Baromètres managériaux de la subordination

par Jean-Luc Picard-Bachelerie
lundi 25 mai 2026

Ne nous y trompons pas : l’entreprise n’est pas le lieu de la démocratie. Elle est l’espace clos où s'exerce, sous couvert de contrats et de fiches de poste, la domination implacable de celui qui possède le capital sur celui qui produit sa fortune.

Nous subissons aujourd’hui un matraquage idéologique permanent autour de la prétendue « valeur travail ». Cette rhétorique, répétée jusqu'à la nausée, cache une immense imposture : elle sert de paravent à une cohorte de rentiers, d’actionnaires et d’héritiers richissimes qui s'enrichissent sans jamais travailler, si ce n'est pour donner des ordres via des conseils d'administration hors-sol ou surveiller leurs dividendes. Derrière cette glorification hypocrite du labeur, la réalité concrète des travailleurs est d'un cynisme absolu : réduction continue du pouvoir d'achat, allongement de la durée de vie au travail (comme l'a illustré le passage de l'âge de départ à la retraite à 64 ans), culpabilisation ignoble des victimes du chômage ou de la vie traités de "fainéants", et traque des jours fériés ou des temps de repos sous prétexte de "compétitivité".

À l'origine, le travail est l'activité noble par laquelle l'être humain façonne le monde et se réalise lui-même. Mais sous le joug du capitalisme devenu néolibéral, il se mue en son contraire : un outil d'aliénation, de déshumanisation et de destruction. Les chiffres sont là pour attester la violence du système : en France, le travail tue chaque année plus de 700 personnes par accident (selon l'Assurance Maladie), faisant du pays l'un des plus dangereux d'Europe pour ses salariés. À cette casse physique s'ajoute l'hémorragie psychique. L'enquête nationale Santé et itinéraire professionnel montre que près de 30% des actifs déclarent souffrir d'une détresse psychologique orientant vers un risque de dépression, tandis que les suicides liés au travail — dont les drames historiques de France Télécom ont révélé la nature systémique — continuent de briser des vies en silence. D’après l’étude SUMER 2017 (enquête nationale sur les risques professionnels), environ 10 à 15 % des suicides en France seraient associés à une origine professionnelle présumée.

Cette violence invisible s’est modernisée. Ce sont les algorithmes des tableurs Excel qui managent désormais des objectifs purement quantitatifs. C'est l'Intelligence Artificielle, déployée à marche forcée au prix de la destruction du sens des métiers, et dont l'existence même repose sur l'exploitation d'une nouvelle armée de l'ombre : des milliers de travailleurs néo-esclaves des pays pauvres, et d’autres plus proches de nous, traumatisés par le décodage et la modération d’images violentes pour éduquer les réseaux de neurones des géants de la Tech. Face à cette perte de sens et à l'obligation de "tenir" le coup face à la cadence, les corps lâchent. Les sociologues de la santé tirent la sonnette d'alarme sur l'explosion des addictions de performance : consommation massive d'anxiolytiques, d'antidépresseurs, mais aussi d'alcool et de cocaïne, devenus les béquilles chimiques indispensables pour supporter la violence de la subordination quotidienne.

C’est pourtant avec les mots que l’on commence à se libérer. Nommer le réel, c’est faire prendre conscience des structures invisibles qui nous asservissent.

Les deux baromètres que je propose ici – l’un sur la bienveillance managériale, l’autre sur le management en mode dégradé – n'ont pas pour vocation de pacifier l’exploitation ou de rendre la servitude plus confortable. Ils ont été conçus comme des grilles de décodage politiques et sociales. Ils servent à poser des mots précis sur la gradation de la violence managériale, depuis le signal faible de l'incivilité ou de la remarque sexiste (vert/jaune) jusqu'à la rupture légale et aux infractions pénales (orange/rouge). Ils sont des outils de prise de conscience, de résistance et de revendication.

Car la solution à long terme ne résidera pas dans une simple "humanisation" de la subordination. La véritable issue réside dans la réappropriation de l'outil de production par ceux qui travaillent : les systèmes coopératifs (SCOP) et les modèles de gouvernance partagée, là où la démocratie existe enfin, là où l’humain décide collectivement du sens et de la destination de sa production.

Mais au-delà du combat politique et structurel, il s'agit de mener une bataille intime, culturelle et profondément humaine : celle de reconquérir le sens de nos existences.

Si l'on remonte à la racine de notre humanité, le travail n’est rien d'autre que la traduction concrète de l’amour et du soin. Il commence à notre premier souffle par le labeur infatigable d'une mère et de parents pour nous faire grandir, et il s'achève à notre dernier soupir, dans le travail bouleversant des proches qui accompagnent celui ou celle qui va partir. Entre ces deux extrémités, nous travaillons fondamentalement parce que nous aimons le genre humain, la nature et le vivant. Aujourd'hui, cette force créatrice est confisquée pour produire du gadget et du profit. Il est temps de la libérer.

Se battre pour améliorer nos conditions de travail, ce n'est pas seulement réclamer un dû ou refuser la souffrance. C'est un acte de résistance pour libérer notre capacité d'aimer et de protéger le monde, et la remettre au centre de nos vies.

Évaluez votre quotidien grâce à ces baromètres, mettez des mots sur vos maux, et tentez de reprendre collectivement le contrôle de votre force de travail et de vos conditions de travail.

