3. ... C’était ŕ n’y comprendre rien
par Michel Koutouzis
mardi 15 mars 2011
Le conformisme historique, dédaigne tout savoir, toute sensation, tout contact avec le réel, dès lors que ces derniers ne sont pas conformes au mythe qu’il a installé comme réalité. Et de cette réalité installée il brode, répète à l’infini, cultive les variantes encadrées. C’est ce que Antonio Gramsci pressentait comme étant l’hégémonie culturelle, c’est à dire un cadre de pensée qui englobe l’ensemble du discours et de l’anti – discours : que l’on soit de droite ou de gauche, croyants ou athées, ouvriers ou patrons, on s’exprime dans un cadre de pensée où la réflexion initiale reste ancrée, trouve sa genèse, à « droite ».
Le groupe de mathématiciens qui s’était donné comme nom collectif Nicolas Bourbaki, et qui travaillait sur la pensée mathématique pure et les mécanismes de la logique, ne formulait pas très différemment cet ancrage hégémonique qui a tendance à considérer toute différence comme déviante ou marginale, même si elle aboutit à des résultats significatifs et ouvrant des perspectives nouvelles d’interprétation. En d’autres termes, toute pensée holistique considère comme nulle et non avenue toute proposition mais aussi tout fait concret ou expérience qui ne « cadrent » pas avec elle. Toute pensée structurée qui n’est pas basée sur le doute et les doutes venus d’ailleurs est condamnée à son propre appauvrissement, c’est à dire à un ralentissement puis un arrêt de la pensée.
Cette pensée fermée que l’on nomme ici idéologie, ailleurs religion, partout certitude bien ancrée, ne supporte pas (et prend les moyens pour faire taire) toute proposition qui affirme, par exemple, que la terre tourne autour du soleil. Elle investira par ailleurs fonds et énergie scientifique, créera des cosmogonies et des systèmes scholastiques absolument cohérents qui expliquent sa vision du monde, c’est à dire que le soleil tourne autour de la terre.
Pour oublier Ptolémée ou Galilée et revenir à notre réalité, on peut aisément considérer que les progrès techniques, ceux de la biologie moléculaire, des nanotechnologies, de l’océanographie, les travaux de Stephen Hawking, de Richard Dawkins, ceux de Jacques Monod, ou, pour être plus pratique, le passage de l’analogique au numérique n’ont absolument aucune influence sur les idées (affirmées ou intériorisées) du Front National. On peut même, à la limite, supposer que l’on peut être un scientifique travaillant sur la théorie des super cordes et voter pour ce parti ou croire à la virginité de Marie.
Si il est possible de nier l’universalité des avancées scientifiques qui pourtant n’on comme but que l’amélioration de l’interprétation du réel, il est aussi possible de nier, au nom de ce qu’on croie, les faits eux mêmes. Les hordes sauvages se déversant sur notre territoire en conséquence des révolutions arabo-musulmanes est une image d’Epinal nécessaire à la politique de l’effroi. Ajouter un, deux, trois zéros au nombre réel, transforme, sans gêne aucune, une réalité en potentialité. Même si le désordre inhérent à toute révolution indique clairement que le réel d’aujourd’hui est le summum par rapport à une démocratisation du demain et que, se « normalisant », ces pays fixeront les immigrants à leur lieu d’origine désormais vivable. Cette interprétation millénariste du futur indique que un gène particulier pousse, quelle que soit la réalité ambiante, tout arabe à fuir son pays. Ce n’est pas loin de la certitude que la terre est plate et qu’à ses limites océanes traînent des dragons crachant le feu.
Or, pour revenir à l’hégémonie culturelle, il n’y a pas un seul politicien, un seul journaliste, un seul expert ou politologue qui ne considère pas la ruée vers l’oxymore du paradis européen comme une variable cohérente incontestable. La palette commence par un discours positif suivi d’un mais et se termine par la matrice FN qui déclare craindre que la France ne soit submergée par une vague d’immigration incontrôlable, tel un tsunami dévastant les côtes japonaises.
En fait, toute autre position est considérée comme hors système de pensée, et tout commentateur qui s’y aventure le fera à ses risques et périls. Qu’il prenne appui sur la réalité, sur la science, sur la géopolitique, l’économie, les statistiques, sur la logique ou la morale, il sera toujours suspecté d’être un irréaliste, un rêveur, un original dangereux, dès lors qu’il oubliera ce fameux mais ou tout simplement commentera la réalité et non pas un état d’esprit.
Tels Galilée, certains hommes politiques s’aventurent dans un double langage : l’un représentant leur conviction intime ou le résultat de leur réflexion, l’autre destiné au bien commun, reprenant (avec des nuances), ce qu’ils croient qu’on attend d’eux. Cette attitude schizophrène ayant un double effet dévastateur au sein du raisonnement fini communément adopté. D’une part le discours politique est dévalorisé en tant que tel, d’autre part, peu importe si l’on tient un discours vicié ou rationnel, à condition que l’on garde toujours le même. Une fois encore, la répétition paresseuse devenant la norme. Mais pas uniquement. Comme l’indiquait Louis Althusser, le langage est un instrument de domination. Ou plutôt un instrument de perpétuation et de fortification d’une approche, (rationnelle ou irrationnelle), parmi bien d’autres, et cependant présentée comme unique.
A suivre…