Cold case : la mystérieuse disparition de l’inventeur du cinéma
par Desmaretz Gérard
jeudi 21 août 2025
Le 16 septembre 1890, Louis Aimé Augustin Le Prince monte à bord du train en partance de Dijon à destination de Paris Gare-de-Lyon. Il doit rejoindre ensuite la gare du Nord pour Londres, puis Liverpool et d'embarquer pour New York où il doit faire la démonstration de sa caméra et de son projecteur cinématographique. Personne ne le reverra, il semble s'être volatilisé sans laisser de trace. Le corps d'un noyé repêché dans la Seine au mois d'octobre correspond au signalement du disparu. Le visage de la victime présente des traumatismes, ante ou postmortem ? le rapport du médecin légiste ne l'indique pas, pas plus qu'il indique la taille de la dépouille transportée à la morgue de Paris. Louis Le Prince mesurait 1,90 m, taille remarquable pour l'époque. Les recherches diligentées par les polices française et anglaise pour retrouver lui ou ses bagages resteront infructueuses.
Le cinéma est une suite de photographies se succédant sur un support et projetées sur un écran et de restituer le mouvement visible par plusieurs personnes. Le docteur Paris a démontré l'effet de persistante rétinienne en 1826. Un oiseau dessiné sur une face d'un carton, et celui d'une cage sur l'autre face, paraissent animés lorsqu'on fait tourner le carton rapidement (principe du dessin animé). En 1876, Eadweard Muybridge aligne vingt-quatre chambres photographiques qui se déclenchent au passage d'un cheval pour décomposer le mouvement et prouver ainsi que les quatre pattes de l'équidé quittent le sol simultanément, que ce soit au trot ou au galop. En 1877 le praxinoscope (miroirs rotatifs) d'Emile Reynaud permet l'animation d'images fixes. En 1883 Etienne Jules Marey décompose le vol d'oiseaux et la chute d'un chat qui se retourne pour toujours atteindre le sol sur ses pattes.
Le couple Le Prince et leurs six enfants s'installent à New York en 1881. Au mois de mai 1887 Louis et Albert Le Prince héritent de l'hôtel particulier parisien de cinq étages de feue leur mère. Louis accepte de céder sa part à son frère aîné pour soixante mille francs. Louis Le Prince peut se consacrer à ses travaux l'esprit serein. Louis Le Prince dépose le brevet en 1885 d'une caméra à seize objectifs puis à un seul objectif aux Etats-Unis, en France, en Angleterre, en Autriche, en Italie et en Hongrie. Il restitue le mouvement en filmant à treize images par seconde. Le 14 octobre Louis Le Prince enregistre une séquence d'images animées dans le jardin de Roundhay dans la demeure de son beau-père. Les premiers tours de manivelle enregistrent la présence de Joseph et Sarah Whitley, les parents de son épouse, celle de leur fils Adolphe et d'une amie de la famille sur la pelouse. Un deuxième film tourné en extérieur montre la circulation sur le pont de Leeds. En 1889 Louis Le Prince abandonne le film papier perforé pour un ruban de celluloïd sensibilisé (innovation de John Carbutt en 1888). L'année suivante il demande à sa femme de louer une salle à New York pour y organiser la première projection cinématographique.
Thomas Edison dépose une réserve de brevet pour une caméra cinématographique semblable à celle de Louis Le Prince. Le dépôt d'une réserve n'exige aucun détail exhaustif, il s'agit plus d'établir une antériorité et d'être informé dès le dépôt d'une demande similaire. Le titulaire de la réserve dispose alors de trois mois pour présenter une demande complète, laquelle, bien que déposée tardivement, se voit antidatée et de correspondre à la réserve initiale... Cette procédure correspond parfaitement à la conception qu'Edison a de l'inventivité ; esquisser une vague idée au dos d'une enveloppe, puis revendiquer le produit fini comme sien une fois que quelqu'un d'autre a réalisé tout le travail. « Je n’ai jamais eu d’idée de ma vie. Je n’ai aucune imagination. Je ne rêve jamais. Mes soi-disant inventions existaient déjà dans l’environnement – je les ai sorties. Je n’ai rien créé. Personne ne le fait » Thomas Edison.
Le New York Sun publie, au mois de mai 1891 une annonce sur la sortie prochainne du Kinétoscope de Thomas Edison. Pour Henry Woolf, un ami de la famille Le Prince, « le Kinétoscope est une violation de la machine de Le Prince ». Qu'importe si l'invention repose sur le travail du Français Louis Le Prince, les avocats d'Edison vont plaider que la réserve de brevet déposée par Edison, datée de 1888, prouve l'antériorité du Kinétographe et du Kinétoscope. Cet appareil ne projette pas les images, elles doivent être regardées à travers un oculaire. Ce sont d'ailleurs Laurie Dickson et William Kennedy, les collaborateurs d'Edison, qui ont mis au point le kinétographe et le kinétoscope, Thomas Edison se refusait à utiliser le film d'Eastman.
Au printemps 1891 Madame Le Prince aperçoit Thomas Edison sur un pont, à Manhattan conversant avec William Dameron Guthrie, un avocat ami de son père et conseiller en brevets de Le Prince... Les soupçons de la famille Le Prince se sont toujours portés sur Thomas Edison qui a voulu s'accaparer l'invention de Louis Aimé Augustin Le Prince... Pour le journaliste Peter Domankievicz : « même les plus grands détracteurs d’Edison ne pensent pas qu’il aurait été capable de commanditer un assassinat. Edison a une meilleure façon de tuer les choses dans l’œuf, et cela se passe au tribunal, avec ses avocats. Il anéantit les projets de ses rivaux. C’est comme ça qu’il a régné sur le monde du cinéma. Il ment à la barre, et personne ne fait rien, parce que c’est Edison ».