Baromètre de la bienveillance managériale
© Jean-Luc Picard-Bachelerie 2026

Ce baromètre mesure :

1. Organisation du travail et charge

2. Reconnaissance, équité et respect

3. Soutien professionnel et relations de travail

4. Management et rapport hiérarchique

 

5. Santé, sécurité et prévention

6. Conditions matérielles et environnement de travail

7. Information, communication et transparence

 

Baromètre du management de la subordination
© Jean-Luc Picard-Bachelerie 2026

Ce baromètre montre que :

La bienveillance managériale se mesure aussi à la capacité à traiter les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des violences.

 NIVEAU VERT

Signaux faibles – climat relationnel dégradé

Ces situations ne sont pas acceptables, mais prises isolément, elles constituent souvent des alertes précoces.

Risque principal : banalisation, fatigue mentale, perte de confiance.

 NIVEAU JAUNE

Atteintes répétées – mise à l’écart, dévalorisation

On entre ici dans des situations durables, susceptibles de constituer un harcèlement moral.

Risque principal : dégradation de la santé psychologique, perte de sens du travail.

 NIVEAU ORANGE

Harcèlement caractérisé – atteinte grave aux droits

Ces situations sont graves, souvent illégales, et nécessitent une intervention immédiate.

Risque principal : atteinte à la dignité, harcèlement moral ou sexuel avéré.

 NIVEAU ROUGE

Violences – agressions – infractions pénales

Ces situations sont inacceptables, illégales, et relèvent de la protection immédiate de la personne.

Risque principal : danger pour la personne – obligation de protection, signalement, accompagnement.

 

Sources sociologiques

Ces baromètres sont le fruit de mon travail en prévention des risques professionnels. De nombreuses lectures m’ont permis d’avancer dans ma réflexion sur les risques psychosociaux. Malheureusement, j’en ai aussi fait l’expérience. D’où mon intérêt pour le sujet et mon envie d’aider le plus de personnes possibles. Je ne saurai restituer ici toutes les sources auxquelles je me suis abreuvées. Voici celles qui sont les plus représentatives.
PS : Agoravox ne permet pas de présenter des tableaux en couleur. Mais permet de publier mon travail...

Le Modèle de Karasek (Exigences / Autonomie / Soutien)
Robert Karasek a démontré que le stress au travail ne vient pas seulement de la charge, mais du combo "forte charge + faible autonomie + faible soutien du manager".

La Théorie de la Justice Organisationnelle (Jerald Greenberg)
Greenberg distingue la justice distributive (le salaire), procédurale (les règles du jeu sont les mêmes pour tous) et interactionnelle (le respect humain de la hiérarchie).

Les travaux de Christophe Dejours (La Souffrance au travail & La Reconnaissance)
Ce psychanalyste et sociologue français est la référence absolue sur les Risques Psychosociaux (RPS). Il explique que le travail n'est jamais neutre : soit il est source de construction de soi (grâce à la reconnaissance du manager et des pairs), soit il aliène.

Le Rapport Gollac (Le standard français des RPS)
En France, le rapport du collège d'experts dirigé par le sociologue Michel Gollac (2011) fait foi. Il classe les risques en 6 facteurs (intensité, exigences émotionnelles, manque d'autonomie, rapports sociaux dégradés, conflits de valeur, insécurité).

L'aliénation par les chiffres et la déshumanisation (Vincent de Gaulejac & Alain Deneault)
Ces auteurs s’intéressent sur la perte de sens, la gestion par tableurs Excel et les objectifs irréalistes. Ils décrivent comment le management moderne vide le travail de son intelligence humaine pour le remplacer par des indicateurs froids. Vincent de Gaulejac (La part obscure du capitalisme) analyse comment la gestion quantitative ("le management par les chiffres") produit de la maladie mentale en déconnectant les objectifs de la réalité humaine du travail. »

En résonance avec la critique d'Alain Deneault (La Médiocratie), qui dénonce un système néolibéral conçu pour court-circuiter la pensée critique et imposer une gouvernance technique et managériale coupée de toute valeur éthique. »

La perte de sens et les "gadgets" (David Graeber)
Inspiré par l'anthropologue David Graeber (Bullshit Jobs), qui a théorisé la prolifération d'emplois dépourvus de sens ou d’utilité sociale réelle, générant une immense souffrance psychologique liée au sentiment d'inutilité.

Les béquilles chimiques et addictions de performance (Astrid Fontaine)
Appuyé sur les recherches de la sociologue Astrid Fontaine, pionnière dans l'analyse de l'usage détourné de substances (médicaments de performance, anxiolytiques, stupéfiants) utilisés non plus pour faire la fête, mais comme béquilles chimiques indispensables pour supporter la violence de la subordination.

La reconquête du sens et la critique de la "valeur travail" (Dominique Méda)
En lien direct avec les analyses de Dominique Méda (Le Travail. Une valeur en voie de disparition ?), qui démonte l'hypocrisie politique entourant la "valeur travail" et plaide pour une reconceptualisation radicale du travail, centré sur l'utilité écologique, sociale et le respect des individus.

L'alternative démocratique et le salaire à la qualification (Bernard Friot)
Prolongeant la réflexion économique et politique de Bernard Friot (Subverser le travail), qui démontre que la seule issue viable face à la domination actionnariale est la réappropriation du travail par les producteurs, notamment à travers la souveraineté sur la valeur produite et la démocratie économique (modèles coopératifs).
 


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