Bien raide justice !
par Voris : compte fermé
vendredi 27 juillet 2007
La Belgique vient de refuser au président équatorien de libérer de sa geôle une petite fille de 11 ans, Angelica, qui est sans-papiers. George W. Bush vient de légitimer la torture en prétendant l’interdire par décret. En France, la Cour de cassation confirme une peine allongée par erreur de transcription de greffier ! L’expression « raide comme la justice » a un bel avenir devant elle !
Il avait été jugé et condamné en mai 2006 à deux ans de prison dont six mois avec sursis. Le greffier chargé de taper la décision a écrit par erreur "trois ans" sur la décision notifiée. À mi-peine, en décembre 2006, alors que l’avocat déposait une demande de semi-liberté pour son client, il s’aperçut de l’erreur. Il saisit la cour, qui reconnaît une "erreur lors de la transcription". Que croyez-vous qu’il arriva ? Le procureur fit appel, au nom sans doute du principe d’infaillibilité de la justice française. Fort heureusement pour notre homme, la cour d’appel de Versailles confirme le premier jugement de deux ans. Mais c’était sans compter sur l’obstination du parquet qui fait un pourvoi devant la Cour de cassation, laquelle rend l’erreur définitive. Au pays des affaires Dreyfus et Seznec, la justice est bien raide !
Cette affaire toute récente me permet de faire une transition vers une autre affaire : l’arrestation arbitraire de Sacha Guitry le 23 août 1944. L’Affaire Sacha Guitry est un téléfilm diffusé mardi 24 juillet sur France 3. Au petit matin, Paris se libère. Cinq hommes armés surgissent chez Sacha Guitry et l’obligent à le suivre. Aucune charge précise n’est retenue contre le dramaturge, qui fera même remarquer à ses geôliers (en lisant à l’envers) la mention "Motif de l’arrestation : ignoré" qui figure en gros caractères sur le procès-verbal de police. Peine perdue ! Le juge d’instruction, bien que vite convaincu que l’arrestation ne repose sur aucun grief sérieux, tient à poursuivre d’un zèle stupide et méchant l’œuvre de démolition entreprise contre cet homme, au nom de la rumeur publique, du train de vie qu’il a conservé durant les années noires. Et au nom du contexte historique ! Que voilà un bel argument de juriste ! Puisque la rumeur publique dit que Guitry a collaboré avec l’ennemi (Mme Michu le tiendrait de M. Glandu, qui aurait vaguement entendu dire que...), c’est que c’est vrai !
Et même si la justice a fait une erreur, elle ne peut plus revenir en arrière. Elle sait pourtant, la justice, que Guitry a joué de son influence durant l’Occupation, et non sans danger pour lui-même, pour obtenir la libération de onze personnalités, dont Tristan Bernard et son épouse. Mais elle ne veut rien entendre la justice. Elle enferme le dramaturge, et puis c’est tout ! Présumé coupable, il ne dispose d’aucun moyen de se défendre efficacement. Il lui faut attendre patiemment le bon vouloir de la justice. Encore a-t-il la chance, lui assène le juge d’instruction, de bénéficier d’une instruction (en ces temps d’exécutions sommaires et de risques de lynchage public). Il quitte la prison après soixante longues journées de fréquentation des cafards, qui hantent les lieux de sinistre mémoire de sa captivité : le Vél d’Hiv, le camp de Drancy, la prison de Fresnes. Il est libéré mais seulement parce que la justice a consenti, dans sa grande clémence et son infinie clairvoyance, à lui concéder un non-lieu !
"- Et alors je suis libre. dit K. avec hésitation.
- Oui, dit le peintre, mais seulement en apparence ou, pour mieux dire,
provisoirement."
(Le Procès, Kafka, extrait)
Un simple classement d’affaire ambigu ne le réhabilitera pas aux yeux de tous. Sans doute ne pouvait-elle faire mieux, la justice, à cause de son principe sacro-saint d’infaillibilité. Sacha Guitry dira plus tard qu’il aurait préféré un procès pour aller jusqu’au bout des choses et laver son honneur du doute que la raide justice a entretenu par cette lâcheté. Mais, à soixante ans, usé par la calomnie, les trahisons et le zèle implacable de la justice, et une captivité éprouvante, les juges savaient bien qu’il n’aurait pas eu la force de les attaquer...
Il s’en sort blanchi, ses avocats ayant apporté la preuve de sa vertu patriotique exprimée dans ses œuvres théâtrales passées habilement au travers de la censure allemande. Mais à l’issue de l’instruction, Guitry se retrouve bien seul. Comme se retrouvent aujourd’hui encore bien seules les victimes de procès comme celui d’Outreau, les victimes d’erreurs judiciaires, d’emprisonnements arbitraires pudiquement nommés "détentions préventives", ou d’autres actions vindicatives ou tout simplement d’oublis dont la presse ne parle pas...
"- Voilà la loi, où y aurait-il là une erreur ?
- Je ne connais pas cette loi, dit K
- Vous vous en mordrez les doigts, dit le gardien.
- Elle n’existe certainement que dans votre tête, répondit K. [...] Mais le
gardien éluda toute explication en déclarant :
- Vous verrez bien quand vous la sentirez passer !"
(Le Procès, Kafka, extrait)
Bien raide justice !