Cause perdue dans l’éphémère
par L’enfoiré
mercredi 9 décembre 2009
La foi en la jeunesse et son cortège de bienfaits par la fraicheur, l’esthétique, qui attirent le regard des autres. N’est-ce pas la recherche d’une maturité primaire formatée par l’éphémère ? Prêter une attention plus en rapport avec les réalités ne serait pas plus mal.
Des paroles, des dictons caractéristiques sortaient, en cascade, lors de l’intervention de la première invitée, Line Renaud : "Qu’est-ce qu’elle bien conservée pour son âge", "Avec la chirurgie esthétique, vous ne ferez pas plus vieille, mais vous ne ferez pas plus jeune.", "Il faut s’habiller avec des vêtement de son âge, mais pas avec les vêtements qui ont son âge".
C’est vrai "Pour fêter ces octogénaires, les bougies sont devenues plus chères que le gâteau".
"Non, rien de rien, je ne regrette rien" rechantait Piaf pour l’occasion. De là où elle est, elle aurait probablement aimé en faire partie. Son co-auteur de cette chanson, Charles Dumont était présent. Une suite de "vieux de la vieille" que l’on garde au fond de sa mémoire et qui n’avaient, visiblement, pas envie de raccrocher. Charles Aznavour, présent, aussi, bissait sa présence, cette semaine, sur le même divan. Mais, c’est vrai, j’oubliais, beaucoup n’aiment pas l’émission. Elle chatouille et Drucker présente trop d’allures de croulant. Il pompe l’air de ceux qui attendent dans le couloir. Il est trop cool, trop "à la botte des gens de la haute", il n’aime pas les mauvais coups, trop consensuel... Il y a les "Trucs à Drucker," comme je l’avais écrit lors de sa visite à Bruxelles, Le souvenir de ce jour avec Madame "On ne vous dit pas tout" n’était pas loin de ce qui va suivre dans ce billet. Quoique... à y réfléchir.
Il faut avouer qu’on ne fait pas couramment long feu sur le média télévision. Du service public au privé, ce n’est pas moins clair.
Troublant, pourtant, qu’il continue à faire une audience familiale aussi importante. Un autre cas, Philippe Bouvard avait été rappelé après une courte pause.
Déjà, en 2007, "Qui a peur des ’vieux’ ?" s’insurgeait le philosophe, médiologue, Regis Debray. Dans un coup de gueule, il dénonçait la dictature de la jeunesse qui se gavait de l’image et de la forme qui prennait la place du fond des choses. Il proposait d’ "Organiser des années "mémé. Proclamer le droit d’être moche (comme Socrate l’était), poussif, vulnérable, précaire et balbutiant".
Des économistes se rendaient compte et disaient "Si l’on traite la question « vieux » comme un dossier parmi d’autres en termes utilitaires de rationalisation des coûts, sans changer notre regard sur la vie et sur la mort, on aboutit à l’infamie, à l’idée que le vieux est simplement antiéconomique. Pis, il serait antisocial, puisque notre société a pour valeurs suprêmes l’image, le corps, la vitesse, la performance.".
"En 2015, les plus de 50 ans représenteront plus de la moitié de notre population. En 2020, les plus de 60 ans seront plus nombreux en France que les moins de 20 ans.", était-il rappelé.
La crise est venue contrecarrer ces réflexions rationnelles. Les plans de pré-pensions pleuvent quand les affaires ne vont pas bien. Alors quand on met la clé sous le paillasson, en plus... En cette période d’incertitudes, la rentabilité à bas prix passe à la vitesse supérieure. Le business suit la demande.
Quel est le but à atteindre ? Produire au meilleur coût. Alors, le principe à transmettre est : il faut rester "agile" et oublier le "fragile". Le processus de rationalisation des âges de séniors bien affirmés n’est pourtant pas uniformisé. Les décideurs s’accrochent alors qu’ils dénoncent le processus.
Le poids des années écrase. C’était vrai, hier, ce l’est moins aujourd’hui.
A voir la pub, pourtant, ce qu’on a appelé jeunisme, a pris, encore plus, des allures de croisière. La jeunesse donne des ailes. En plus, en période de crise, les "vieux", ces "dino", sont devenus trop chers. A la réception des entreprises, ce n’est plus un sourire affable qui attire mais le camouflage du fard.
"La chirurgie esthétique, une mode ?", s’interrogeait un autre auteur. A mon avis, cela dépasse le cadre d’un temps, d’un espace ou en relation directe avec la situation de fortune de son utilisateur. La beauté, c’est comme la santé, ça n’a pas de prix. Effet de mode perpétuelle, oui, pour suivre une volonté d’appartenir à l’époque de ses contemporains mais dans un "clan jeune", « people » à souhait. Qu’on ne vienne pas me dire ce que je n’ai pas dit. La chirurgie esthétique réparatrice fait des miracles dans beaucoup de cas et a son ticket de merveilles dans le modernisme. A l’heure où j’écris ces lignes, je lis "Succès d’une nouvelle greffe de visage révolutionnaire".
