Armée de métier, armée de conscription... Comment Charles de Gaulle aura tranché ce débat… finalement arbitré en sa faveur par Hitler (75)
par Michel J. Cuny
lundi 8 juin 2026
Sur le site retronews, Antoine Jourdan nous propose, à la date du 11 décembre 2019, un écho de presse qu’il intitule : « 1933 - Quand le colonel de Gaulle était interviewé anonymement ». De fait, celui-ci n’était encore que chef de bataillon, le grade de lieutenant-colonel ne devant lui être attribué que le 25 décembre suivant. Nous y lisons ceci :
https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/echo-de-presse/2019/12/11/de-gaulle-interviewe-anonymement
Le maître d’œuvre de cette série d’entretiens était André Lecomte, qui s’en expliquait de la façon suivante :
« Un questionnaire a été soumis à des personnalités militaires ou politiques, de toutes opinions. »
https://www.retronews.fr/journal/laube/07-nov-1933/721/2013113/1
Du contenu des six questions posées, retenons ce qui nous intéresse ici pour autant que nous avons étudié l’article publié six mois plus tôt, par Charles de Gaulle, dans la Revue politique et parlementaire, et sous le titre Vers l’armée de métier :
« Première question : Pensez-vous qu’entre les deux systèmes militaires suivants, nous devions faire notre choix : Régime de la nation armée, avec service militaire obligatoire et réserves instruites ; Ou système d’armée de professionnels, sorte de police chargée d’assurer la paix intérieure et la garde des frontières ? »
« Deuxième question : Pensez-vous que, du point de vue de la sécurité et de l’organisation de la paix, le système militaire décrit dans les derniers traités (100.000 hommes pour l’Allemagne) soit préférable au régime de la nation armée ? »
« Troisième question : Croyez-vous que les armées de métier constituent un danger pour les institutions démocratiques ? »
De même, dans les différentes réponses, nous nous en tenons à ce qui se rapporte très directement à l’armée de métier et à l’armée de conscription…
Voici venir M. Champetier de Ribes, ancien ministre des Pensions :
« Sur votre premier point, je réponds donc : armée de métier. »
Son raisonnement est le suivant :
« Or, dans les circonstances présentes, le système militaire que nous avons donné à l’Allemagne par le Traité de Versailles constitue un très grand danger. La Reichswehr est une armée offensive, entraînée, qui peut tenter une action rapide sur nos frontières, qui peut-être même pourrait paralyser notre mobilisation ; tandis qu’une armée de conscription – surtout avec un temps de service écourté – serait plus lente à mobiliser, donc à mouvoir. L’armée de milice est une armée défensive, tandis que l’armée de métier du type de la Reichswehr est une armée de coups de mains. D’autre part, au point de vue intérieur, la Reichswehr constitue un pouvoir redoutable. »
Pour tenir tête à l’Allemagne… autant se modeler sur elle, et sur son armée de métier, apte aux coups de mains à l’extérieur, et redoutable pour l’intérieur…
Ici, André Lecomte semble s’inquiéter, tandis que la réponse tombe assez froidement :
« - Vous pensez donc que les armées de métier constituent un péril pour les institutions démocratiques d’un pays ?
- Sans aucun doute. »
Passons au numéro de L’Aube du 8 novembre 1933 et aux réponses de M. Monteilhet…
https://www.retronews.fr/journal/laube/08-nov-1933/721/2013009/1
Celui-ci s’appuie directement sur la charte du désarmement qu’il voit dans le traité de Versailles : « […] toute armée permanente destinée à faire la guerre doit disparaître. C’est le leitmotiv que l’on trouve tout au long des clauses militaires du traité de Versailles, à l’article 171, à l’article 178, et, dans toute sa netteté, à l’article 160. L’armée ne devait plus être qu’une sorte de force de police, chargée d’assurer la sécurité intérieure et la surveillance des frontières. »
Voici donc la règle générale… Pour le reste…
« - C’est-à-dire que vous vous prononcez pour l’armée de métier ?
