Comment la main tendue par Charles de Gaulle ŕ l’Allemagne hitlérienne aura été repeinte en une effroyable machine ŕ broyer l’ennemi (100)

par Michel J. Cuny
mercredi 12 août 2026

Ainsi que nous venons de devoir le constater avec une surprise certaine, en supprimant, pour la version allemande de Vers l’armée de métier, les onze pages de l’original français qui révélaient le ralliement de Charles de Gaulle – et peut-être du Haut-État-Major français ou d’une partie importante de celui-ci – à l’ancienne politique bismarckienne d’abstention totale de la France sur le continent européen, et cela, au profit d’intérêts coloniaux qu’elle se devait de développer autant qu’il lui était possible, Gallicus laissait le lecteur allemand moyen dans la croyance que l’ennemi héréditaire de l’Allemagne n’allait plus désormais avoir qu’une seule idée en tête : l’anéantir elle-même…

C’est ce que nous devons maintenant vérifier en utilisant le résultat des minutieuses recherches effectuées dans la presse allemande du temps par Jacques Binoche, dont il faut rappeler que, dès 1972, il avait mis la main sur la version allemande de Vers l’armée de métier, telle qu’elle avait été voulue par… Adolf Hitler lui-même… dès 1935.

Nous nous tournons vers la Revue historique, du 1er janvier 1972, et vers l’article publié sous le titre : L’Allemagne et le lieutenant-colonel Charles de Gaulle…
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k183498/f107.item.zoom#

Jacques Binoche commence de la façon suivante :
« On a souvent affirmé que les théories militaires du lieutenant-colonel de Gaulle avaient obtenu, outre-Rhin, un grand retentissement. Pourtant, rien jusqu’à présent ne permettait de mesurer l’ampleur, encore moins la teneur de cet écho. » (page 107 du document papier)

Quant à la « teneur de cet écho », il ne s’agissait pas du tout de ce que l’on aurait pu imaginer. C’était même tout le contraire, et Jacques Binoche ne peut que le reconnaître quelques lignes plus bas… tout en opérant une distinction qu’il vaudrait mieux inscrire en lettres de feu pour bien en marquer l’effet de seuil… Tout d’abord, l’auteur de l’article indique que…
« ce sont les conceptions politico-stratégiques du lieutenant-colonel de Gaulle qui vont retenir l’extrême attention des Allemands. » (Idem, page 108)

Que faut-il entendre par « conceptions politico-stratégiques » ? C’est la partie qui a été supprimée dans la version allemande… Il ne s’agit donc pas de « l’extrême attention des Allemands » en général… Loin de là…

Pour le comprendre, penchons-nous sur les explications fournies par Jacques Binoche. Il y a, tout d’abord, ce qu’est devenu le titre : Vers l’armée de métier
« pour lui donner plus d’impact et de notoriété, on le traduit aussitôt en allemand, sous le titre quelque peu tronqué mais très suggestif de Frankreichs Stossarmee. Das Berufsheer – die Lösung von Morgen, ce qui signifie : Le corps d’attaque de la France. L’armée de métier – la solution de demain. » (Idem, pages 108-109)

« Corps d’attaque » !... voilà ce qui vient sonner à l’oreille de quiconque n’aura eu affaire, en Allemagne, qu’à la version allemande abrégée !... Les résultats ne s’y seront, d’ailleurs, pas fait attendre…
« Frankreichs Stossarmee se répand en Allemagne comme une traînée de poudre. La presse d’Outre-Rhin lui consacre d’innombrables articles, convaincue qu’elle est du vibrant accueil réservé en France à Vers l’armée de métier. » (Idem, page 109)

Et cela…
« Tandis qu’en France, le célèbre ouvrage est tiré à mille cinq cents exemplaires, dont à peine sept cent cinquante sont vendus… » (Idem, page 108) 

Voilà donc la France rassemblée faussement derrière cette notion de « corps d’attaque » qu’elle doit à l’intrépide lieutenant-colonel de Gaulle…

Quant aux « conceptions politico-stratégiques » dont il nous a été dit plus haut qu’elles ont été supprimées dans la version allemande, voilà où elles auront trouvé un œil véritablement intéressé :
« Ce qui frappe au premier abord, dans cette floraison de commentaires, c’est le peu d’intérêt qu’accordent les Allemands aux réflexions strictement tactiques du lieutenant-colonel de Gaulle. En dehors d’une élite d’officiers qui, elle, a déjà étudié le texte dans sa version originale, ils y voient une sorte de répétition d’idées bien en cours chez eux. » (Idem, page 109) 

L’ « élite d’officiers »… C’est bien là que le lieutenant-colonel Charles de Gaulle souhaitait se faire entendre… Ces gens-là connaissent leur Bismarck par cœur, évidemment !...

