Assassinat de l’institutrice d’Albi : Un acte de violence isolé ?
par Jehan
mardi 8 juillet 2014
On croit rêver. Ainsi le meurtre de Fabienne serait un cas exceptionnel dans un contexte scolaire certes difficile, mais dans le fond pas si violent que cela. C'est ce que veulent vous faire croire certains...
Je vais donc vous livrer quelques "temps forts" de ma carrière de professeur des écoles à titre de témoignage. Ceux qui s'indigneront d'un éventuel non respect du devoir de réserve réviseront les textes légaux, qui rappellent que seuls les fonctionnaires d'autorité sont concernés. En outre la déclaration des droits de l'homme, placardée dans chaque hall d'école, proclame la liberté de s'exprimer et d'informer ses concitoyens. De plus, je ne citerai aucun nom de lieux. A bon entendeur. Je certifie en outre sur l'honneur ne pas être un mythomane et d'énoncer uniquement des faits véridiques... l'objectif est de dresser un constat afin d'essayer d'entrevoir des solutions.
Je vais procéder par année d'exercice :
1- Stagiaire à l'IUFM : Peu de soucis durant les stages en responsabilité. Stress permanent néanmoins, du fait de certains formateurs proches de Philippe Meirieu. En fin d'année on me reprochera de ne pas avoir appliqué les évangiles de ce personnage, mais je suis validé quand même par le jury de titularisation...
2- Première année : école maternelle aux pieds des barres HLM. Des objets sont parfois lancés dans la cour de récréation depuis les fenêtres des immeubles (fourchettes, ballons de foot des grands frères...). Le lundi-matin il faut nettoyer les nombreux détritus qui occupent le sol (une fois, un préservatif usagé !). Le soir les parents sont souvent en retard et n'acceptent aucune remarque sur le sujet. Pendant une récré, un "papa" hurle des menaces depuis sa fenêtre en ma direction, puis descend (!)... le gardien de l'école ne le laissera pas entrer (pas de suites).
3- Deuxième année : je suis ZIL (titulaire -remplaçant). Des difficultés avec certaines classes de CM2 de la ZEP locale. Test de mon autorité, tentatives de chahuts, indiscipline... certains garçons sont connus du commissariat local. Je remplace le plus souvent des collègues en arrêt de travail pour "syndrôme dépressif"... (j'y aurai droit moi-aussi de temps à autre par la suite).
4- Quatrième année : j'obtiens un poste "fixe" dans une école élémentaire. "On" me confie un CE1 où tous les "cas lourds" ont été regroupés. Deux tiers de garçons pour un tiers de fille. Il faut travailler en permanence les règles de vie, convoquer les parents, éviter les collègues... l'ambiance est délétère au sein de "l'équipe pédagogique" (terme très relatif !). Le directeur déchargé à temps complet ne sort jamais de son bureau (!)... plusieurs altercations verbales entre enseignants. Un midi un collègue est agressé physiquement devant l'école en allant acheter un sandwich, il se défend et met en fuite son jeune opposant qui se présente comme un grand frère ; ce qui était faux (à priori) et juste un prétexte d'attaque. Le collègue en question refusera d'abord d'en parler, je le ferai à sa place en salle des maîtres. Peu de réactions de la part des autres collègues... je réussis à quitter cette école par le mouvement départemental. (quelques années plus tard elle passera en ZEP)
5- Sixième année : A nouveau ZIL je remplace encore des collègues déprimés. Suite à un abandon de poste, je me retrouve en charge d'un CM2 épouvantable. Plusieurs garçons présentent des troubles graves du comportement. Aucune solidarité entre collègues. Directrice infecte qui a transformé son bureau en salon style Louis XV...
6- Septième année : poste fixe, à nouveau en CE1. L'école est un bastion syndical. Grèves et réunions le midi obligatoires. Je me désolidarise argumentant que j'avais suffisamment à faire avec les enfants, et que le devoir de réserve m'interdisait de faire de la politique DANS l'école ! Oestracisme et véxations en tous genres de la part des têtes de pont du syndicat... Parents d'élèves assez sympathiques mais dépassés par leurs enfants. Une collègue est menacée en parmanence par une mère d'élève (pas de suites)...
7- Neuvième année : Suite à un exeat-ineat je pars en province, dans le sud d'un département pauvre économiquement et culturellement parlant. Poste attribué en troisième mouvement dans une école ZEP. Encore un CE1 (!) avec en plus un groupe CE2. Deux enfants difficiles à gérer avec troubles graves du comportement (l'un est traité à la ritaline). Tensions permanentes au sein de l'équipe. Le directeur, reconnu maniaco-dépressif, ne gère pas la situation. Des parents agressifs trainent souvent dans les couloirs. Incident dans la cour de récréation lors de l'accueil du matin, une mémére aux machoires carrées vient insulter un garçon qui aurait "mal parlé" à sa fille. Je m'interpose en lui demandant de sortir ; insultes et menaces en retour. En prime : je dois rendre un rapport à mon IEN (inspecteur) et la dame ne sera pas convoquée... vous avez dit soutien ?
