Avortement, euthanasie, même combat contre une France de l’ordre moral
par Bernard Dugué
jeudi 20 mars 2008
Chantal Sébire est morte. Une médiatisation exceptionnelle et une presse qui reste digne alors que le verrouillage de l’information sur le décès est mis en place pour des raisons que l’on sait. Cette mort réveille des tabous, soulève des questions de conscience et des débats de société montrant que la France reste, malgré sa réputation avant-gardiste gagnée par 1789 et ses Lumières, un pays en retard sur des questions pourtant évidentes. Combien de luttes et d’attentes avant que la pilule ne soit administrée légalement, puis l’avortement. Pendant des années, les femmes devaient franchir la Manche pour mettre un terme à une grossesse non désirée. Et les radios libres ? Elles avaient poussé comme des champignons en Italie, dans les années 1970 alors qu’en France l’Etat dépêchait ses policiers pour saisir les émetteurs pirates. Un Etat qui avait peur de la liberté d’expression, un Etat crispé sur l’idée qu’un groupe d’individus puisse diffuser une parole sur les ondes sans surveillance de la police pensante. Il aura fallu attendre 1982 pour qu’une libération des ondes soit autorisée alors qu’elle s’imposait de droit dans un pays se réclamant de la valeur Liberté. Et maintenant l’euthanasie qui attend.
Ce matin sur France-Inter, Jean-Luc Roméro et le Pr Didier Sicard, président du comité d’éthique ont débattu sur la question de l’euthanasie. Sicard s’est réfugié sur des sophismes grotesques, insistant sur le fait que la France n’est pas la Belgique ou la Suisse, qu’une tradition existe dans notre pays, qu’il ne faudrait pas calquer la législation française sur celle adoptée par la Belgique, bien réfléchir, penser à une solution française. A entendre ces billevesées formalistes, on ne peut qu’être choqué par tant d’indécence. Comme si l’image de la France devait entrer en ligne de compte dans la résolution d’une question aussi cruciale que la fin de mort et qui met proches et médecins face à la souffrance indicible. Il n’y a qu’une manière de gérer ces situations avec le moins de dégâts possibles, c’est celle qui repose sur les instruments les plus efficaces, moyennant un encadrement législatif garantissant qu’il n’y ait pas de dérives.
On aura remarqué que les propos de Sicard renvoient à des arguments et des symboles déjà utilisés par les opposants à l’avortement. Sur deux points essentiels. Rappelons-nous les débats dans les années 1970, avant et après la promulgation de la loi Veil sous le gouvernement Chirac, une loi accouchée dans la douleur des joutes parlementaires et des opposants se réclamant de l’ordre moral. Il a été dit que légaliser l’avortement, c’est inciter les femmes à avorter et banaliser cet acte, le généraliser. Alors on nous proposait l’exemple standard servant la casuistique morale, celui d’une mère célibataire qui ne voulait pas son enfant à naître puis, incitée par quelques proches et son curé (peut-être), a poursuivi sa grossesse jusqu’à son terme et, maintenant, se trouve en femme comblée ravie de pouvoir élever son petit d’homme, même si l’absence du géniteur occasionne quelque désagrément. Passons à la question de l’euthanasie. Et voilà le Pr Sicard qui, après bien d’autres, sort de sa boîte à outil casuistique le témoignage d’une femme au bord de la souffrance, qui demandait à mourir, avec le mari et le médecin prêt à faire l’injection, et puis qui, trois mois plus tard, toujours en souffrance, mais avec une étincelle de vie, se déclare satisfaite de ne pas avoir reçu l’injection fatale. Et de conclure avec la même sophistique sur une loi qui serait interprétée comme incitative, multipliant les cas d’euthanasie.
Autre ficelle utilisée, celle de la souffrance morale. Notre bon Pr Sicard s’inquiète des cas de conscience, des tourments, des regrets, des tortures morales que pourraient subir à la fois le conjoint, les enfants et l’équipe médicale chargée de diligenter et piloter l’aide à mourir. Au temps des débats sur l’avortement, que n’a-t-on pas entendu sur les risques psychologiques encourus par la jeune femme qui, toute sa vie, portera le fardeau de son enfant avorté. Etonnante similitude, cette invocation de la conscience cette société qui, par la voix de quelques autorités, s’arroge d’interférer avec les consciences de chacun sur des choix fondamentaux relevant du sacré. Ce n’est pas clairement explicite, mais les propos des opposants à une législation sur l’euthanasie peuvent être considérés comme attentant au principe de laïcité, pour ne pas dire les acteurs d’un fascisme moral. Le mot est lâché, mais il s’impose car une loi sur l’euthanasie laisse chacun libre de sa conscience et d’une appréciation de la situation. Et que les discours contre les demandes formulées par les familles, les médecins, Chantal Sébire, loin d’être réconfortant, sont de nature à accentuer ce trouble moral qu’ils dénoncent par ailleurs.
On peut se demander alors pourquoi, face à l’évidence d’une législation, les opposants au droit à l’aide à mourir ont-il pour l’instant le dernier mot. Peut-on invoquer une France qui ne s’est pas encore débarrassée de l’ordre moral des années 1960, une France qui veut liquider Mai-68, mais qui ferait mieux de liquider l’ordre catholique, moralement fasciste, hérité de Maurras ? On peut aussi s’interroger sur le ressort moral de ce combat. N’a-t-on pas affaire à quelque lâcheté. Il va de soi que l’absence d’une législation sur l’euthanasie règle de facto les cas de conscience de ceux qui, alors, n’auraient pas à réfléchir lorsqu’une situation critique se pose puisque l’absence de loi sous-entend que le législateur a réfléchi pour tous.
Dernier point de similitude, les pratiques en vigueur et les aveux de nombreux médecins recourant en toute liberté de conscience, et après consultation de la personne mourante et des proches, à l’euthanasie. Avec le risque, limité certes, d’être poursuivi. Une loi bien faite serait de nature à soulager cet acte médical délicat du sentiment d’être dans l’illégalité. Rappelons en 1971, dans Le Nouvel Observateur, le manifeste des 343 « salopes » ayant déclaré avoir avorté en toute illégalité. Faudra-t-il ressusciter les morts pour qu’ils signent un manifeste des 343 suicidés avec l’aide de la médecine ? A moins que ce ne soient les médecins qui s’en chargent, signant le manifeste des 343 « assassins ».