Alexandre est mort...

par alinea
lundi 30 décembre 2013

Hier était un jour de pluie ordinaire, temps doux, route mouillée, petit vent.

Est-ce le chien qui l'obligea à se retourner, une bête sur la route, un CD à changer, une pensée préoccupante... il perdit le contrôle de sa voiture ; on dit comme ça.

Son destin était-il scellé ?

Et ceux de la voiture d'en face ?

Combien de secondes, de parcelles de secondes pour éviter le drame ?

Toute la science des hommes n'y trouvera pas de réponse

Alexandre est mort, les deux autres très blessés

Et il y a Jenny.

Je ne les ai pas entendus arriver, je ne les ai pas vus déménager, ils n'avaient rien, pas grand chose ; c'est la chienne de Lenni qui a senti les chiens et qui a demandé à sortir ; elle a envie de pisser, dit-elle, j'y vais. Mais non, arrêtée devant l'entrée, elle voulait juste rencontrer ces voisins à quatre pattes ; j'essorais la salade, le dos tourné à la porte.

Ils ont l'air sympas tes nouveaux voisins...

La première fois que j'ai eu vent de leur présence, c'est un réveil qui sonnait, il faisait nuit. L'agressive sensation qui surprend un rêve, ce son hypnotique récurrent abstrait comme un conte de science-fiction, intrusion, illusion qui durait et ça durait, je tapais à la cloison, je parlais très fort, rien n'y faisait ; puis cela devint des bruits d'une bouche de radio, et ça durait... je me suis rendormie et fis un cauchemar ; ma maison s'effondrait, était ouverte à tous les vents, des gens allaient venaient, même « ma » voisine était dans le coup qui s'installait, il ne me restait donc rien ?

Les autres matins j'avais digéré le traumatisme, je me réveillais, puis me rendormais ; je me disais quand même qu'il était dur à réveiller...

Il n'y eut rien, presque rien ; la vision de ces deux chiens qui aboyaient ; une chatte qui semblait perdue et miaulait à ma porte, et moi, pauvre pomme qui lui filai à bouffer ; et puis lui, un mardi en début d'après midi où je devais rentrer mon bois ; il s'était fait livrer le sien, quelques stères en vrac sur la route ; je me mis en quête d'une brouette dans le village ; mais il n'y avait pas un chat. Dieu que la campagne est dure, habitée par des citadins.

Il n'y avait que la lumière de la cuisine qui filtrait par le carreau, très tard sous le porche.

Je ne me pressais pas, on aura tout le temps de se rencontrer, de s'apprivoiser, de s'apprécier.

Le réveil sonnait ; sept heures sonnaient à l'horloge du village ; je me rendormis, j'avais intégré leurs moeurs.

Le téléphone sonnait, mais quelle heure est-il. C'est Maryse, la mairesse : tu sais que ton voisin est mort... je vois son corps étendu sans vie sur un lit, la radio parlait encore, mais quelle heure était-il ?

Et comment le sait-elle et comment est-ce possible ?

Un accident hier, je l'ai lu sur le journal et j'ai appelé la gendarmerie pour savoir...

Ah ! C'est pour ça qu'il n'y avait pas de lumière sous le porche hier soir... je pensais qu'ils étaient partis en vacances.

J'ai cru qu'ils étaient tous les deux morts.

Va-t-on m'accuser de les avoir tués, pour la faire chier « elle » la proprio ?

Et puis les détails, les volets qui restent fermés, le rideau noir tiré devant la vitre de la porte. Quelle idée aussi d'avoir mis un rideau noir, pour leur intimité.

Quel vide soudain, après un si petit plein ; je sors en poussant la porte du pied, des bûches dans les bras, Maryse est là : il n'y a pas de nom sur la boîte ! Non ! Ils arrivent juste. Elle dit quelques détails, il était seul, c'était le matin ; pourtant je n'avais jamais vu une autre voiture...

