Chère Martine, il n’y a pas de solution à la crise, ni de civilisation nouvelle
par Bernard Dugué
jeudi 3 mars 2011
Toute l’intelligentsia s’agite autour d’une hypothétique fin de civilisation, d’une voie à prendre pour éviter le chaos des crises, d’un déclin de civilisation, d’une nouvelle civilisation. La situation actuellement du monde explique que les têtes pensantes réfléchissent de près à ces questions mais peut-on dire que l’évolution du monde légitime toute cette agitation intellectuelle ? Une hypothèse pas très correcte suggérerait qu’il n’y a rien à faire contre la crise, et que le cours du monde n’impose pas de changement radical. Il faut continuer à produire, vendre ce qui peut l’être, consommer ce qu’il est permis d’acheter, gérer les dysfonctionnements dans les pays et entre les nations, réagir aux pathologies sociales. On ne peut pas changer de civilisation, il n’y a pas de solution. Et comme le dit l’adage des bouddhistes, si t’as pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème. Le débat de civilisation est donc clos, si l’on s’accorde avec l’hypothèse d’une civilisation achevée qu’il faut maintenant soigner. Au bout du compte, une politique du soin, comme le propose Martine Aubry, s’avère constituer une mesure globale pleine de bon sens, au même titre qu’une pommade qu’on applique sur une peau affectée par de l’urticaire ou qu’une béquille qu’on alloue à un accidenté du fémur. Mais du soin, ce n’est pas très sexy pour une campagne présidentielle, alors la première secrétaire sort un gros livre écrit par cinquante intellectuels nous promettant un changement de civilisation, rien que ça.
Le dernier grand changement de civilisation remonte à 1960. La société de 2010 ressemble à celle d’il y a 40 ans. La différence reposant sur un usage plus intensif des technologies, une globalisation faisant participer des grandes nations aux agapes économiques occidentales. Du coup, la croissance est partagée, comme ses fruits. Quelques peuples martyrisés par les oligarchies dictatoriales et policières se sont soulevés. L’individualisme ayant émergé dans les années 70 est devenu plus répandu. Les solidarités traditionnelles jouent encore un rôle dont les formes sont spécifiques aux cultures locales. Ce qui modifie la condition humaine, c’est l’évolution des technologies mais on sent bien que le progrès matériel est en bout de course, que le progrès des individus est sectorisé, reposant sur des produits de luxe réservé à une minorité, alors que le reste des populations vit correctement et mal pour une large minorité. Pratiquement tous ont un toit et de quoi manger, même si c’est pour les uns des pâtes dégustées dans un taudis faisant office de logement. Cette situation n’est pas acceptable d’un point de vue moral, beaucoup en conviennent, mais peu sont disposés à laisser grignoter leurs revenus pour y remédier. Ni les riches, ni les classes moyennes. Voilà pourquoi les gouvernants s’en tiennent à des options du « retour à l’emploi », solutions présentant l’avantage d’être entendues et comprises comme raisonnables, tout en n’altérant pas les situations acquises mais qui s’avèrent être illusoires. Le PS comme les Verts ou l’UMP misent sur une croissance qui se sera jamais à la hauteur suffisante pour résorber le chômage. Le vrai problème étant de partager les richesses avec en face un problème plus puissant, l’homme contemporain n’est pas partageur. Alors la question est réglée et les partis politiques font semblant, à travers leurs discours, d’œuvrer pour une société plus juste. C’est pour le « fun démocratique » et pour laisser un maigre espace à l’idée de progrès. Ce qui ne veut pas dire que les politiciens sont des gens malhonnêtes. Ils sont comme les Français, pas prêts à prendre des risques, sacrifier leurs avantages, mais ils sont comme n’importe quel médecin à l’écoute des patients et des citoyens et savent en toute occasion proposer une ordonnance, avec des petites mesures, des pilules législatives, des cachets fiscaux, des comprimés réglementaires.
La pensée politique peut encore statuer sur ce qui est injuste, la société avance avec une économie surdimensionnée et si elle se pose cette question, ne peut plus y répondre, preuve que si la solution aux inégalités n’existe plus, c’est que les inégalités ne sont plus un problème. Longtemps, disons depuis quelques années, je me suis offusqué par le tournant personnaliste des enjeux politiques, déplorant la focalisation sur les individualités, les animaux politiques, les combats de chefs, alors qu’il eut fallu débattre sur les projets, les idées, les concepts de société et de civilisation. J’ai maintenant la conviction que cette option est vaine, même si elle a le don de satisfaire l’ego moral des intervenants dans ce débat, qu’ils soient politiciens, analystes ou simples citoyens. Vouloir changer la société est un obstacle de plus grande force que celui d’une société parcourue par des tas de problèmes qui peuvent être résolus par quelques mesures budgétaires et la contrainte imposée aux populations en souffrance. Les pauvres ne se révoltent pas dans un pays comme la France. Les agités du gauchisme se révoltent mais c’est dans leur tête. A chaque occasion, ils viennent manifester leur sentiment révolutionnaire pour se dorer l’image. Ils sont sincères mais tout aussi déconnectés des possibilités d’avenir que les politiciens en place le sont des réalités vécues. La société se gère mais elle ne sait pas gérer son avenir, le laissant aux mains des rivalités entre politiciens et intérêts catégoriels. On comprend mieux pourquoi les médias se focalisent sur les personnalités. Les grands projets étant éteints, autant se pencher sur l’homme le plus à même de gérer le temps et les tourments de la société. On ne peut plus parler d’espérance. Le mieux qui peut arriver étant le maintien d’une société vivable. Qui sera l’intendant le plus compétent en 2012, un intendant capable de réagir aux situations, un peu comme Sarkozy ? Qui sera le Sarkozy pour le prochain quinquennat, ou la sarkozette, l’élection étant ouverte aux dames. Les candidatures sont examinées par les médias et le peuple décidera dans les urnes. Le peuple que les médias aiment choyer tout en s’en foutant royalement, préférant mettre en scène les scandales, comme le cas Galliano dont tout le monde se fout, sauf quelques excités traquant les incorrections dans un monde voué à être corrigé. Corrections des chiffres, des budgets, des réformes. Correction des déficits, des conflits d’intérêts, des propos, des humoristes, des fumeurs, des voyages de ministres, des médicaments dangereux, des maisons dévoreuses de cé ô deux…
Il n’y a pas de solution à la crise, pas de nouvelle civilisation. Enfin si, dans l’univers conceptuel, on peut imaginer une société nouvelle mais elle suppose une transformation inespérée des citoyens et une application de mesures radicales et inédites en économie, politique et finance. C’est parfaitement concevable mais irréalisable, pas plus qu’on peut penser qu’une équipe d’éclopés puisse battre en rugby les Néo-zélandais. Les gens sont éclopés de la vie politique, telle est la détermination du système qui aliène les individus en jouant sur leurs failles. Alors Martine, comment peux-tu résoudre cette équation infernale, changer de civilisation en misant sur une nation d’éclopés ?