Comment sauver le monde

par Jacques-Robert SIMON
mercredi 14 novembre 2018

Le but peut sembler ambitieux, mais le temps n’est plus aux faux-fuyants, le temps presse, le grondement des pires se fait entendre, ceux qui nous ont conduit au bord de l’abîme nous demandent de sauter : ils resteront sur le bord pour garder nos affaires. Peut-on faire autrement ?

 Aucune société organisée et a fortiori aucune civilisation, ne s’est constituée sans un sacré, un absolu indépassable permettant de prendre les décisions nécessaires mais difficiles pour tous ou presque tous. Les lois, les règlements, les codes, les traités écrits par les Hommes pour les Hommes ne suffisent pas à cimenter l’immense diversité des comportements et des façons de penser d’une collectivité. Les mécontents peuvent facilement ébranler toutes les décisions seulement humaines. Les sociétés ont toujours fonctionné au sein d’un cadre de référence qu’il n’était pas question de remettre en cause quels que soient les soubresauts de l’instant. Le message judéo-chrétien a servi d’absolu indépassable pour une fraction importante de l’humanité. Divers avatars, le socialisme, le communisme et leurs variantes, tentèrent de retrouver une voie praticable vers le paradis terrestre lorsque la foi en l’au-delà vacilla. Les démocraties succédèrent aux républiques et elles s’essayèrent à construire un sacré, des Droits (de l’Homme en particulier) qu’elles n’essayèrent même pas de respecter sincèrement. Le Sacré se voyait remplacer par l’artifice, cache-sexe d’intérêts n’ayant rien de transcendants. Les craquelures ne purent être masquées par les innombrables discours peaufinés par des professionnels du verbe. Le Verbe était Dieu, du moins le pensait-on ! Les dirigeants sans cap ni boussole cachaient leur impuissance grâce à leur art oratoire.

 Le seul sacré que l’on puisse proposer consiste à remettre l’Homme au milieu de la Nature et faire en sorte qu’il cesse de se prendre pour un dieu. L’Écologie est le seul élément fédérateur et grand qui peut être proposé raisonnablement au monde.

 Deux « écologies » s’affrontent, l’une donnera le meilleur de tout à quelques uns, les autres s’accommodant des restes ou les mirant virtuellement sur leur écran, l’autre s’adressera à tous. La mise en place de la première voie se fait jour après jour à coups de trompettes et n’a nul besoin d’être décrite tant elle annonce un futur semblable au passé. La seconde seule est digne d’intérêt.

 L’écologie prise comme sacré, comme référent ultime concerne tous les secteurs de la vie et non pas quelques pans badigeonnés en vert pour l’occasion. L’Écologie, au niveau de l’individu, c’est d’abord et avant tout la restauration de l’autonomie. Les sociétés dites libérales actuelles se caractérisent par une incroyable division du travail qui crée un collectivisme dont il est impossible de se défaire. Ce collectivisme masqué est généralement associé à la notion même de progrès alors que le bien-être de nos jours ne dépend que de l’invention et l’usage de machines dévoreuses d’énergies fossiles. L’autonomisation des vies implique, pour qu’elle puisse prendre place, moins de machines, moins de charbon, de gaz, de pétrole. La production locale de biens pour une consommation de proximité est une première étape vers une autonomisation de l’organisation productive qui précède l’autonomisation des individus.

 Un système hiérarchique important accompagne toujours le collectivisme masqué ou non. Le principe actif unique d’une hiérarchie est l’accumulation des richesses aux mains des hiérarques. Motiver les individus, coordonner les efforts, faire travailler une multitude vers un objectif commun constituent les qualités affichées pour appartenir à la caste dirigeante. Les mêmes succèdent aux semblables, tous possédant les mêmes codes sociaux, les mêmes habitudes alimentaires, vestimentaires, culturelles, académiques : l’enfance d’un chef est la même de génération en génération, les intrus ne servent que de faire valoir. Il ne sert à rien de vouloir lutter contre infiniment plus puissant que soi, par contre il peut se faire que des gens indispensables ne servent plus à rien, à rien d’autre en tout cas qu’à brasser des tombereaux de billets qui ne valent plus que leur poids de papier. Des gens autonomes sont riches de leur savoir faire, qu’ils peuvent échanger, mais qui ne leur accorde pas un quelconque pouvoir, qui ne leur permet pas de dominer, qui aussi ne donne pas accès à ce sentiment d’immortalité qui enivre souvent les plus grands.

 L’écologie ne nécessite aucune incarnation, aucune délégation de pouvoir, aucune organisation ou mouvement politique. L’autonomie de pensée est le corollaire de l’autonomie de comportement. Il est nécessaire d’être seul pour se construire, pour se construire une opinion, un avis éclairé ou pas mais personnel. Un terreau peut permettre de tenir compte d’autres, mais pas des autres. L’éducation, la constitution d’un acquis se fait par la transmission du savoir de maîtres, ces maîtres ont su s’abstraire de leur société pour se dégager de l’immédiateté, pour ne garder que l’essentiel, l’intemporel. Le terreau culturel ne doit pas tenir compte du bruit de fond alimenté par les insignifiances, le qu’en dira-t-on, la rumeur… l’enfer c’est les autres.

 Cette élévation par la solitude et la réflexion ne constitue la base d’aucune supériorité par rapport à autrui, il s’agit seulement d’atteindre une plus grande autonomie par ce qu’on a compris, ce que l’on sait, ce que l’on pressent. Tout est simple, tout est accessible à tous, même si beaucoup des textes importants contiennent maintes références abstruses pour prouver seulement que l’auteur fait bien partie des savants. Des concepts donnent une cohérence à un ensemble philosophique ou politique mais ils servent plus à démontrer le caractère inestimable de l’auteur et sont inutiles à celui qui les lit : il faut forger ses propres certitudes.

 En écartant toute tentative de faire émerger une intelligence collective, il est possible de se construire un moi, unique donc irremplaçable, isolé donc impuissant. Mais c’est cette impuissance qui lui donne sa valeur et sa grandeur. Il faut ensuite allier les solitudes pour faire une société en acceptant résolument, sans compromission possible, de n’être qu’une voix au milieu d’une multitude d’autres, toutes uniques.

 En bannissant les partis politiques, les idéologies, les cercles de pensée, il est possible de faire vivre une société faite par chacun, pour chacun où les privilèges, les tripatouillages, les incessants mépris disparaissent ou du moins s’atténuent.

 L’écologie pour être sacrée doit posséder un évangile pour annoncer la bonne nouvelle ou pour le moins des évangélistes qui se donnent la tâche de l’écrire. Ces évangélistes doivent être suffisamment savants pour apercevoir le chemin où l’on se passe des énergies fossiles tout en restant suffisamment obscurs pour rester hors de portée des sarcasmes, des moqueries, des médiocrités de tous ordres. Les sociétés savantes, en particulier les Académies des Sciences, permettent de trouver les compétences nécessaires à l’écriture du futur livre saint et à la mise en œuvre pratique d’un nouveau sacré.

 


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