- Nettement. Mais au sens d’une force de police. »
André Lecomte y insiste :
« - Vous ne croyez donc pas que l’armée de métier constitue un péril pour une démocratie ?
- Entendons-nous bien : une forte armée de métier pourrait être dangereuse, mais je n’envisage pas une forte armée de métier. »
Passons au numéro de L’Aube du 10 novembre 1933, et aux réponses de M. Philippe Serre, député.
https://www.retronews.fr/journal/laube/10-nov-1933/721/2013147/1
André Lecomte nous rapporte d’abord ceci :
« Le député de Briey est à l’origine de la campagne qui fut menée pour l’abolition de la conscription. »
Ce que celui-ci confirme immédiatement :
« Sur ce point, je suis extrêmement affirmatif : sans aucune restriction, je suis pour la généralisation de l’armée de métier. »
Il poursuit :
« Du point de vue de la défense nationale, il suffit de voir un des officiers chargés des fortifications de l’Est pour se rendre compte immédiatement que le système des fortifications que la France a adopté impose – et Philippe Serre insiste sur « impose » - l’armée de métier, c’est-à-dire une armée restreinte, mais une armée de techniciens, habitués à se servir de cet instrument délicat que constitue la forteresse moderne.
On se rend compte très facilement qu’une armée nationale serait une armée difficilement mobilisable et qui, même une fois mobilisée, serait incapable de remplir le rôle de qualité (notre ami qualifie l’armée de conscription d’armée de quantité) que l’on doit désirer voir rempli par le soldat d’aujourd’hui. »
Ensuite…
« C’est encore la préoccupation de la paix qui m’a amené à préférer l’armée de métier.
C’est qu’en effet, l’armée de métier peut devenir une police. Il suffit pour cela de lui enlever certaines armes, tandis que l’armée de conscription ne peut pas être ainsi transformée. Et si jamais on revient à l’idée d’une Europe organisée – et il faudra y revenir, car c’est la seule manière de régler les difficultés – il faudra bien admettre qu’une police est nécessaire.
Eh ! bien, cette police internationale ne pourra être formée que par un ensemble de polices nationales que l’on aura préparées avec l’armée de métier. »
Philippe Serre ajoute :
« D’ailleurs, je ne comprends pas cette crainte, venue des républicains français, devant l’armée de métier. L’expérience de l’histoire de notre pays prouve éminemment – et Jaurès le reconnaissait – que l’armée est, en général, une puissance serve aux mains de l’État. Les armées de conscription ont été – bien plus que l’armée de métier - des armées d’émeute et de désordre. L’armée de métier, elle, fut une armée au service de l’État. Or, nous sommes en démocratie. Il n’y a donc aucun inconvénient à avoir un pouvoir fort. »
Vient le tour de M. Marc Sangnier (L’Aube, numéro du 15 novembre 1933)…
https://www.retronews.fr/journal/laube/15-nov-1933/721/1990153/1
Passons au général Targe, ancien membre du Conseil Supérieur de la Guerre (L’Aube, 17 novembre 1933). Abordant la question de fond, André Lecomte en vient bientôt à ceci :
« - Mon général, toute votre vie interdit que l’on puisse suspecter votre attachement à la République. Je serais donc heureux de savoir si vous pensez que l’armée que vous connaissez bien, dans ses chefs et dans ses troupes, peut mettre en péril les institutions républicaines d’un pays et si, en particulier, une armée de métier serait plus dangereuse pour une démocratie qu’une armée de conscription ?
- À l’égard de l’armée, on a bien souvent, dans les milieux politiques, une attitude incompréhensible. On oublie que l’armée obéit à ses chefs et que ces chefs, c’est le gouvernement qui les nomme, qui les casse ou qui les déplace. »
La réponse du commandant Nachin apparaît dans L’Aube du 21 novembre 1933…
https://www.retronews.fr/journal/laube/21-nov-1933/721/1990151/1
Il pense pouvoir affirmer ceci :
« La guerre est un produit de la civilisation contemporaine à qui elle emprunte non seulement ses armes, mais aussi ses méthodes et ses principes. Or, notre civilisation actuelle, transformée par le machinisme, condamne l’emploi des masses et recherche les résultats dans la combinaison de l’outil mécanique manié par le minimum de main-d’œuvre. »
André Lecomte lui demande de préciser sa position :
« – Vous croyez donc que la conscription n’est pas un progrès ?