En 1892 on peut voir en Europe des rangées de kinétoscopes côte à côte, et y visionner, pour quelques pièces de monnaie, de courts films défilant à 46 images par seconde. La même année, le Français Léon Bouly fait les premiers essais du cinématographe. Le 28 décembre 1895 on présente les films l'Arrivée d'un train en gare de la Ciotat, la Sortie des usines Lumière et la Sortie du port des frères Louis et Auguste Lumière dans le salon Indien du Grand café à Paris, boulevard des Capucines. Le 29 juin 1896 les frères Lumière organisent une projection à New York, Thomas Edison les menace d'un procès, les frères Lumière quittent les États-Unis. Comme Thomas Edison n'a déposé aucun brevet pour son kinétoscope en France, il ne peut réclamer aucun droit sur l'invention du cinématographe des frères Lumière.
En 1896 Félix Mesquich filme la visite du Tsar Nicolas II à Paris. La même année s'ouvre la première salle de cinéma, l'Eden, à la Ciotat. En 1898 l'illusionniste Georges Mélies filme l'explosion d'une maquette d'un navire de guerre américain dans un bassin (premiers effets spéciaux). En 1899 les Américains peuvent voir des films sur la guerre des Boers projetés par le Kinetographe de Thomas Edison dans les théâtres de la 34° Avenue de New-York. Les journalistes s'interrogent. Comment a-t-il pu faire parvenir, si vite, des images des combats opposant les Anglais et les colons d'Afrique du sud ? Les films ont été tournés dans l'atelier de West Orange (New Jersey), un hangar recouvert de papier goudronné appartenant à Thomas Edison. Les scènes y sont « reconstituées » en faisant appel aux troupes de la Garde nationale et filmées : « avec un sens consommé de la mise en scène ». Après le tremblement de terre survenu à San Francisco en 1906, la Biograph Company construit une maquette de la ville qui lui permet de tourner le « reportage » sur le séisme et l'incendie qui s'ensuivit... Deux années plus tard Charles Pathé crée les premières actualités filmées avec le Pathé-Journal. En 1909 le gouvernement français interdit les films pouvant troubler l'ordre public ou de contrevenir aux bonnes mœurs. En 1910 la France compte 300 salles de cinéma, les États-Unis 10 000 !
Selon Paul Fisher, auteur de L'Homme qui inventa le cinéma, l'histoire de la vie de Thomas Edison s'apparente à un thriller et à l'accaparement du marché cinématographique naissant. Edison s'associe à Mutoscope, une entreprise concurente qui propose un appareil similaire au kinétoscope, mais plus simple, pour former la Motion Pictures Patents Company, connue sous le nom d'Edison Trust. A partir de 1908, quiconque veut réaliser, distribuer ou projeter un film aux États-Unis ne peut le faire que sous licence de la MPPC. Georges Eastman s'engage à ne pas vendre de pellicule à des cinéastes non partenaires de la MPPC ! « L'absorption par le trust de deux sociétés françaises, Pathé et Star Films de Georges Méliès, pousse de nombreux cinéastes à la faillite ». Pour réaliser un film aux États-Unis il faut être employé ou partenaire d'Edison. Hollywood, une ancienne plantation d'agrumes dans la banlieue de Los Angeles (Californie) entre en rébellion. Le MPPC d'Edison est aboli après la Première Guerre mondiale par la loi antitrust. Un nouveau monopole, celui des studios va régenter le cinéma. Une dizaine d'années plus tard Hollywood va devenir l'épicentre de l'industrie cinématographique.
Qu’est-il arrivé à Louis Aimé Augustin Le Prince dont il ne reste que deux caméras, treize images sur une plaque de verre, et trois films d'une seconde chacun ? Crime, enlèvement, suicide, disparition volontaire ? S'est-il trompé de train et pris celui qui a déraillé et fait plusieurs morts ? Etait-il le « bourgeois » surpris lors d'une tentative de vol d'émaux au Musée des Arts et Métiers de Paris et qui a refusé obstinément de décliner son identité ? Les dettes de Louis Le Prince atteignaient 600 livres, somme suffisante pour jeter l'opprobre sur la famille. Louis Le Prince venait d'ailleurs de rendre visite à son frère à Dijon qui rechignait à lui rembourser les sommes convenues lors de l'héritage maternel.
En 2008, Alexis Bedford, un étudiant en chimie diplômé de l'Université de New York mène des recherches sur l'histoire du cinéma et exhume des archives de la bibliothèque de New York une note écrite de la main d'Edison datée du 20 septembre 1890 : « Eric m'a appelé aujourd'hui de Dijon. C'est fait. Prince n'est plus. C'est une bonne nouvelle, mais j'ai tressailli lorsqu'il me l'a annoncé. Le meurtre n'est pas mon truc. Je suis un inventeur et mes inventions pour l'image animée peuvent maintenant progresser ». Bedford, ébranlé, confie le document à l'historien Robert Myre afin d'en vérifier l'authenticité : « la note datée de septembre 1890 est bien celle d'Edison ». Le patronyme de Louis Aimé Auguste Le Prince va tomber dans les oubliettes, l'histoire de ne retenir que les noms des frères Augustes et Louis Lumière. Une correction, une précision, une remarque ?
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