Cornell Dupree, « Mr 2500 », comme marqué au verso du disque

par morice
lundi 16 mai 2011

La vie réserve bien des surprises parfois. Etant curieux de nature, j'ai toujours considéré que les pochettes de disques pouvaient m'en apprendre beaucoup : en fait, ce sont elles qui ont fait mon éducation musicale en m'amenant d'un musicien à l'autre. C'est comme cela que j'ai appris à faire il y a bien longtemps maintenant. Au détour d'un album, tiens, un guitariste dont je ne connaissais par le nom. Un crayon et un bout de papier plus loin, et me voilà chez le disquaire, à chercher celui du dénommé Cornell Dupree. Pas difficile à trouver, à vrai dire : il était aussi bien sur la pochette de Smokey and The Robinsons que sur celle d'Aretha Franklin ou celle de King Curtis, pour lequel j'ai toujours eu une affection particulière (il avait "ouvert" le concert des Beatles au Shea Stadium  !). Bref, ce guitariste fluide m'avait plu dès la première écoute, celle justement d'un album de King Curtis jouant les standards. Facile d'accès, mais très musical, l'album aux morceaux étrangement mixés entre eux faisait en fait partie au seuil des années 70 de toutes les "boums" qui se respectaient. Mais revenons-en à saluer la mémoire de Cornell Dupree, disparu hier après être apparu sur plus de 2500 pochettes de disque. C'est un grand musicien trop discret qui vient de disparaître...

Cornell Dupree restera en effet à jamais un des plus talentueux "sessionman" comme on appelait ces obscurs qui enjolivaient les albums d'artistes faisant la une des journaux. Des musiciens comme lui ont été vitaux, dans le monde de la musique : sans ces gens qu'on appelait parfois à la dernière minute pour remplacer un autre musicien pressenti pour un enregistrement, et qui n'avait pu être présent dans le studio ce jour là, les albums de vinyle de l'époque n'auraient pas si bien sonné. Cornell la connaissait bien, cette roulette russe perpétuelle qui l'obligeait à être immédiatement performant, guitare et matériel à la main, prêt à intégrer un studio inconnu et à intégrer les chorus derrière un artiste qu'il ne connaissait parfois que de vue. On ne dira jamais assez l'abnégation d'un musicien comme lui, et comme d'autres, dont Steve Gadd, un des meilleurs batteurs au monde, pour sûr, ou d'autre "pointures" telles qu'Eddie Gomez à la contrebasse ou le pianiste Richard Tee (décédé en 1993). Individuellement, des personnalités phénoménales. Prenons par exemple Richard Tee. Celui-là, quand il touchait un piano et s'attaquait à un standard, les bras vous en tombaient et vos oreilles en redemandaient. Et ce, quel que soit le tempo  ! Et comme accompagnateur, associé à Gadd, auquel on ajoute un autre super-bassiste,Tony Levin, ça vous donne un titre phare de Paul Simon : "Late in The Evening", merveille de finesse en composition.

Steve Gadd, c'est aussi le gars derrière le bord de caisse claire frappé qui hante le morceau de Steely Dan, Aja, autre chef d'œuvre musical incontesté. A montrer dans toutes les écoles de batterie. Comme il l'affirmait lui-même : pied droit, pied droit, bon sang ! Derrière Fagen et Becker et il y a toujours eu des super-pointures. Et pas que Gadd, comme ici dans Bodhisattva, où le batteur à un rôle primordial encore (quel morceau ! même Toto, que je n'apprécie guère habituellement, en fera une excellente version hargneuse !). Gadd, musicien phénoménal derrière les plus grands, lui aussi. Stevie Wonder, Stanley Clarke, Al Jarreau... Mon premier contact sans le savoir avec lui avait été sur l'album Leprechaun, de Chick Corea et son groupe Return to Forever, où l'on trouvait également Eddie Gomez. Je m'étais servi du morceau "Leprechaun's Dream" pour faire une illustration sonore à un montage de diapos ! Mais je n'avais pas retourné la pochette, ce jour-là !

