Boophi et le guru

par Jean Keim
mardi 24 avril 2018

Un jour un chercheur en spiritualité décide de rentrer dans un ashram en espérant devenir un disciple de son guru réputé.

Ceci accompli, sa vie se déroule suivant une organisation rigoureuse, quasi monastique, dans laquelle les taches liées à l’intendance tiennent une grande place, il y a également l’instruction spirituelle et le yoga qui disciplinent le mental et le corps pour préparer l’esprit au moksha, la libération finale de l’âme, objectif de toute une vie méditative comme l’enseigne les formateurs de la collectivité.

Cette communauté a une tradition qui consiste à donner à chaque membre un nouveau nom de façon à l’aider à rompre avec son ancienne vie, compte tenu de l’ardeur avec laquelle notre chercheur aspire le suc vital de l’enseignement, un de ses compagnons, entomologiste dans sa vie d’avant, l’appela Boophi en référence à boophilus microplus la tique bleue asiatique cramponnée sur la peau de ses victimes dont elle aspire le sang nourricier.

 Boophi est bien intégré, il espère un jour avoir un entretien particulier avec le maître et dépose une requête dans ce sens.

Vient le jour où sa demande est exaucée, et le voilà devant le vénérable, après les salutations d’usage il s’assied sur la natte réservée aux visiteurs dans un lotus impeccable et attend, en effet la bienséance veut que l’on ne parle que sur l’invitation du guide spirituel, le temps passe et soudain une voix se fait entendre : « Demande, qu’elle est ta question ? ».

Et de nouveau le silence, Boophi comprend que l’entretien est terminé, il se relève et prend congé après un « namaskar » respectueux qui comme chacun le sait signifie : je m'incline devants le divin qui est en vous.

Il s’installe dans une petite grotte salubre, un filet d’eau pure coule en permanence et la communauté lui assure de quoi se nourrir ; le temps s’écoule lentement dans le silence des mots, ponctué par les petits gestes quotidiens, la lecture de textes édifiants, l’imitation de la vie des grands rishis qui entendirent les chants du Véda, et la méditation.

Parfois un couple de capucins damiers espiègles vient lui chourer quelques miettes de nourritures, complice il fait mine de ne rien voir pour ne pas les effaroucher, trop heureux de leur compagnie.

Il se plaît à imaginer qu’il est l’un de ses sâdhus légendaires qui à l’époque lointaine de Krishna le divin vacher, vivaient au plus profond de la jungle, les bêtes craintives leur apportaient de la nourriture et les fauves les protégeaient.

Le temps a passé, il reçoit une visite, on vient lui signifier que le maître le mande, vite il fait un brin de toilette, arrange au mieux ses cheveux et sa barbe qui ont beaucoup poussé et se rend à la convocation, après le cérémonial que nous connaissons déjà il se retrouve de nouveau devant le vénérable et attend, au bout d’un moment interminable fuse une question : « Alors qu’as-tu trouvé ? ».

Boophi digéra la réponse, ensuite plus hardi que lors du premier entretien et malgré le silence il osa reprendre le dialogue.

L’histoire pourrait s’arrêter là mais la suite de la vie de Boophi qui garda ce petit nom toute sa vie durant n’est pas dénuée d’intérêt ; très vite le contenu des deux dialogues avec le guru lui fait prendre conscience des contradictions de la vie dans l’ashram dirigé par un guide passé maître dans l’art du compromis, il quitte le cocon de la communauté et sa sécurité pour retourner dans le monde mais toutefois la réponse à sa dernière question eut un très grand impact sur son esprit, comme quoi l’adhésion à un système de pensée peut être bénéfique à la condition d’en sortir.

Il décide que l’une des règles de sa vie sera de faire ce qu’il fait et que le moment de sa mort venu, il ne fera rien d’autre que mourir ; en attendant il a acquis une sérénité certaine et le poids des souvenirs est léger.

Il y aurait encore beaucoup à narrer sur l’existence de Boophi tant elle fut riche en phénomènes et avatars divers mais à quoi bon, les événements et les expériences d’un chemin de vie ne sont pas forcément transposables à une autre existence.


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