Mais, pour le lecteur allemand moyen, enfonçons maintenant le clou d’une « France, toute à l’attaque » !
« Gallicus écrit : «  Le livre du lieutenant-colonel de Gaulle a recueilli en France une très large audience… Son style assez inhabituel chez un soldat mais bien conforme à l’esprit français est certainement la cause de son grand succès de l’autre côté de la frontière… Des articles du même auteur y sont vivement appréciés et constamment cités dans la presse de quelque opinion qu’elle soit, et tout particulièrement bien sûr, dans la presse militaire spécialisée ». Le général Vogt est du même avis : «  Cette œuvre exceptionnelle a obtenu en France un puissant écho, et on la cite à toute occasion ». C’est encore l’opinion du journal Militär-Wochenblatt, dans son numéro du 11 avril 1935 : «  Le livre de de Gaulle récemment paru en France, Vers l’armée de métier, a fait partout un effet sensationnel ». Une revue mensuelle de Berlin écrit à son tour : «  L’ouvrage a soulevé en France comme dans d’autres pays, une puissante vague d’intérêt, et fait autorité de toutes parts ». » (Idem, pages 110-111)

Et, dans sa version allemande truquée, il suscite une peur qui paraît désormais ne plus connaître aucune limite…
« Cet écrit est frappant par la manière dont l’Allemagne domine les réflexions de l’auteur », souligne un observateur berlinois. «  C’est une véritable peur de la méchante Allemagne qui a dicté ce livre », note Deutsche Wehr. « Ce livre est déterminé psychologiquement par une hantise de l’Allemagne  », dit encore un journaliste de Munich. « Ce petit ouvrage montre l’angoisse du Français qui se sent perpétuellement menacé par une invasion allemande et qui cherche à s’en protéger  », dit un autre. «  De Gaulle réclame pour l’armée française un noyau de 100.000 soldats de métier, dont il fonde la nécessité sur la menace de l’Allemagne (le livre est paru en France en 1934 !!!) et sur la situation géographique et peu sûre de la France  », écrit Adolf Narciss. » (Idem, pages 114-115)

Offre d’un rapprochement extravagant entre l’Allemagne hitlérienne et une France de l’élite, voici que la version française originale du livre Vers l’armée de métier publiée par le lieutenant-colonel Charles de Gaulle finit par exprimer tout le contraire dans sa traduction allemande… c’est-à-dire dans la version dégagée de sa gangue par… Adolf Hitler et ses services de propagande :
« Cela ruine tous les espoirs de réconciliation des Allemands. « Ce n’est pas un fanatique qui a écrit ce livre, dit le général Vogt, pas un chauviniste dans le style de Clemenceau et de ses semblables. Mais sa voix est la voix de la France d’aujourd’hui, et il ne faut se faire aucune illusion si de temps à autre, on entend des avis contraires en provenance de la jeune génération. Une seule génération peut-elle éteindre ce que de nombreux siècles ont créé ? On ne réglera pas l’antagonisme France-Allemagne par des mots ni dans un bref délai  ». Deutsche Wehr écrit : «  C’est une amère pilule pour les adeptes d’une entente franco-allemande ». Un autre journal ajoute : «  Si c’est cette façon de voir les choses qui fait pencher la balance en France, il y a peu d’espoir de parvenir à un arrangement franco-allemand  ». Enfin, on note dans Deutschlands Erneuerung, ce commentaire acide : «  L’éditeur de la version allemande parle d’un charme fascinant de l’intelligence, nous, dans les motifs qui ont inspiré au colonel de Gaulle la mise en place d’un corps d’attaque, nous voyons plus d’hystérie que de charme de l’intelligence. En hystérie, les Français s’y sont toujours entendus ; c’est pourquoi de tels écrits ne sont pas propices à l’entente  ». » (Idem, page 116)

Emporté corps et biens par une redoutable fiction qui ne peut manquer de laisser pantois quiconque y aura regardé de plus près, Jacques Binoche en vient à sa conclusion :
« De là à accuser le lieutenant-colonel de Gaulle d’impérialisme et de bellicisme, il n’y avait qu’un pas à franchir. « La France a besoin d’un instrument de manœuvre répressif et préventif », note le journal Der Weg zur Freiheit : « Rarement l’esprit d’agressivité français ne s’est camouflé de façon aussi transparente sous l’idée de sécurité… Toute l’argumentation stratégique est tournée vers l’offensive ». La revue Wissen und Wehr écrit de son côté : « L’auteur réclame comme instrument de manœuvre répressif et préventif, un corps d’attaque de six puissantes divisions entièrement motorisées, composées de soldats de métier, en permanence sur le pied de guerre, qui devrait porter rapidement le combat dans le camp ennemi  ». Une revue de Berlin, Gasschutz und Luftschutz, fait une remarque analogue : « L’auteur part du principe que la France a besoin d’un instrument de manœuvre répressif et préventif. On ne peut guère mieux dévoiler les véritables intentions de l’état-major français  ». La revue militaire viennoise, Militärwissenschaftliche Mitteilungen, reconnaît bien à cette nouvelle armée sa mission de contre-attaque, « mais d’un autre côté, cette armée de métier pourrait être lancée de manière offensive sur et au-delà du Rhin, et, comme l’écrit textuellement de Gaulle, jusqu’au Danube souabe ». Enfin, pour la revue, Reichsverband deutscher Offiziere, la cause est entendue : « Nous ne voulons pas de nouvelle guerre, le Führer l’a spectaculairement et suffisamment déclaré. Mais le livre gaullien est une nouvelle preuve de la nécessité que nous avons d’être en mesure à chaque instant de nous défendre et de conduire une guerre victorieusement. Pour nous, Allemands, il n’est pas difficile de deviner qui est visé, lorsque de Gaulle dit : Un instrument de manœuvre répressif et préventif, voilà de quoi nous devons nous pourvoir  » ». (Idem, pages 116-117)

Heureux, les innocents !

Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/

Michel J. et Christine Cuny


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