Du village du haut, ils sont quelques-uns à défiler, me demandent : c'est qui le jeune homme... oui, il habitait là, mais vous ne pouvez pas le connaître... si, je la vois sa voiture blanche.. puis, c'est Ginette qui m'interpelle : tu sais.. ; oui, et je tends le bras, où ça ? Ben là, mon voisin ; il avait quelque chose ce jeune.. je l'aimais bien, quand il ouvrait sa fenêtre le matin, il me disait : Bonjour madame, avec un grand sourire. Elle a pâli, se raidit un peu... ce soir c'est le réveillon ; je suis invitée chez mes cousins, là haut, tu sais.. je n'ai pas envie d'y aller. Je raconte, des parlotes, des broutilles comme pour donner de la matière à l'inconsistance de la nouvelle ; j'ai l'impression de faire mon importante, mais non, quand on ne sait pas nager, on tape sur l'eau noire avec les mains, dans un geste ridicule...

Ginette a perdu sa fille unique dans un accident, il y a vingt ans et son mari est mort l'an dernier, juste ; elle s'écroule dans mes bras en pleurant. Si, vas-y, ça te distraira.

Jenny, je ne l'avais jamais croisée ; j'ignorais leur prénom avant, j'avais juste repéré l'immatriculation de la voiture ; ils venaient de loin.

Une jeune femme d'une densité incroyable et pourtant transparente de douleur ; une grande tige fine et silencieuse, les lèvres closes sans crispation, le calme que la fatalité fige dans son acceptation ; et sa beauté. Le cœur se serre, les larmes montent aux yeux.. cela faisait treize ans ...que nous ne nous sommes pas quittés ; trente deux ans, oui.

Il a perdu le contrôle...

On aimait tout ici ; à peine trois semaines.

Mon chien, le berger allemand, est mort dans l'accident, et là, dans la voiture, l'autre est sous perfusion... vous n'auriez pas un bout de ficelle pour qu'on l'accroche ? C'est tout ce qui me reste... et les deux chattes.

Elle est debout devant ma porte, ne semble pas pouvoir bouger.

Je m'en occuperai...

Je viens récupérer quelques affaires, les obsèques sont là-haut.. dans le Centre ; je ne sais pas quand je reviendrai, une semaine, dix jours. Ne t'inquiète pas, je m'en occuperai.

Deux heures plus tard, je l'attendais, elle frappe ; entre ; elle est décomposée, je tire doucement son écharpe.. je voulais te dire, oui ?

Ne fuis pas ton chagrin, mais prends ça ; elle regarde la fiole, Rescue ; ça sera dur ; on était un peu comme ça aussi, avec Alexandre. Je la prends dans mes bras, oh fragile douleur, ma belle, que la vie t'accompagne, que l'amour te rattrape..

Les deux chattes sont là, couchées sur le canapé dans cette pièce vide et froide ; elles m'accompagnent à la cuisine où je leur sers de la pâtée ; Jenny a laissé une casserole entière de croquettes. Des croquettes, quoi de plus triste pour des chattes esseulées soudain ; je les vide dans un tupperware et je leur donnerai au compte-gouttes.

Elles aiment bien faire leur petit tour, vous pouvez leur ouvrir, elles vont devenir folles sinon... et cette manière de dire elles vont devenir folles ; je leur ouvre, l'écaille de tortue sort la première comme pour une première inspiration depuis deux jours ; l'autre prend le temps de manger, c'est elle que j'avais vue devant ma porte. Que c'est con une maison sans chatière !