Les philosophes interrogés sur la préférence entre un vie de 90 ans ou trois vies de trente ans, ils préfèreraient la deuxième version. Mais ce n’est que de la fiction du rêve. On en arrive à avoir peur de vieillir. Partager la vieillesse avec la jeunesse, est-ce un rêve insensé ou un cauchemar par la seule vue d’une comparaison de surface ?
Il ne faut pas nécessairement rechercher les nouveaux adeptes de l’hédonisme parmi les populations les plus riches du globe. On pourrait même affirmer que les pays en pleine ascension dans la hiérarchie des régions en voie de développement arrivent dans le peloton de tête des Etats qui veulent faire ressortir l’esthétique de ses habitants. J’en ai déjà touché un mot dans "Que t’es beau", article qui relevait la situation des Brésiliennes qui s’adonnaient à cette course effrénée pour paraitre au mieux grâce au culte du corps et aux produits qui doivent par définition ajouter un vernis du meilleur effet dans l’hyperréalisme. Dans ces vœux d’identification, l’homme ne demeure pas en reste avec le culturisme, dans un faux rapprochement avec l’esprit du sport et dans un vrai besoin d’augmenter le degré de séduction. Adonis ou Apollon ne se conjugue indifféremment au masculin et au féminin. La course aux alouettes peut donc commencer ou continuer, rehaussée par une pub du meilleur aloi, du style "Puisque vous le valez bien".
C’est vrai, se sentir mieux dans sa peau après une intervention chirurgicale peut changer l’humeur et donner confiance en soi pour adresser les problèmes de la vie. Si c’est pour séduire, d’accord, mais, pas pour seulement pouvoir exister.
De toutes manières, une "belle carrosserie" n’assure pas qu’il y ait, en dessous, un "moteur" qui tienne la route. N’est vieux que ceux qui le veulent bien, se défendent ceux qui ont quelques heures de vol et qui se sentent encore la vigueur d’un jeune.
Vu l’espérance de vie qui s’allonge, la période des "soucis pour faire semblant" ne va faire que s’allonger. On s’y prépare à suivre la publicité, de plus en plus jeune et on poursuit avec acharnement des artifices de plus en plus sophistiqués. Pas d’échange standard à espérer, à part, certaines "pièces" de l’équipage.
La pièce de théâtre, "Et si c’était à refaire", démontrait, par les excès, toutes les vicissitudes du processus.
Ce travail en profondeur va se poursuivre, jusqu’à la désespérance, pour vous sortir du côté "terne" d’une vie qui décroche des réalités de la vie. "Rester dans le coup", le problème majeur de nos sociétés. Continuer à être vu ou à simplement "être" se veut la préoccupation au travers d’artifices de beauté et de calcul. La petite ride, le faux pli sous un regard de braise ne font pas bon ménage devant ce miroir qui ne pardonne rien. L’eau de jouvence, dans la pharmacie, au dessus de l’évier, va avoir beaucoup de travail et entamer une lutte perdue d’avance dans la volonté de ressembler à la photo du magazine. On jouait du "bling-bling". Ca a plu à certains, déplu à beaucoup d’autres.
Horreur et putréfaction ? Pas de panique.
La pub "cosmétique", elle, n’a de cesse de présenter la situation de "l’après" sous le meilleur jour après un regard vers "un avant" qui n’a pas été d’office réjouissant. Des moyens d’effacer les affres du temps, pour palier à cette vie éphémère, par le seul pouvoir de la solution radicale de l’apparence ? Miroir aux alouettes.
Une parenthèse : le tatouage qui ne se retrouvait que dans des peuplades habituellement qualifiées de "primitives", s’est vu redorer d’une nouvelle jeunesse. Je n’engage que moi, mais le mot "redoré" est loin de correspondre aux dorures que l’on est en droit d’espérer dans une opération d’embellissement. L’homme veut assumer sa virilité, la femme remettre une couche de séduction. On ne s’assume plus, on se rassure même en faisant renaître le passé. Ce doit être mes lunettes qui ne sont plus adaptées à la modernité. Effacer l’éphémère par cette intermédiaire, jamais. Mais je ferme cette parenthèse en assumant une opinion personnelle sur mon appréciation partiale du "beau".
