Allô Mutti bobo
par Théodore Vasseur
jeudi 24 septembre 2015
Le „Sommermärchen“ (conte d’été) est terminé, et les Allemands ont une sacrée gueule de bois.
Angela Merkel avait ouvert la fête en affirmant „wir schaffen das“ (nous nous débrouillerons). Et elle avait enfoncé le clou : „keine Obergrenze“, pas de limite supérieure : venez, venez tous, willkommen ! Angela Merkel riait à gorge déployée de se voir si belle dans le miroir des media internationaux. Selfies avec des immigrés éperdus de reconnaissance ! Un Prix Nobel de la Paix, pourquoi pas ? Pendant deux semaines, l’Allemagne vécut dans la douce euphorie de se voir aimée et admirée dans le monde entier. Pour un peuple sevré d’amour, quel changement ! Angela était devenue la Mutti universelle.
Puis vint l’automne et sa grisaille, et l’Allemagne se rendit tout d’un coup compte qu’elle ne pouvait plus gérer l’afflux. Elle se souvint que Angela Merkel elle-même avait qualifié « Multikulti » (le multiculturalisme) d‘échec total. Et prise de panique, elle ferma brutalement ses frontières, déclenchant un effet domino dans toute l’Europe. Qui fait l’ange(la) fait la bête.
Le consensus « progressiste » d’après-guerre repose sur le postulat que tout problème a une solution et que « les autorités » (le Gouvernement, l’Europe), qui incarnent la Raison, peuvent le régler à la satisfaction de tous. Ainsi peut-on accueillir tous les réfugiés sans rien sacrifier de notre mode de vie, de notre sécurité et de notre identité. Les dilemmes ne sont plus qu’un legs archaïque, qu’une action publique judicieuse peut toujours transcender. Loger les réfugiés ne se fait pas au détriment des SDF déjà présents sur le territoire et le Grand Remplacement n’est qu’un fantasme (bien que la "submersion" soit quasi inéluctable). Comme le démontre inlassablement la rubrique « Désintox » de Libération, seules la stupidité et la mauvaise foi de « la droite » soulèvent des embûches sur la voie du Progrès, alors que le réel est forcément simple et univoque. Avortement, Gestation Pour Autrui, immigration : la Raison dicte la bonne opinion, la voie du Bien et du Vrai ne souffre pas d’ambiguïté.
C’est leur confiance dans leurs institutions et dans leur dirigeante qui a permis aux Allemands de s’abandonner sans retenue pendant deux semaines à une grande « fête de la fraternité ». Comme la France en janvier lors des attentats de Charlie Hebdo, l’Allemagne a connu un « flash totalitaire ». Les paroles rassurantes de Mutti ayant balayé les doutes, le peuple pouvait se livrer sans arrière-pensée à ses émotions festives et compassionnelles. Comme en France, le Bien était d‘autant plus clairement défini qu’il s’opposait à un Mal bien identifié (les néo-nazis qui attaquent les centres de réfugiés en Allemagne, tous ceux qui « n’étaient pas Charlie » en France). La tyrannie du Bien n'admet pas de dissidence.
Winter is coming
Les Allemands vivent aujourd’hui leur crise d’adolescence : subitement, ils découvrent que le monde est dur et que Vati Europe et Mutti Gouvernement sont désemparés. L’Allemagne est débordée : à la détresse des réfugiés s’oppose la surcharge des capacités d’accueil (capacités logistiques à court terme, capacités sociétales à long terme), et il n’y a plus de synthèse douillette qui permette d’atténuer la première sans aggraver la seconde. Ce n’est plus le réconfortant « eux et nous », c’est l’impitoyable « eux ou nous ». Wir schaffen das nicht : Angela Merkel s’est lourdement trompée et elle a induit tout son peuple en erreur. L’impératrice toute-puissante d’il y’a un mois s’avère n’être qu’une femme politique, certes sympathique, mais médiocre, incapable de réforme en 10 ans de pouvoir, et dont les rares décisions (plans de « sauvetage » de la Grèce, tournant énergétique et politique migratoire) ont été désastreuses. Point d’orgue de cette brutale crise de confiance, Volkswagen, invincible numéro 1 de l’automobile mondiale, s’effondre et semble n’être guère plus qu’une association de malfaiteurs. Angela Merkel et Volkswagen : ce sont deux piliers de l’identité allemande qui vacillent depuis quelques jours.
Ce dégrisement du réel, les peuples d’Europe de l’Est l’ont vécu avec la chute du Mur. Les institutions les plus structurées et les idéologies les plus sûres d’elles-mêmes se sont effondrées du jour au lendemain. Pour eux, il y’a belle lurette que l’Etat n’est pas cette Mutti rassurante capable de toujours garantir un "happy end“. "Wir schaffen das“ ? A d’autres. Dans le doute, on ferme les frontières. Au sein de l’Allemagne même, l’ex-Allemagne de l‘Est était d’ailleurs infiniment plus méfiante par rapport à l’afflux de migrants que l’ex-Allemagne de l’Ouest. La France n’a pas connu cet effondrement brutal, mais elle subit depuis 40 ans une corrosion de ses institutions. Pour les Français aussi, l’Etat est nu et l’optimisme de rigueur de la classe politico-médiatique ne rencontre guère d’écho populaire.
Aussi peut-on se demander si la perception dominante en Europe de l’Ouest doit être inversée. Pour nous, Européens de l’Ouest, la politique des pays de l’Europe de l’Est face aux migrants trahit leur retard intellectuel et moral. Dans l’hypothèse d’un monde à venir que la surpopulation, les dérèglements climatiques et les conflits religieux auraient rendu hobbesien, ce seraient au contraire les peuples cyniques d’Europe de l’Est qui seraient lucides et ceux confiants d’Europe de l’Ouest qui seraient incapables de faire face aux nouveaux défis. Hypothèse et non certitude, car il existe aussi mille raisons d’être optimiste malgré tout. Mais hypothèse plausible néanmoins, et à laquelle il faut aussi se préparer.
Winter is coming, et Mutti ne nous a pas tricoté de pull.