Commémoration de l’abolition de l’esclavage

par Michaël de Jaham
mercredi 12 mai 2010

Discours libre d’un descendant de colons à l’occasion de la cérémonie d’abolition de l’esclavage de la ville de Seyssins - Isère

Je suis venu vous parler du passé, de notre passé.
Celui qui a fait se rencontrer sous des cieux bien lointains nos deux mondes, le monde africain et le monde européen. Ce rendez-vous de l’Histoire à la croisée des continents et du nouveau monde va bouleverser notre humanité au-delà de nos désespérances.
Philosophiquement, une nouvelle terre, c’est toujours un espoir, l’ambition d’un monde nouveau débarrassé des oripeaux de l’ancien. On l’imagine pleine de promesse, on s’imagine tout mettre en oeuvre pour la préserver des erreurs du passé. On souhaite que les bonnes fées se penchent sur ce nouveau berceau d’humanité pour lui promettre bonheur et richesse.
 
Combien sont-ils à avoir traversé les mers pour trouver enfin les indes orientales. Sur leur route, ils ont croisé le chemin de petites îles situées avant le grand continent espéré, ces îles antérieures deviendront les ant-isles, que l’on connait mieux de nos jours sous le vocable Antilles. Qui aurait pu croire que déjà à cette époque, l’enfer pouvait exister au paradis. De ces îles vidées de leurs habitants primaires nous n’avons gardé de l’époque que le nom « Madinina » pour la Martinique ou « Karukera » pour la Guadeloupe Les européens n’y voyaient qu’un paradis commercial, un Eldorado.
 
De l’exploitation nécessaire de la terre à celle des hommes, il n’y a qu’un océan à traverser d’autant que l’esclavage, l’exploitation des hommes par d’autres hommes existait déjà sur le continent africain. En effet, les traites dites internes et orientales ont concerné respectivement 14 et 17 millions d’africains. Les européens ont donné un nouvel essor à ce sinistre trafique en déportant jusqu’à 11 millions d’individus. C’est donc en débarquant sur la côte ouest de l’Afrique que le premier bord du triangle infernal allait prendre corps. Contre menus objets et pacotilles des chefs de tribus allaient vendre ce qui faisait la force de leur peuple, l’avenir de leur civilisation, le corps d’un pays. Lorsque la moisson commerciale se révélait trop faible, des rafles étaient réalisées le long des côtes afin de compléter la cargaison.
 
On achète, on vend, on échange, on vol ; mais de quoi parle-t-on ? De chair humaine, traitée comme une vulgaire marchandise, d’une force de travail dénuée de toute âme, d’un moyen de production. L’humain a perdu tout sens, celui de la raison pour les uns, le sens de la vie pour les autres. La marchandise bien harnachée en fond de cale, l’avenir était enchainé aux destinées d’un bateau lui-même soumis aux aléas de l’océan et au bon vouloir de l’équipage. Le navire trace alors le deuxième bord de ce triangle infernal. Le bord de tous les dangers. Celui de la faim, de la soif, de la mort. La petite mort de l’âme d’un peuple aux fers, à la grande mort du corps épuisé de souffrance. Le navire se vide peu à peu des corps inutiles et de l’inutile résistance.
 
De la certitude de ne jamais retrouver le pays natal à l’incertitude d’une destination inconnue, c’est un voyage où l’on meurt deux fois et d’où beaucoup ne reviendront jamais. L’arrivée n’est qu’un nouveau début. Le marché aux esclaves qui vient sceller son sort à un maître et la plantation. Des journées de labeur jusqu’à l’épuisement et la maigre pitance à partager. Le fouet, la punition, la privation, l’entrave, la dégradation, tel était le quotidien de ces hommes que l’on prétendait sans âmes. Ce passé de violence, de souffrance et de désolation ; c’est notre héritage commun, notre part d’histoire commune. Il a fait de nous descendants de colons blancs et descendants d’esclaves noirs des frères de sueurs et de sangs.
 
Si je ne peux être tenu pour responsable du passé, je porte en moi une part de cet héritage, tout comme certains d’entre vous en portent une autre. Cette part d’héritage est aussi une forme de responsabilité historique, celle qui m’incite à poser un regard rétrospectif sur ces événements du passé et sur la résonance qu’ils ont encore de nos jours. Si vivre avec son passé n’est pas toujours facile, cela est d’autant plus difficile lorsqu’il porte en lui le germe de la douleur, de la douleur subie, mais aussi de la douleur provoquée. C’est le 10 mai 2001 que la traite négrière a trouvé sa qualification historique et légale ; celle d’un crime commis contre l’humanité. C’est toujours avec une grande tristesse lorsque je me projette dans cette période trouble de l’histoire de notre humanité. Il est pourtant important de s’y plonger à cette heure et en cet instant ou nous commémorons son abolition.
 
