I - Les deux enceintes fortifiées.
Premier argument des archéologues du mont Beuvray : l’étendue de l’oppidum est un des plus grands, selon eux, du monde celtique. Ma réponse : César n’a jamais écrit que Bibracte était l’oppidum le plus étendu mais de beaucoup le plus important (longe maximo). Par ailleurs, aucun texte antique ne permet de dire qu’on puisse classer les oppidum en fonction de leur étendue.
Deuxième argument : l’importance des fortifications de la position. Ma réponse : les murailles de Bourges contre lesquelles César dressa ses grands ouvrages de siège sont d’une autre nature que les remparts du mont Beuvray. Je ne puis admettre que Bibracte ait été moins bien fortifiée.
Troisième argument : les deux enceintes de grande étendue confirmeraient l’importance de la population et donc de la capitale.
Mon explication : César écrit que les Germains d’Arioviste avaient remporté une grande victoire sur les Gaulois à Admagetobriga, ce que confirme Cicéron. Personne n’a localisé, jusqu’à ce jour, le lieu de cette bataille. Je le situe à Mesvres, au pied du mont Beuvray. Il s’agit d’un lieu antique avec un pont auquel les chartes donnent le nom de Magobrium (Magobrium, c’est Magetobriga, le grand pont ; il suffit de supprimer le préfixe Ad, car les Anciens disaient qu’ils allaient à (ad)...).
Et j’explique que dans la logique de son entreprise de conquête de la Gaule, Arioviste a installé une tête de pont au mont Beuvray pour prendre à revers la cité éduenne dont l’oppidum/capitale se trouvait à Mont-Saint-Vincent. Et j’explique dans mes ouvrages qu’après avoir vaincu les Germains dans la plaine d’Alsace, César a installé les Boïens au mont Beuvray, à leur place ; un mont Beuvray auquel il donne le nom de Gorgobina, et dans certaines traductions et copies des Commentaires, de Gergobina, Gergoviam, Gergovia Boïorum, Gortona...
Dans le n° 55 de la revue Gallia, Jean-Paul Guillaumet et Vincent Guichard écrivent ceci : Dans l’état actuel de nos connaissances, l’occupation maximale du site apparait donc bien se situer au Ier siècle avant J.C.. Mon explication est la suivante : cette occupation maximale est celle des Germains d’Arioviste de - 78 à -58 , celle des Boïens à partir de - 58.
Ma conclusion : Les deux enceintes fortifiées peuvent avoir été dressées ou consolidées, l’une par les Germains, l’autre par les Boïens où seulement par l’un des deux. Idem pour l’urbanisation du site, manifestement faite dans une urgence relative et sans mortier de chaux d’assemblage.
II - Les amphores.
Dans ce même numéro, Fabienne Olmer écrit : le nombre des amphores décuple dans les premières décennies du i er siècle... On passe de quelques centaines d’individus à plusieurs milliers, ce qui démontre que les modalités de l’organisation du commerce entre Bibracte et l’Italie républicaine changent bien avant la conquête césarienne.
Mon explication : prenant à témoin le texte de Strabon qui s’inspire de Poséidonios, j’ai montré que le pays éduen ne s’étendait alors qu’entre la Saône et la Dheune (Dubis) et qu’il n’a atteint la Loire qu’après l’arrivée de César en Gaule (Dubos > Dubina > Düenne > la Dheune : cf. Norbert Guinot, linguiste, "La bataille de Bibracte", page 93). Avant l’arrivée de César, ce sont les Arvernes qui tenaient le mont Beuvray avec une garnison relativement conséquente et de plus en plus importante au fur et à mesure que grandissaient la puissance et les ambitions éduennes. Cette implantation arverne de soldats de métier assez loin de Gergovie explique qu’il a fallu les ravitailler en huile certes, mais aussi en vin. L’arrivée massive de guerriers germains particulièrement aguerris, venus en renfort à partir de - 78, explique le "décuplement" du ravitaillement. Leur remplacement sur le site par les guerriers boïens explique la diversité remarquée par les spécialistes mais aussi la continuité de ce qu’ils considèrent comme des importations alors qu’il ne s’agit que de ravitaillement. Diversité remarquée également pour les autres objets, céramiques et autres.
D’où venait cette importation - je corrige - ce ravitaillement ? D’Italie, de la Province en transitant par l’Auvergne... ou tout simplement de Gergovie ?
Conclusion : les textes évoquent plus d’une fois l’attirance que les guerriers celtes portaient aux boissons alcoolisées. Cette abondance d’amphores vinaires ne s’explique pas si le site était Bibracte et la population, des civils, druides et notables, davantage portés à la tempérance et surtout, à la conservation des contenants.
III - Les monnaies.