– Assurément non. C’est un système qui semble aussi singulier que celui qui consisterait à réquisitionner tous les usagers de la route pour entretenir le réseau routier, sous prétexte que l’entretien des chemins est une nécessité nationale.
– Vos préférences vont donc à une armée de métier. Mais l’existence d’une telle armée ne fait-elle pas courir un danger aux institutions politiques ?
- Voyez l’histoire : chez nous, ce sont les milices, sous l’ancien régime, les gardes nationales, depuis, qui ont causé tous les troubles ou soutenu toutes les révolutions. »
André Lecomte n’hésite ensuite pas à y revenir :
« – Vous condamnez donc le principe de la nation armée ?
– Incontestablement ; c’est une conception issue des idées qui avaient cours dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle et que la nécessité a fait prévaloir un temps. Elle fut, il faut le reconnaître, une solution économique jusqu’il y a environ vingt ans : le soldat ne coûtait pas cher d’entretien ; son armement et son équipement, d’un modèle bon marché, ne nécessitaient qu’une mise de fonds relativement minime. Depuis, c’est l’inverse. Or, le pays ne peut, sans risquer l’écrasement financier, entretenir convenablement une armée si nombreuse. Ne pas doter l’armée des moyens indispensables, autant vaudrait n’en pas avoir. »
Sixième entretien (L’Aube du 21 novembre 1933), M. Pierre Cathala, ancien ministre…
https://www.retronews.fr/journal/laube/23-nov-1933/721/1990285/1
André Lecomte lui ayant rappelé l’un de ses anciens discours à la Chambre des députés, il s’empresse d’en confirmer le contenu :
« J’avais, en effet, défendu cette idée que nous devions avoir le courage de regarder la réalité en face et qu’il fallait que notre pays, dès le temps de paix, soit organisé sur le type de la nation armée, avec un régime de milices. De cette manière, nous pourrions offrir le maximum de résistance à une agression. C’était bien ma pensée. »
Mais les temps ont changé…
« Depuis que les unités peuvent se déplacer rapidement, grâce aux engins motorisés, depuis que les armements évoluent vers une perfection technique qui nous déconcerte, nous sommes amenés à nous demander si une armée réduite, mais dotée du dernier matériel et douée d’une grande mobilité ne nous serait pas indispensable pour nous opposer à la puissante armée que possède l’Allemagne.
Il est même possible qu’à elle seule, une armée réduite, mais mobile, bien outillée, toujours sur pied de guerre, ait raison de masses beaucoup plus importantes, comme celles que grouperaient les réserves de la conscription. »
Toutefois, un juste équilibre devrait, selon lui, être maintenu :
« En fait, ainsi que le dit votre questionnaire, dans l’état présent des esprits, les nations se sentent si inquiètes qu’elles ont le désir de cumuler les avantages des divers systèmes : les milices pour obtenir des réserves instruites et l’armée de métier pour des manœuvres rapides, l’encadrement et le maniement d’un matériel puissant. »
Comme nous le savons, le dernier intervenant serait un auteur anonyme dont il est assez manifeste qu’il ne peut pas être autre que le commandant de bataillon Charles de Gaulle… Quelle position va-t-il adopter dans ce débat dont nous constatons qu’il est assez confus ?
C’est ce que nous nous attendons à découvrir avec une certaine impatience, avant même de nous rapporter au livre Vers l’armée de métier, à paraître six mois plus tard sous la même plume, mais dans une forme bien plus développée… et bien plus effrayante quant à son contenu, tout autant qu’en ce qui concerne les visées plus ou moins dissimulées qui conduiraient Adolf Hitler à en faire établir une traduction allemande, tout en assurant à celle-ci une diffusion aussi large que possible dans l’Allemagne nazie.
Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/
Michel J. Cuny