L’esclavage a été un moment terrible et atroce, une insulte faite à l’humanité, une offense à la liberté qui n’a pas honoré ceux s’en sont rendus coupables. Il faut pourtant savoir tourner les pages d’un livre sans les déchirer. Pour ce faire, nous devons trouver la force et le courage de la tourner ensemble afin que la page blanche qui s’ouvre à nous s’écrive d’une encre noire sereine et réconciliée. Un travail de mémoire si il intègre les éléments objectifs du passé, ne peut porter ses fruits que si il est accompagné d’un travail subjectif et individuel.
 
Il faut que nous tous et chacun d’entre nous, héritiers d’un passé noir et blanc, sachions faire la paix avec les secrets de notre âme. Il faut que nous apprenions à chasser les fantômes illusoires d’une condition que nous vivons par procurations. Arrêtons d’être les esclaves d’une histoire qui nous enchaîne dans des rôles et des postures qui n’ont aujourd’hui plus de sens. Quel antillais peut prétendre l’être plus qu’un autre. Un même parler, une même terre, une même culture, un passé commun et un avenir à partager. Croyez vous sincèrement qu’il y ait plus de différences culturelles entre un antillais blanc ou noir qu’entre un métropolitain de Lille et de Marseille. Ils ont pourtant bien souvent la même couleur.
 
Alors oui, il y a l’habitude, l’éducation, les préjugés qui ont comme l’on dit la peau dure. Et en matière de préjugés, je vous sais gré de reconnaître qu’il n’y a pas forcément de couleur dominante. Mais le temps fait son oeuvre et il réclame aujourd’hui de nous que nous soyons ses serviteurs. L’histoire nous a bien souvent donné rendez-vous, souvent pour se confronter, rarement pour se retrouver. Cette commémoration est à mon sens, une chance à saisir.
 
J’ai toujours pensé que le seul moyen de briser les chaînes du passé était qu’il soit partagé par tous les maillons de l’histoire. Sans prétention aucune mais plutôt avec beaucoup d’humilité le maillon que je représente essaie d’apporter sa pierre à la réconciliation de deux mondes si proches et si éloignés. Je le fais avec d’autant plus de conviction que le peuple des Antilles est d’une composition beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. Ce peuple au coeur entrelacé et au sang mêlé est finalement si mélangé, que rejeter une de ses composantes revient très certainement à rejeter une part de soi même. Si certains se complaisent dans ce masochisme parricide ; à mon sens il ne sera pas source d’évolution et d’apaisement.
 
La différence et la diversité sont le ciment des Antilles. Ils sont le lien invisible mais bien réel de ce qui rapproche les blancs et les noirs. Des deux côtés de l’arc en ciel antillais, se déploie une palette de couleur infinie qui est la preuve bien vivante de ce lien charnel qui n’a jamais cessé d’exister.
 
Mon geste, c’est avant tout celui de la reconnaissance de l’esclavage comme d’un crime contre l’humanité. Une telle reconnaissance publique, exprimée par un descendant de colon à l’occasion de la commémoration de l’esclavage n’a jamais eu lieu sur le territoire métropolitain. C’est donc en soi un symbole.
Ce geste, c’est aussi celui de s’approprier cet événement pour lui donner une dimension plus universelle. Je souhaite par ma présence que la commémoration de l’abolition de l’esclavage puisse être un moment de partage entre tous ceux qui portent en eux ce passé, qu’ils soient descendants d’esclaves ou descendants d’esclavagistes.
Ce geste, c’est un appel à la concorde, à la réconciliation, un appel à travailler ensemble afin de poser les bases de relations saines et renouvelées. C’est une invitation à regarder collectivement notre passé sans se voiler la face. De ne jamais oublier le pire, mais d’essayer d’en retirer le meilleur, d’en retenir ce qui nous lie plus que ce qui nous sépare. C’est une main tendue vers l’avenir afin que nos enfants, nos petits enfants puissent grandir dans la sérénité de leur passé. Ils connaîtront l’histoire, mais ils sauront aussi que des hommes, des femmes quelle que soit la couleur de leur peau et quelle que soit leur origine auront su trouver les chemins de la paix des âmes et de l’amnistie des coeurs. Qu’ils auront su se parler en écoutant le passé, mais en regardant l’avenir.
 
Rompre des chaînes pour créer du lien, ce n’est pas le moindre des paradoxes mais c’est le défi qui nous attend. Ce geste, cette main tendue, certains y ont déjà répondu, et ma présence ici en est la preuve. Je souhaiterai donc remercier M. Ebroin et l’ensemble des membres du CASOMI qui m’ont amicalement offert cette tribune. Comme pour toute commémoration, il y a un moment où il faut savoir se taire, car les mots doivent laisser place aux actes. Aussi, je vous invite à partager un court instant de silence en souvenir de notre passé en méditant ensemble cette phrase de Victor Schoelcher : "Disons nous et disons à nos enfants que tant qu’il restera un esclave sur la surface de la Terre, l’asservissement de cet homme est une injure permanente faite à la race humaine toute entière."
 
Michaël de Jaham
 

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