La méthode qui consiste à tracer des cercles de répartition des types de monnaie centré sur la capitale de la cité ne manque pas d’intérêt. Encore faut-il ne pas se tromper de capitale. Encore aurait-il fallu, dans le cas du pays éduen, commencer par tracer le cercle autour de la ville commerciale qu’était Chalon-Sur-Saône. S’il avait agi ainsi, M. Colbert-de-Beaulieu aurait attribué les monnaies de Togirix et de Caledetu aux Eduens et non aux Séquanes et il aurait peut-être compris que les monnaies mises au jour au mont Beuvray demandaient une autre explication.
L’exemple d’Alésia nous enseigne, en effet, que les pertes de monnaies sont beaucoup plus importantes dans une bataille de siège que dans la vie de tous les jours, surtout quand la ville est prise et les habitants massacrés. Gorgobina ayant été assiégée deux fois et prise au moins une fois d’après les Commentaires, il faut en tenir compte. En revanche, aucun texte ne dit que Bibracte ait été prise d’assaut et on ne voit pas pour quelles raisons les habitants auraient enterré leurs monnaies. Et il y a aussi les offrandes de monnaies faites au mont Beuvray en tant que site mystique qui faussent les statistiques (dépôt de la fontaine Saint-Pierre).
Enfin, on est bien obligé de constater que les zones de répartition de la monnaie courante, les potins, ne s’inscrivent pas dans les cercles de M. Colbert-de-Beaulieu, mais s’étirent le long des grands couloirs de pénétration que sont, en particulier, les fleuves (revue Gallia n°52). N’aurions-nous pas là une intéressante illustration d’un effort de colonisation/civilisation à faciès monétaire qui aurait succédé, tout en s’étalant dans le temps, à un effort de conquête ? les potins à la grosse tête succédant à un effort de conquête depuis Bibracte (Mont-Saint-Vincent) en direction des sources du Danube, en passant par la trouée des lacs suisses, et non depuis un mont Beuvray beaucoup trop excentré ?
IV - Le murus gallicus
Trabes derectae perpetuae in longitudinem paribus intervallis distantes inter se binos pedes in solo conlocatur doit se traduire ainsi :
on place sur le sol de grandes poutres droites mises bout à bout dans la longueur. Entre (deux lignes de)
poutres, il y a des intervalles égaux de deux pieds,
ce qui correspond à une épaisseur de mur de 60 cm augmentée de la largeur de deux poutres, soit environ 1m20.
Ensuite, après avoir relié, l’une à l’autre, les deux lignes de poutres à l’intérieur du mur, on bourre (entre elles)
du tout venant. Les intervalles dont nous venons de parler sont remplis en façade de grosses pierres (voir renvoi)
. Ces grosses pierres ayant été bien disposées et cimentées, on ajoute au-dessus un autre rang. On fait attention de garder cet intervalle et de pas faire se rapprocher les poutres. C’est ainsi que ces poutres disposées à égale distance l’une de l’autre sont solidement maintenues par les ( rangées de)
pierres.
On continue ainsi l’ouvrage jusqu’à la hauteur du mur qui convient. Par son aspect et sa variété, cet ouvrage n’est pas laid du fait de l’alternance des poutres et des (rangées de)
pierres dont les rangs offrent à la vue des lignes droites. En outre, il est très utile et très approprié pour la défense des villes car la pierre le défend contre le feu et le bâti du bélier. En effet, grâce à ses longues poutres (mises bout à bout)
qui se continuent, cet assemblage lié de l’intérieur sur des longueurs de plus de quarante pieds (11m,84),
ne peut être ni rompu, ni disjoint. (DBG XXIII).
Renvoi. Constans qui, en 1926, a (très mal) traduit ce passage n’a pas compris que pour César, un "intervallum" n’était pas qu’une distance en ligne droite mais une portion d’espace dont il nous donne la largeur (l’écartement au sol entre deux poutres auquel il faut ajouter la largeur de celles-ci) mais malheureusement pas la hauteur bien qu’il précise pour éviter tout malentendu : "in fronte". Les 11m,84 correspondent, à mon sens, à la longueur maximum et optimum d’un beau chêne dont on peut tirer une poutre de 30 cm sur 30 sans aubier. Au XVII ème siècle, on montait encore les murs de château ainsi à l’exception du chainage en bois. Ces murs faisaient facilement un mètre de large. Ils comportaient deux parois de pierres consolidées au mortier de chaux entre lesquelles on bourrait un tout-venant de pierres et de terre plus ou moins chaulé.
Je me doute que cela va m’attirer encore quelques sarcasmes, mais quand je regarde aujourd’hui les grandes murailles de Bourges, du Mans, ou d’autres anciennes capitales gauloises, je ne peux m’empêcher d’imaginer à la place des longs bandeaux de briques rouge les longues poutres disparues des anciens murs gaulois. Mais je ne sais pas si ce sont des remplacements de poutres pourries ou la continuation d’un style.
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Lecteurs d’Agoravox, dans la phrase de Vincent Guichard, vous avez bien lu : "logique", et pourtant... Est-ce cela la méthodologie rigoureuse qu’on me reproche d’ignorer ? Nous attendons la réponse des historiens.
Les dessins et les croquis sont de l’auteur.