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Cités à la dérive : pour une éthique qui n’existe pas

Cités à la dérive : pour une éthique qui n’existe pas

par Michel Koutouzis
mardi 22 juin 2010

Les bleus ont bon dos. Pourtant, grâce à eux, un tour petit abcès, un furoncle pénible mais bien loin des cellules cancéreuses qui se multiplient en nous, vient d’éclater. Pressé de toutes parts, par tout ce qui n’a rien à voir avec le jeu lui-même, il dévoile l’état de la Cité qui n’a nullement besoin de l’équipe de France dans sa descente aux enfers. Mais la parabole de cette histoire, elle, est significative. Et pour une fois, le sport exhibe scandaleusement le fait qu’il n’est pas que du sport. Il est frappant de voir qu’un Président de la République qui ne se gène pas de lancer un « casse toi pauvre con » à un inconnu sans pouvoir ni existence particulière, bref à un subalterne sans nom, considère, à l’autre bout du monde, dans un pays bien connu pour sa « bonne gouvernance » pour ses hommes d’affaires éthiques, la sagesse et la retenue de ses armées et l’eumétrie de son Premier ministre - chasseur de tchétchènes dans les chiottes, qu’un joueur qui marmonne contre son entraineur (autorité suprême) un « va te faire enculer » c’est absolument inadmissible.
 
Cependant, ce geste, le footballeur en prend la responsabilité et paie le prix. Il gagne beaucoup et perdra beaucoup. En connaissance de cause. Ce qui n’est pas le cas pour le Président, ni pour son ministre de l’intérieur qui, condamné pour des paroles similaires par la justice, garde toujours son poste. Que reproche-t-on aux bleus à part de ne pas gagner (et dans ce cas, tous leurs frasques seraient oubliées), si ce n’est de donner le mauvais exemple ? Mais qui dans notre société donne un « bon exemple » ? Le ministre du travail ? Pas encore éphèbe, le jeune écolier apprend que « la femme de César non seulement doit honnête mais doit le paraître aussi » A ce niveau de responsabilité jouer les naïfs c’est singer Ribéry qui déclare que Gourcuff c’est son meilleur pote. Revenons au Président : après avoir échoué à mettre son fils impubère à la tête de la Défense, il réussit d’y faire construire par des « capitaux russes » deux tours supplémentaires. Dix ans plus tard, lorsque les fonds privés d’investissement qui participent au montage seront soupçonnés d’être le « produit de pratiques douteuses », les tours seront là. Mais qui s’inquiète de ce qui se passera dans dix ans ? Personne. Ici et maintenant, voilà la devise soixante - huitarde qui régit la pensée gouvernementale. Et dire que le Président voulait « liquider » mai 68 comme Poutine les rebelles tchétchènes. Un philosophe libelliste, en verve, s’offusque que l’esprit de la Cité soit corrompu par les pratiques des cités. Lui aussi, il regarde vers le bas sans jamais oser élever le regard vers le haut, là où la femme la plus riche du France déclare qu’elle va « régulariser » ses comptes offshore et « déclarer au fisc son île privée », une fois prise la main dans le sac. Il ne regarde pas non plus vers l’homme le plus riche de France, celui qui ne paie pas d’impôts. Il pense sans doute que corrompre l’esprit de la Cité c’est survivre et terroriser pour quelques grammes (ou kilos) de hachich.
 

Pourtant, nos footballeurs, au regard de l’idéologie dominante, même issus des banlieues brûleuses de voitures du voisin –et pas des beaux quartiers - (ce qui indique en parenthèse à quel point le désespoir rend aveugle), sont un modèle : ils ont tous, bien avant l’âge limite, des Rolex. Ils sont mobiles comme le désire le ministre du travail qui désire la « flexibilité footballistique » pour tous. Ils ont complètement intégré les principes de l’économie du marché : ils ont des comptes offshore, des avocats prestigieux pour noyer leurs avoirs, des agents qui jouent leur cotte pour promouvoir leurs intérêts, ils vendent leur image, bref, ils ne posent pas problème ni à la sécu ni à l’agence pour l’emploi. On leur demande, en plus, d’être exemplaires, et ils le sont. Mais pas en mettant en avant une morale mythique qui a depuis longtemps déménagé hors les murs de la Cité. Mais en exhibant les valeurs hypocritement non admises et pourtant pratiquées par les édiles de cette même Cité. Ce sont des annonceurs désinhibés, d’un franc parler, qui s’oppose à la langue de bois du Politique. Comme le dit très justement Arsenik : « Complexés de rien du tout ils se disent : on nique tout  ». Au grand dam des annonceurs, des journalistes, des politiciens, des avocats, des membres de la FFF qui, eux, vendent la fable et d’un sport exemplaire au sein d’une Cité idéale, comme on vend une voiture environnementale. Sans peur de l’oxymore, sans retenue, sans honte. 

Nos footballeurs vivent s’expriment et agissent dans un monde tel qu’il est et non pas, comme le disent les commentateurs, dans une bulle d’inconscience.

En ce sens, ils sont exemplaires.


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