Cornell, également bluesman, avait débuté chez King Curtis, ai-je dit. Lui aussi originaire de Fort Worth, Texas, il disparaîtra tragiquement, assassiné pour une pécadille. Musicien admiré et reconnu de tous (ici par Duane Allman, qui l'avait croisé aux sessions de Wilson Pickett, ou Duane avait tenu le solo d'un Hey Jude absolument monumental). En fait, derrière Curtis, il y avait un noyau de super-musicos surnommés ses Kingpins, qui comprenait déjà Richard Tee, Cornell Dupree, Jerry Jemmott et Bernard Purdie. On peut écouter et même voir aujourd'hui cette équipe à l'œuvre en vidéo.  Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'était déjà une usine qui turbinait sec derrière le roi King. Sur tempo lent, le tapis qu'ils déroulaient était épais de plusieurs mètres d'épaisseur : avec pareille assise, le soliste ne pouvait qu'être en évidence. Et de ça, King ne se privait pas, lui qui hésitait entre jazz et musique populaire (pop disait-on à l'époque ! Pour se présenter, chacun y allait de son solo, Dupree annonçant la couleur tout de suite : un jeu clair, fuide, rien de trop, et la rythmique mise au premier plan, comme on a pu le saluer récemment ailleurs non sans justesse : il n'y a pas que les solistes qui comptent en guitare, en effet. Un posteur subtil ajoutant comme commentaire à cette seconde vidéo " Stuff, le seul groupe qui faisait suer Booker T and the MGs", ce groupe phare où sévissait un autre bassiste mémorable (Duck Dunn, des Mar-Keys, aussi impressionnant que Jerry Jemmott chez King !) et un guitariste discret mais diablement efficace : le"colonel" Steve Cropper.  Un colonel qui n'a pas pris depuis une ride dans le jeu, le bougre. Des kilos, sans plus (en plus pour lui, en moins pour Duck). Le monde les découvrira avec... Blues Brothers de Belushi et Aykroyd (ici avec Sam Moore, de Sam and Dave), alors qu'ils avaient été pendant des années le son du label Stax. Un label engagé au succès phénoménal, avec des locomotives comme le grand, très grand Otis Redding. Ah, the Dock on The Bay, et son petit riff de guitare, son dernier titre... Ça et Booker T and the MG's, le groupe où figurait Cropper. Ah, Time is tight, quel morceau ! Indémodable !

Dupree, lui, on pouvait toujours l'entendre en ces temps là chez King Curtis égrener les standards, tel Chain Gang, ou une version rythmée du monumental "I heard it trough the grapevine," chanté par Marvin Gaye, ou pourquoi pas le plus surprenant A Whiter Shade of Pale de Procol Harum : un musicien de studio doit savoir tout jouer, dit-on : il l'a assez prouvé tout au long de sa carrière.... Dupree créera peu lui-même, même sur ses albums solos, sauf par exemple ce "The Creeper" qui le résume parfaitement (vous pouvez aller aussi écouter si ça vous tente sa version de "Stayin Alive", de "Slip Slidin' Away" ou de "Boogie Nights" ici-même). Accompagnateurs, les Kingpins le seront pour Aretha Franklin pendant plusieurs années (même après la mort de Curtis le 13 août 1971) : lorsque cette dernière vient à Paris, le 21 juin 1971, derrière elle il y a King Curtis... avec Cornell Dupree à la guitare. On le retrouvera également derrière le fort méconnu Donny Hathaway également, avec son toucher si reconnaissable (et avec cette fois Willie Weeks à la basse).