On s'habituera ; je ne vois la sauvage que le soir tard quand je fais mon dernier tour ; elle se méfie, ressort, puis revient ; je ferme la porte, les caresse et je rentre . Le lendemain matin, seule la noire et blanche est sur le canapé ; l'autre a disparu, normal, j'ai mal fermé la porte. Enfin, il me semblait bien l'avoir bien fermée, mais il faut dire qu'en ce moment...Le deuxième soir, je lève bien la poignée, je vérifie, c'est OK ; le lendemain matin, seule la chatte noire et blanche est sur le canapé, l'autre a disparu. Je regarde dans la seule cachette possible : sous le canapé ; non, il n'y a personne ; elle a dû se faufiler entre mes jambes quand je suis sortie. Pourtant on y voit clair avec le réverbère , je sais qu'elle n'aurait pas pu passer inaperçue, pourtant...Le soir, elles sont là toutes les deux ; je ferme la porte, vérifie puis sors en prenant bien garde qu'aucune des deux ne sorte avec moi ; du reste elles sont dans la cuisine en train de manger. Le lendemain matin, seule la chatte noir et blanc est sur le canapé, l'autre a disparu ; je vérifie le fermeture des aérations dans la salle de bain, point de passage même pour une souris ; mais j'en ferme la porte quand même. Je commence à m'interroger : quelqu'un d'autre aurait-il la clé ? Habituée à chercher le bon remède homéopathique, le soir, je ne transforme qu'un paramètre : seule la porte fermée de la salle de bain est une nouveauté. Éliminer un à un les éventuels symptômes, essayer un à un les supposés remèdes ! N'ayant aucune inquiétude vu que tout ce que je fais en ce moment ressemble à ça, oublier une chose importante, retourner, fonctionner plutôt qu'agir ; je ne me déplaisais pas à l'observation des effets de ce clin d'oeil facétieux de la vie.

Le soir je passe tard après la fête d'anniversaire d'une amie ; l'écaille de tortue n'est pas là et l'autre est venue me chercher chez moi ; je laisse la porte entrouverte malgré le froid ; je mets une bonne rasade de pâtée...

Cette inquiétude me pèse sournoisement, je suis responsable de deux chattes et l'une disparaît mystérieusement...

Le soir suivant, le froid est tombé, seule la chatte noire et blanche est là ; quand elle entend la clé dans la serrure elle saute du canapé et dès que j'ouvre la porte, elle bondit dehors ; ne pas s'inquiéter, ne pas s'énerver, je ferme tranquillement les volets de la fenêtre, je l'ai sentie rentrer ; je la suis dans la cuisine et lui donne sa pâtée. Ce soir je ferme la porte, il fait trop froid, cela fait deux jours que je n'ai pas vu l'écaille.

Chatte folle, chatte sage, celle qui fuit une réalité intolérable, celle qui subit. Je comprends que l'on puisse avoir une telle attitude dans la vie, aussi sotte que celle de la chatte folle ; mais je me console que chez les animaux même, on trouve cette réaction.

Je reste avec elle pendant qu'elle mange et je lui parle, je lui explique ; pourquoi mon cœur se serre-t-il si fort ?

Je me souviens de Maharani, ma siamoise tant aimée, après la mort d' Astor son compagnon, elle est restée des semaines sans que je puisse l'approcher, elle mangeait à peine, ne savait pas où se mettre, était sans cesse en mouvement, indécise, instable...

Deux assiettes, deux verres deux fourchettes deux couteaux sèchent à plat sur la paillasse de l'évier ; elle a tout jeté.

Les meubles étaient là, une cuisinière, un frigo , une petite table, et ce canapé ; ils attendaient leur déménagement ; c'est triste, ce blanc blanc partout et rien qui ne renvoie à leur vie...effacement, comme une rayure indécente et trop hâtée.

Le réveil ne sonnera plus, avec ce son d'ellipse lancinant.

Jenny, que la vie te rattrape et l'amour t'accompagne... prends bien soin de toi.

Il fait grand soleil ; la même présence féline dense et silencieuse et là dans la belle lumière du jour, des yeux de chat tout autant ; je lui dis , pour la chatte, la vraie, je lui dis le mystère de sa disparition ; la nouvelle glisse sans remous ; elle a fait euthanasier son chien aussi qui souffrait trop d'être trop atteint, il est mort dans mes bras, j'étais là, .. il est bien là où il est. Ils sont arrivés à six, elles repartent à deux : cela fait treize ans qu'elle est avec nous, au début, on bougeait beaucoup avec Alexandre, on l'emmenait partout, sur l'épaule, en laisse ; ce sourire. Elle est plus sauvage l'autre, hein ? Oui, elle était avec nous depuis neuf ans ; je te laisse la clé, si elle revient, tu appelles, je ferai l'aller retour tout de suite pour elle, ...ça existe la chance ? Oui, parfois...


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