Comment séduire les lecteurs d’Agoravox
par Georges Yang
jeudi 5 avril 2012
Si j’avais mis en titre « Mélenchon m’empêche de jouir » ou « Marine Le Pen me fait bander mou » ou encore mieux, à la manière d’Almodovar, « Tout sur la mère… de Merah », je pense qu’en faisant l’effort d’utiliser un vocabulaire limité à des mots simples et accessibles et en évitant subjonctif et citations latines, j’aurais pour sûr atteint un score honorable, tant au nombre de visites que des commentaires. Hélas, comme j’essaye de communiquer et non d’intoxiquer ou de rebondir sur l’actualité immédiate, je ne vais pas aller très loin. Certains verront dans ces propos de la jalousie et de l’amertume. Ils se trompent ; je ne suis pas Houellebecq se plaignant de l’audience de Marc Levy ou de Coelho, je ne joue pas dans la même division que les ténors de la L1 de la littérature et j’en ai conscience.
Ce qui m’hallucine, et pas seulement sur Agoravox, c’est de constater la facilité avec laquelle de nombreux lecteurs se laissent abuser par des slogans, des titres accrocheurs et des effets d’annonce. S’il ne s’agissait que de ce forum, nous pourrions parler d’un épiphénomène, mais ce travers se retrouve sur toutes les chaînes de télévisions, dans les quotidiens et hebdomadaires et dans les discussions de bistro. Certains se sont plaint de la « pensée unique », dans un sens ils ont tort, car la diversité existe aussi dans les propos banals, les prises de positions peuvent être contradictoires à condition d’entrer dans un moule d’audibilité pour un groupe-cible. Ainsi, inutile de parler politique étrangère à des écolos, sauf au niveau du prix des matières premières et des injustices commises vis-à-vis des pays pauvres. On ne peut non plus intéresser des socialistes et encore moins l’extrême-gauche à la défense du patrimoine culturel millénaire de la France, ils se contentent de festivals de la diversité et de promotion du tag et du rap. Pas plus de chance d’intéresser les partisans de l’UMP à la possibilité pour la France d’un changement d’alliance ; abandonner les Américains et l’OTAN et se rapprocher des Russes comme au temps de Nicolas II. Trop nombreux sont les Français, se disant pourtant citoyens, qui se cantonnent dans une petite chapelle, vivent avec des œillères qui les font regarder et avancer toujours dans la même direction. Ils suivent des sirènes médiatiques ou politiques qui leur assènent ou distillent d’un ton suave selon leur style, des poncifs et des affirmations péremptoires qu’ils gobent le plus souvent sans ciller. Cependant, être original ne consiste pas à se complaire dans la rumeur complotiste et ingurgiter la moindre allusion douteuse ou surréaliste. Le « On nous cache tout, on nous dit rien » est aussi ridicule que de croire toutes les fables de TF1. Cela est vrai sur Agoravox, mais ce site ne détient hélas pas le monopole de la désinformation. Partout sur Internet, on trouve tout et son contraire :
Comme simple exemple, L’homme n’a jamais marché sur la Lune ! Ce qui est plus probable, c’est que les images aient été retravaillées en studio pour les rendre plus attrayantes après la réalisation de l’exploit. Jadis, la presse écrite faisait le tri du courrier des lecteurs et les délires de grands psychotiques passaient à la corbeille. Sur Internet, les grands malades doivent tout juste écrire en un français correct et ne pas se laisser aller à trop d’insultes et d’affirmations par trop farfelues pour avoir une chance d’être publiés.
Je pourrais multiplier les exemples d’articles abscons, ridicules ou d’absolue mauvaise foi en faisant référence à l’actualité immédiate. Je m’en abstiendrais, non par lâcheté, mais parce qu’il faut laisser l’actualité décanter pour l’analyser sereinement. Que de gens se sont indignés à l’énoncé d’agressions racistes qui se sont révélées comme étant de pures fabulations de mythomanes en quête de notoriété, comme la victime d’antisémites du RER. Les psychiatres et experts judiciaires sont souvent confrontés à des hystériques en plein délire se disant victimes de viols perpétrés par des Arabes ou des Noirs et doivent dérouler l’écheveau d’affabulation et d’inventions en fonction de la personnalité de la présumée victime. Le Pen après Carpentras a dû être mal un bon moment, mais a posteriori, les calomnies ont permis de le dédouaner de nombreux propos antérieurs et postérieurs franchement racistes ou xénophobes. Quant à DSK, si le personnage est franchement antipathique, il faut constater qu’il a servi de défouloir à toute une série d’exaltés, d’excités de tous bords, de racistes et de féministes outrancières. L’affaire DSK est avant tout un fait divers qui a été utilisé comme exutoire par toute une foule de voyeurs et d’individus malsains.
Réagir à chaud ne donne jamais rien de bon. Il n’y a qu’à constater les lynchages qui ont émaillé l’histoire des Etats-Unis depuis près de deux siècles. A la suite d’un crime odieux, le coupable appartenant à une communauté, c’est celle-ci qui est prise pour cible et victime de représailles. Le lynchage médiatique ne fait pas de mort, sauf quand il conduit au suicide de celui qui est victime d’une cabale ou d’une rumeur montée en épingle. Après, personne ne s’excuse, on se souvient tous du traitement infligé à Bérégovoy.
Beaucoup d’articles sur Agoravox me font penser à « La vérité si je mens », avec les mêmes outrances et excès surjoués, sans pour autant atteindre l’effet comique involontaire ou le second degré. Actuellement les idolâtres des candidats à l’élection présidentielle s’en donnent à cœur-joie, sans la moindre retenue et distanciation. Que ce soit Hollande, Mélenchon, Bayrou, Le Pen, sans même oser parler de Sarkozy, aucun ne mérite un concert de louanges aussi appuyé. Ce ton laudateur sent le faux à plein nez. Que l’on reconnaisse des qualités à un candidat est naturel, qu’on l’écrive avec modération se conçoit, mais pas à en faire des tonnes de compliments à la limite de l’hystérie d’un fan club de Tokio Hotel. Cette escalade tient soit de la naïveté, soit de la mauvaise foi. On peut apprécier Marine Le Pen sans la comparer à Jeanne d’Arc, soutenir Bayrou sans en faire un gourou pyrénéen auréolé comme le nouveau Saint-Pé du Béarn. Ceux qui se pâment devant les photos du couple Sarkozy ou Hollande dans Paris-Match, sont les mêmes qui convulsaient aux apparitions éthérées de Ségolène Royal quand elle nous réactualisait « Bonne nuit les petits » sur le ton new-age. Pour être lus, certains sont prêts à tous les reniements, comme par exemple passer de la condamnation véhémente des exactions de la soldatesque française, à des hommages vibrants et émouvants aux morts pour la France. L’important alors étant d’être publié mordicus bien avant les convictions personnelles.
Que certains réfléchissent un minimum avant d’écrire des inepties, des buzz, dit-on maintenant, sur tout et n’importe quoi. Ecrire est un plaisir avant tout narcissique, mais ne doit pas s’imposer comme une vérité pénible infligée au lecteur comme incontestable et irréfragable. De la nuance, s’il vous plait, et si possible, pas de la nuance qui pète. Ce n’est pas demander beaucoup à chaque rédacteur de nuancer ses propos au lieu de vociférer ou de bêler, mais cela semble au-delà de la capacité de certains histrions de la toile.
Remarquez que je ne cite personne dans cet article, mais il est fort probable que certains rédacteurs vont s’empresser de glapir leur indignation car se sentant visés de façon ignominieuse. C’est devenu cela Internet et pas seulement sur Agoravox !