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Bibracte, Alésia, effroyables malentendus !

Bibracte, Alésia, effroyables malentendus !

par Emile Mourey
lundi 14 novembre 2016

Lettre ouverte à MM. les archéologues Philippe Barral et Pierre Nouvel, co-signataires avec Mme Catherine Tondu, de l'article "Alésia et Bibracte, hauts-lieux d'archéologie deux fois millénaires". Actualité de l'université de Franche-Comté, 8/11/2016.

Bonjour,

En introduction à votre article, vous écrivez ceci : Si Jules César avait pu imaginer combien ses descriptions topographiques et paysagères allaient susciter de polémiques deux mille ans plus tard, il se serait peut-être un peu plus appliqué pour écrire ses Commentaires sur la guerre des Gaules.

Il s'agit là d'un procédé un peu facile qui consiste à rejeter la faute sur un absent pour excuser les sempiternelles tergiversations des archéologues concernant la localisation d'Alésia. Sauf erreur de ma part, l'ardent défenseur du site franc-comtois, André Berthier, était un archéologue et s'il y a eu polémique, c'est entre archéologues qui n'ont pas été capables de comprendre le texte de César, qu'ils aient été bourguignons ou franc-comtois. Désolé de vous contredire, mais César ne pouvait pas être plus précis au risque de la redondance.

Vous insistez sur le fait que la préposition "in" suivie de l'accusatif indique un mouvement. Il est temps, en effet, de commencer par traduire correctement le texte césarien avant de le critiquer. Oui, César voulait se rendre "chez" les Séquanes. Mais une cité séquane dans les reliefs accidentés du Jura, c'est le comble de l'absurdité. Le territoire des Séquanes, selon César, ne comportait que trois parties principales, l'une dans la plaine d'Alsace (DBG I, 31), la deuxième, bien évidemment centrée sur Besançon, la troisième ne pouvait être que Dijon.

Pourquoi, diable, pensez-vous que César se trouvait chez les Lingons quand il s'est mis en route ? Attendant Labienus qui était allé se battre contre les Parisii, son camp se trouvait toujours chez les Senons, à Auxerre. Le plus court chemin d'Auxerre à Dijon, le plus facile et le plus dégagé, passait par Alise-Sainte-Reine. La logique veut que Vercingétorix, qui se trouvait déjà à Alise, soit allé à sa rencontre. J'ai expliqué le déroulement de la bataille, dans le moindre détail, en la plaçant à Noyers-sur-Serein http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/a-france-television-au-sujet-de-159643.

Contrairement à ce que vous dites, le témoignage de Dion Cassius n'est pas contradictoire. Quand il dit que César se dirigeait vers le pays des Lingons, il faut comprendre "vers le pays des Mandubiens, vassaux des Lingons" (les Mandubiens d'Alise utilisaient des monnaies lingones). Quand il dit que Vercingétorix a surpris César en pays séquanais, il faut comprendre que c'est à Noyers-sur-Serein. Noyers sur Serein appartenait aux Séquanes en tant que station sur leur voie de l'étain, voie "sequanas" de la carte de Peutinger. Cette voie n'appartenait ni aux Lingons, ni aux Éduens. Dion Cassius n'a dit que la stricte vérité, sans aucune ambiguïté.

Vous concluez ainsi : La controverse stérile dont (Alésia) fait l’objet finit par nuire aux démarches scientifiques de qualité et pèse sur les choix à privilégier pour les explorations archéologiques futures »... Des démarches scientifiques de qualité ? Et vous allez jusqu'à présenter le mont Beuvray comme un modèle. Pas de chance !... car l'oppidum de Bibracte, capitale des Éduens, ne s'est jamais trouvée sur ce mont pelé, perdu au milieu de la forêt morvandelle....

Où sont les greniers, les silos et les granges dans lesquels la cité "copiossissima" stockait ses réserves abondantes de grains ? Où sont les champs cultivés, les vertes prairies pour les chevaux gaulois ? Où sont leurs écuries ? Où est la maison confortable qui hébergea un César raffiné ? Où sont les temples aux riches offrandes que César pilla ? Où sont les hautes tours contre lesquelles César dressa à Bourges une rampe d'accès de près de 23 mètres de haut ?Penser que Strabon ait qualifié un tel lieu déhérité du titre de "arx", forteresse, c'est absurde.

Le mont Beuvray était principalement un site stratégique, un site militaire et stratégique qui fut probablement pris d'assaut une ou deux fois après avoir hébergé une troupe armée plus ou moins importante. Il commandait toute la région du côté de la Loire que du Mont-Saint-Vincent, on ne pouvait pas surveiller. C'était aussi une sorte d'olympe, un site mystique et religieux où les Éduens brûlaient leurs morts. Tout cela explique qu'on y trouve des vestiges, plus qu'ailleurs.

Vous dites : Bibracte, une place forte animée d'une vie brève mais intense. Comment pouvez-vous parler de vie brève alors que les textes nous révèlent une puissance celte qui, pendant plusieurs siècles avant J.C., a rayonné sur toute l'Europe jusqu'à provoquer la chute de Rome ? Comment pouvez-vous parler de vie intense alors que vos fouilles ne mettent au jour que de pauvres maisons gauloises de bois ?

Désolé de vous le dire, mais il vous faut, là aussi, revenir à une bonne traduction des Commentaires de César. Il vous faut poser les bonnes questions. Quand les Hevètes, venant de la Saône, marchant vers l'Arroux, s'arrêtèrent au pied d'un mont - mons - quel est le mont suffisamment caractéristique sur la voie antique pour être nommé ainsi ? Réponse : la colline de Sanvignes. Quelle est la colline proche - proximus collis - à mi-pente de laquelle - medio colle - César a pu déployer sa ligne de bataille ? Réponse : le versant allongé du mont Maillot.