L’éphémère est par définition un clin d’œil du temps qui passe. Savoir que tout change, tout passe, tout lasse, et qu’en définitive tout s’adapte à une nouvelle chance du destin est une sagesse qui aidera à comprendre sans peur ni énervement. Pas de besoin d’une guerre entre générations. Un pacte des générations ne suffirait pas non plus. On parle de carte-jeune. La carte S a trouvé son nouveau plancher à 55 ans et plus. A partir de quel âge, faudra-il , demain,sortir son passeport de "vieux" ? 50 ou moins. ? Le Nouvel Obs écrivait que "tout est possible à 50 ans" en donnant tout les ingrédients de la réussite pré-formatée par des croisades hydratantes, de la vogue des injections, de l’ode aux légumes, de l’exercice quotidien et des vertus du lien. Mais, il ajoutait "il faut à chaque époque se conformer aux stéréotypes en vigueur". Et bien, non... soyons nous mêmes, sans honte et sans reproches. Le magazine remettait le couvert plus tard en parlant des "nouvelles règles du jeu de la retraite" pour assurer les vieux jours des générations futures. L’hypocrisie du départ à 70 ans était soulevée. Le rappel des clés d’une retraite pour les nuls et des idées pour sauver le "système" terminaient. l’article Dès la page suivante, Sharon Stone, rajeunie comme première page d’un autre magazine, apparaissait avec la retouche photo dans le viseur. Êtes-vous sûr qu’on parlait de la même chose ?
Certains magazines s’en sont fait une spécialité de découvrir l’autre partie de la vie à sa "juste" valeur. Le salon à Bruxelles, curieusement appelé, Zenith, ne désemplit pas. Le magazine Plus, lui, s’intéressait, récemment, à des méthodes pour refaire sa vie et la réussir après une rupture. Une psychologue qui rappellerait Menie Grégoire rappelait des principes de raisons, tel que "pas de nouvelle relation par dépit", "du temps", "prendre des distances avec le passé", "ne pas faire de comparaison", "éviter les sujets qui fâchent"...
Plus facile dit que fait. Il reste toujours les références, les liens avec l’expérience et le passé, cela même si j’ai pu constater quelques récidives légèrement plus suspectes. Toujours, beaucoup de publicités, pour enrober le tout. La peau qui retrouve un incroyable confort, de la beauté, grâce à qui vous savez.
La clairvoyance raisonnée devrait prendre le relais et enrayer un processus inéluctable et naturel du temps qui passe. Briser la glace inter-générationnelle est bien plus importante.
Rester "in", oui, mais pas à n’importe quel pris. Pouvoir s’identifier à des modèles un peu moins neufs ou d’un autre âge reste la règle de la prudence. Ce ne seront plus, uniquement, les antirides, mais, plutôt, "vive le charisme", vive l’humour, car, dans ce milieu, on n’a rien plus à perdre.
La seule précaution à prendre : ne pas prendre exemple des "bobonnes".
Cela fera toujours rire le "Tu te laisses aller" en version masculine" en version masculine, en version féminine ou en version commune.
Le tout, c’est de se supporter et de se faire supporter.
La philosophie du salut, disent les philosophes. Amusant. Salut de qui et pour qui ? Le consensus deviendra de plus en plus la règle pour vivre ensemble dans un monde en expansion d’idées et d’idéologie. Plus de pensée unique. Plus rien à imposer des deux côtés de la barre des âges, non plus.
Et, si on chantait ensemble ? "Si tu t’imagine",
Sexagénaire, dont je suis, ou sexe à générer ? Rien à cirer, si cela marche ou non. Du moment, que l’on se sent bien dans sa peau. Une vie, c’est long et court à la fois. Beaucoup d’histoires à raconter dans la boîte à malices des souvenirs. Un véritable réservoir pour le futur. Les uns avec la nouveauté, les autres avec l’expérience dans les bagages.
La médecine et tout ce qui l’entoure, ont prolongé la vie. Il ne faudrait pas la gâcher à la recherche d’une impossible étoile, avec ce jeunisme qui est une véritable arnaque aux réalités de la vie.
Papy, continue de boomer. Avec l’âge, les raideurs se déplacent, dirait l’observateur de l’intime.
Pour la forme, allons nager ensemble, par exemple. Au moins, en nageant, en suivant le bon vieux principe d’Archimède, on en oublie jusqu’à son poids.
Comme tout se termine par des chansons, je laisserai les derniers mots d’humilité de la chanson, à Charles Aznavour qui résume tout :
"Le temps des uns, le temps des autres, le tien, le mien, celui que l’on veut nôtre".
L’enfoiré,
Citations :
-
"Beauté grecque : femme laide portant une amphore", Raymond Radiguet
-
"Les roses ne sont pas à plaindre... Au moins, elles ne savent pas, elles, qu’elles se faneront", Genri Duvernois
-
"Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l’ai trouvée amère", Arthur Rimbaud
-
"Aucune grâce extérieure n’est complète si la beauté intérieure ne la vivifie. La beauté de l’âme se répand comme une lumière mystérieuse sur la beauté du corps", Victor Hugo