des mandats présidentiels. Les membres de cette plateforme soulignent également que l’article 219 encadre strictement l’état de siège, toujours en vigueur dans plusieurs provinces de l’Est du pays.
Dans leur déclaration, les opposants exigent, en outre, le retrait de la proposition de loi référendaire actuellement en discussion au Parlement. Ils estiment que cette initiative va à l’encontre de l’esprit de la Constitution et rejettent toute tentative de justification politique ou diplomatique autour de cette proposition.
La Coalition Article 64 affirme enfin que le président Félix Tshisekedi exerce actuellement son dernier mandat constitutionnel et rejette toute possibilité de prolongation du pouvoir au-delà de 2028. Elle annonce le lancement d’une mobilisation citoyenne et politique permanente afin de défendre l’ordre constitutionnel et appelle la population congolaise à rester vigilante face aux évolutions du débat institutionnel dans le pays.
Par ailleurs, le Prix Nobel de la Paix, Denis Mukwege, a publié une déclaration, le 17 mai 2026, pour dénoncer à la fois l’impasse sécuritaire dans l’Est et ce qu’il qualifie de « mépris des principes démocratiques » par la majorité présidentielle
Selon lui, « organiser un référendum ou des élections sans la participation de plus de 12 millions de Congolais du Kivu reviendrait à exclure une partie du pays et à fragiliser toute légitimité démocratique. » La priorité, a-t-il souligné, reste la fin de la guerre et la restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national.
Le Prix Nobel s’appuie sur deux dispositions précises de la Constitution de la RDC. L’article 219 qui interdit toute révision pendant l’état de guerre, l’état d’urgence ou l’état de siège. L’article 220 qui déclare que « le nombre et la durée des mandats du Président de la République ne peuvent faire l’objet d’aucune révision constitutionnelle ».
Ces articles sont considérés comme des verrous intangibles depuis la révision constitutionnelle de 2011. Toute tentative de modification nécessiterait une procédure référendaire complexe, incompatible selon Mukwege avec la situation sécuritaire actuelle dans plusieurs provinces de l’Est.
Une volonté de changer assumée par le pouvoir
Au sein de l’Union sacrée, la volonté de changer la Constitution est officiellement assumée, mais les motivations divergent. Plusieurs cadres de la majorité présidentielle présentent la démarche comme une nécessité technique pour adapter la loi fondamentale aux réalités du pays. Cependant, ils n'évoquent pas directement la question des mandats présidentiels. D’autres élus et alliés du pouvoir sont plus explicites et plaident ouvertement pour le maintien de Félix Tshisekedi au-delà de 2029.
Pour sa part, l’assemblée nationale a jugé recevable la proposition de loi relative aux conditions d’organisation du référendum en République démocratique du Congo. Portée par le député national Paul-Gaspard Ngondankoy, professeur de droit constitutionnel, cette initiative législative ouvre un nouveau chapitre dans le débat politique congolais, déjà marqué par des tensions autour de l’éventualité d’une révision ou d’un changement de la Constitution.
Le texte accorde un rôle central au président de la République dans le déclenchement et la conduite du référendum. Selon la proposition, seul le chef de l’État dispose du pouvoir de convoquer le peuple au référendum par voie d’ordonnance présidentielle.
La proposition de loi prévoit également un mécanisme exceptionnel en cas de crise institutionnelle ou de dysfonctionnement majeur des institutions de la République. Dans une telle situation, le président pourrait convoquer une Commission nationale multidisciplinaire de réflexion chargée d’identifier les dispositions constitutionnelles jugées inadaptées ou nécessitant une réforme.
Des clauses d’intangibilité constitutionnelle
Au-delà des discussions juridiques sur le changement de la constitution, il apparaît que le défi majeur de la RDC réside moins dans la modification ou le changement des textes que dans la qualité de la gouvernance et la culture politique de ses dirigeants. Toutefois, une analyse juridique rigoureuse impose de rappeler certains principes fondamentaux consacrés par la Constitution du 18 février 2006.
En premier lieu, l’article 5 de la Constitution dispose clairement que la souveraineté nationale appartient au peuple, lequel l’exerce directement par référendum ou par ses représentants élus. Ce principe fondateur implique que toute réforme constitutionnelle doit être guidée par l’intérêt supérieur de la Nation et non par des considérations circonstancielles ou personnelles.
En second lieu, la Constitution congolaise a institué un mécanisme de limitation du pouvoir présidentiel afin de garantir l’alternance démocratique. L’article 70 prévoit que le Président de la République est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Ce principe constitue l’une des garanties essentielles de l’équilibre démocratique et de la prévention de la personnalisation excessive du pouvoir.
Il convient également de rappeler que la Constitution elle-même fixe des limites à sa propre révision. En effet, l’article 220 de la Constitution interdit expressément toute modification portant notamment sur : la forme républicaine de l’État ; le principe du suffrage universel ; le pluralisme politique et syndical ; le nombre et la durée des mandats du Président de la République ainsi que l’indépendance du pouvoir judiciaire.
Ces dispositions traduisent ce que les constitutionnalistes appellent des clauses d’intangibilité constitutionnelle, destinées à protéger les fondements de l’État de droit contre toute tentative de dérive institutionnelle.
Ainsi, toute initiative de révision constitutionnelle doit être appréciée à la lumière de ces principes supérieurs. Dans un État démocratique, la Constitution ne doit pas être perçue comme un instrument au service des ambitions politiques, mais comme le pacte fondamental qui organise l’exercice du pouvoir au nom du peuple.
Dans une tribune intitulée « Mirage sous les tropiques : pourquoi l’alternance vacille en Afrique francophone », parue le 27 mai 2026 dans « Le Lynx », Aliou Barry , Directeur du Centre d'Analyse et d'Etudes Stratégiques de Guinée (CAES) et Chercheur associé à l'Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), analyse les mécanismes de fraudes électorales dans les pays francophones d’Afrique et les remparts que pourraient être les sociétés civiles pour garantir l’alternance démocratique.
En Afrique francophone, a-t-il expliqué, perdre une élection signifie souvent tout perdre : sécurité, biens, et parfois liberté. Cette « peur de l’après-pouvoir » pousse les dirigeants à tout mettre en œuvre pour ne jamais perdre. Pour lui, la liberté ne se mendie pas auprès de commissions aux ordres, elle s’arrache par la vigilance constante et l’unité d’action.
En définitive, la stabilité constitutionnelle demeure une condition essentielle pour consolider l’État de droit et renforcer la confiance du peuple dans ses institutions. La réforme la plus urgente n’est peut-être pas celle des textes, mais celle des pratiques politiques et des mentalités gouvernantes.