Nous sommes bien d'accord que tout ce monde-là se dirigeait vers le mont Beuvray, direction légèrement nord-ouest. Mais quand tout ce monde-là a fait demi-tour - itinere converso - pour se rendre à Bibracte, cela signifie que Bibracte se trouvait à l'opposé. Il y a une logique. Appelés à l'aide par les Héduens, les Helvètes se dirigeaient vers un mont-Beuvray/Gorgobina pour le reprendre aux Arvernes et aux mercenaires germains. Menacés sur leurs arrières par César, ils ont fait demi-tour en direction d'une Bibracte qui ne peut être que le Mont-Saint-Vincent. César les a alors arrêtés à hauteur de Sanvignes en rédéployant sa ligne de bataille à mi-pente de la "proximus collis" du jour précédent. J'insiste sur ce point. La répétition de l'expression "proximus collis", une fois à l'aller, une deuxième fois sur le chemin de retour, prouve que César est revenu sur ses pas et qu'il ne se dirigeait plus vers le mont Beuvray mais vers le Mont-Saint-Vincent, véritable Bibracte.

Vos prédécesseurs ont "falsifié" le texte de César en prétendant que les Helvètes avaient "obliqué" (à droite, vers un mont Beuvray, soi-disant siège de Bibracte). Certainement pas ! L'expression "itinere converso" ne peut se traduire que par "le cheminement ayant été inversé".

Autre falsification, cette affirmation un peu facile que le géographe grec Strabon se trompe dans sa description du pays éduen. Non ! Strabon n'a jamais dit que le pays éduen se trouvait entre la Saône (l'Arar) et le Doubs (Dubis). Il dit très exactement que le pays éduen se trouvait entre l'Arar et la Dheune.

Μεταξὺ μὲν οὖν τοῦ Δούβιος καὶ τοῦ Ἄραρος οἰκεῖ τὸ τῶν Αἰδούων ἔθνος, πόλιν ἔχον Καβυλλῖνον ἐπὶ τῷ Ἄραρι καὶ φρούριον Βίβρακτα. (Strabon, géographie, II, IV , 3, 2).

Ma traduction : Entre le "Doubios" (la Dheune) et l'Arar (la Saône) habite le peuple des Éduens. Leur appartiennent la citadelle/place forte de Bibracte (φρούριον) et la ville/cité (πόλιν ἔχον) de Cabyllynum/Chalon, sur la Saône.

Je dis bien : entre la Dheune et la Saône, et non "entre le Doubs et la Saône", ce qui fait dire aux traducteurs que Strabon écrit n'importe quoi. En revanche, ma traduction par Dheune confirme la localisation de Bibracte à Mont-Saint-Vincent et non à un mont Beuvray qui se trouve au-delà.

Il n'y a aucun doute ; Strabon utilise bien le mot grec "Doubios" pour désigner la Dheune ; les écrits médiévaux permettent d'ailleurs de retrouver l'évolution logique du mot : de Doubios en Dubios en Dubos en Dubina en Duina, puis en Dheune.

Il semble même qu'il utilise indistinctement les mots Δοῦβις, Δούβιος, Δοῦβιν pour désigner soit le dit Doubs, soit la Dheune... comme si le Doubs et la Dheune n'étaient qu'un seul et même fleuve.

César confirme les deux "Dubis" de Strabon. 

En effet, si le mot latin utilisé par César est bien "Dubis" pour désigner le Doubs, il est précédé dans les manuscrits d'origine par celui de "alduas" ; je dis bien "dans les manuscrits" car dans le texte retenu, on a tout simplement supprimé ou mis entre parenthèse cet "alduas". N'en comprenant pas le sens, on a pensé que c'était une glose rajoutée par un copiste (DBG I, 38). On a eu bien tort. Sachant que "al" est une abréviation attestée pour aliter ou alter et que duas évoque le chiffre deux, deuxième ou les deux, j'en déduis, en toute logique, qu'il s'agit d'une expression équivalente à "alterutrum", l'autre des deux. Il faut donc comprendre qu'en se plaçant à la confluence de Verdun-sur-le Doubs, César voyait à l'ouest, le Dubios de Strabon, alias Dubis (Dubios/Dubos/ Dubina/Duina,la Dheune) et à l'est, l'autre des deux Dubis (le Doubs). (Voyez mon croquis en bleu, en haut). On ne peut pas reprocher à Strabon ou à César un manque de précision. Il fallait comprendre qu'ils nous ont décrit un paysage géographique tel qu'ils le voyaient ou le comprenaient.

Que dire enfin de vos extrapolations absolument extravagantes à partir de la découverte d'un bâtiment en pierre qui serait pour vous la preuve irréfutable d'une filiation romaine. De même, cette fable sur la naissance d'une ville d'Autun fondée par Auguste. Non ! Autun n'était que la colonie - istam coloniam - d'un Augustodunum puissamment fortifié qui se dressait sur le horst de Mont-Saint-Vincent et appelée de même (discours d'Eumène, pour la réparation des écoles).

Mais au-delà de toutes ces erreurs, le plus incroyable est que votre hiérarchie ne cherche pas à les rectifier. Je pense que je ne suis pas le seul à les dénoncer. On a beau vous alerter jusqu'à vous adresser des lettres ouvertes ; cela glisse sur vous comme l'huile sur la pierre. Vous vivez dans une bulle. 

E. Mourey, le 13 novembre 2016

Copie à DRAC, Ministre de la Culture, Vincent Guichard, Matthieu Poux etc...


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