Des altercations entre parents sont relevées devant l'école. Les collègues sont infects, je boycotte les conseils de cycle prétextant des rendez-vous médicaux... les parents contestent les punitions, se mêlent de tout. Je reçois même un courrier d'injures dans un cahier de correspondance. Aucune réaction de ma hiérarchie. J'apprendrai plus tard que l'IEN s'est opposé à la nomination du directeur en CAPD, mais que les syndicats l'ont fait plier. Avant d'obtenir son agrément il sortait d'une longue dépression et d'une tentative de suicide (!)
8- Dixième à treizième année : Je reprends un poste de ZIL en attendant de trouver une école fréquentable... je parcours un secteur où chômage, désoeuvrement, alcoolisme et pauvreté culturelle des familles dominent. Plusieurs collègues sont victimes de calomnies (violences sur enfant) et doivent rendre des comptes. On nous explique qu'il faut comprendre les gens, il y a la misère, l'angoisse etc.
9- Quatorzième année : remplacement à l'année (encore en CE1 !) dans une ZEP rurale. A nouveau une classe ghetto constituée par des collègues abrutis repliés sur eux-mêmes et leur petit confort. Beaucoup d'enfants des gens du voyage. Problèmes d'indiscipline, de non respect des règles de vie, violences dans la cour, punitions contestées par les parents (des familles manouches surtout). C'est l'année où je "craque", dans l'hiver. Pour une histoire de blouson perdu un "grand frère" me menace physiquement. Il faut noter que les parents préférent envoyer les mineurs moins exposés à des poursuites... la directrice, en prime, tient avec eux et me rie au nez ! Je ne dors plus, suis victime de nausées. Arrêt de travail prolongé à la clé...
10- Quinzième année : nous nous retrouvons à deux ZIL pour remplacer une collègue de CP qui a craqué à son tour sur son poste ! La dame avait pourtant trente-cinq ans d'ancienneté. Classe composée d'une majorité de cas sociaux, beaucoup de violence, peu de suivi à la maison... la classe a été reconnue ingérable par un seul enseignant (démarche engagée jusqu'au directeur académique !). Mon collègue est menacé physiquement par un "papa" en état d'ébriété devant l'école, d'autres parents en viennent aux mains entre eux...
11 -Seizième année : au fil des remplacements de plus en plus d'enfants difficiles avec troubles importants du comportement (trois ou quatre par classe en moyenne). Dans une maternelle une maîtresse se fait enfermer dans la réseve à vélo de la cour par un enfant autiste ; dans une école élémentaire une autre collègue a un bras fracturé suite à un coup donné par un élève de CE2. La hiérarchie déplore devant le FCPE l'arrêt de travail (abusif ?) de la maîtresse concernée et ne convoque pas les parents de l'enfant agresseur...
12- Dix-septième année : je décide de revenir à ma formation universitaire initilale et je demande un détachement dans un autre corps de l'éducation nationale. Je l'obtiens après bien des péripéties (circulaires difficiles à trouver, pas d'informations...). A l'académie on me "balance " qu'on ne fait pas de publicités pour les reclassements ! A chacun de se débrouiller. Avec les conseils d'une amie syndicaliste autonome siégeant en CAPN mon dossier est accepté.
Comment conclure ce topo ? A ceux qui me critiqueront je mettrais en avant mes rapports d'inspection positifs et ma note pédagogique (j'avais presque le maximum de mon échelon). Je vous assure avoir fait mon possible pour les enfants qui m'étaient confiés, mais je ne me voyais pas poursuivre l'aventure jusqu'à 62 ans. Je m'attendais à une atmosphère plus chaleureuse en intégrant l'école primaire. S'il y a eu des bons moments, des classes et des parents sympas (heureusement !), l'impression de ghettoisation de l'école et le "chacun pour sa gueule" ont été omniprésents. Je ne suis pas le plus beau, mais on m'a transmis d'autres principes tels que le respect d'autrui et le travail bien fait. J'ajoute que je sortais du service militaire en intégrant l'IUFM. Que sur la base aérienne où j'étais je buvais le café avec le capitaine, tout le monde se parlait... un respect et une solidarité (relative mais présente) entre soldats que j'ai peu constaté entre instits'...
Maintenant à vous de commenter et surtout de proposer et d'agir amis internautes. Que ceux qui pensent être plus compétents que les autres n'hésitent pas à passer nos concours de recrutements, il y a des postes non pourvus dans presque toutes les académies... Professeur des écoles, le plus beau métier du monde, cela devrait attirer les foules de diplômés.
lexique :
IEN : inspecteur de l'éducation nationale
CAPD : commission paritaire départementale
CAPN : commisson paritaire nationale
ZIL : zone d'intervention localisée, champs d'intervention d'un remplaçant (un groupe de communes par exemple)
ritaline : médicament délivré aux enfants "hyperactifs" par un pédopsychiatre