Musicien de studio réputé et recherché, Cornell Dupree, quand il jouait sur scène dans "son groupe", ça donnait cela. Une intro déliée, reprise par un collègue (Eric Gale, pas manchot non plus !) et le morceau se déroulait invariablement, avec une basse tenue par Gordon Edwards cette fois, plus "funky", et l'inévitable Gadd, deus ex machina d'un ensemble qui tournait sur scène comme une véritable horloge suisse. Un régal de mesure et de tempo. Dupree, Gadd, Gomez et Tee, ensemble, ça formait en effet aussi Stuff, que l'on peut raisonnablement taxer de super-groupe après coup, à l'entendre tourbillonner autour des fûts de Steve Gadd, le véritable fédérateur du groupe. Une amitié profonde unissait Gadd à Tee et à Dupree, visible sur tous les clichés des années 70. Il y a belle lurette que ces trois là avaient fait fi des barrières raciales des années 60. Atlantic, comme Stax, étaient deux pions majeurs de l'intégration des noirs dans la société US, il convient de ne jamais l'oublier. Ces musiciens de couleur de peau différente jouaient ensemble car il s'appréciaient mutuellement en êtres humains riches d'eux-mêmes et des rencontres avec les autres. Ce n'est pas un hasard alors si pour illustrer Black Magic, la série TV devenue DVD de Dan Klores sur le mouvement des droits civiques US vus à travers la lorgnette des basketteurs US, on choisira des extraits de "Teasin", le premier album solo de Dupree (en 1974, avec comme invité Eric Clapton), comme illustration sonore. Acclamé partout, le film n'avait pas choisi au hasard sa musique !  Et là encore, les notes de pochette ne trompaient pas... Dupree pouvait donner des leçons à tout le monde.  De trémolos, de changements de tempo, d'inspiration.... son producteur, Jerry Wexler (*), qui dirigea la marque Atlantic (Atco sur les disques) résumera parfaitement ses multiples talents : "Nous cherchions alors à créer une sorte d'entrelacement avec le reste des rythmes - la basse, la batterie, le clavier. Maintes et maintes fois nous entrerions dans un désordre infernal, car les trois guitaristes (que nous avions) partaient toujours dans l'autre sens. Et quand Cornell Dupree, la fierté de Fort Worth, est venu à notre secours, on a pu dire au revoir à plusieurs guitares parce que -comme par miracle, il me semblait - un homme, en jouant le rythme et le lead-guitar en même temps, a pris leur place." Car c'est bien cela qui caractérise son style. Les solis et l'accompagnement... en même temps. 

Avec son groupe Stuff, ça ne jouait pas, ça déroulait, au kilomètre : une vraie autoroute américaine rectiligne. Rarement vu groupe jouer autant à l'unisson. Gadd,Tee et Dupree, c'est des doigts de la main ensemble. Comme dans ce blues à la ligne musicale archétypique qui devient autre standard. Quel régal ! Les standards, pour ces musiciens qui ne créaient que peu de titres personnels, à vrai dire, étaient une des façons de montrer leurs talents : la 1000 eme version de "Feeling Allright" (ici en 1976) ?... Peu importe ! Ils étaient tous derrière... Joe Cocker. Avec lui, ils feront des prestations scéniques mémorables : Joe a toujours tenu à s'entourer d'excellents musiciens Et parfois, pour se faire plaisir, on ressortait... les standards ! "Take the A Train", de Richard Tee, hésitant entre la rhapsodie et le blues, absolument fantastique (avec un autre batteur excellent Dave Weckl) ! Ou bien cet "Oh Happy Day" dérivant en "Rhapsody in Blue", qui ne s'écoute pas : mais qui se déguste !!!  (ici Rhapsody in Blue filmé). Le groupe de Cornell était décidément d'une sacré pointure !!! 

Cornell Dupree a affirmé un jour dans une interview avoir choisi de se mettre à la guitare au sortir d'un concert de Johnny Guitar Watson : il voulait au départ jouer du saxophone. On est en droit de le croire, à réentendre ce que ce dernier à apporté à la musique. Le jazz n'a jamais été loin, chez lui du "groove" qui lui est propre. Le "funk" à l'état pur. Définitivement  ! Sous les outrances gestuelles ou de costume (et ses impayables pochettes de disques, comme celle figurant à côté de ce chapitre !), il y avait un très grand bonhomme ! Watson, extraverti, était donc l'inspiration d'un Dupree bien timide d'apparence. Mais le style commun était proche. Même sur une lourde LesPaul, Dupree, qui s'abonnera aux Yamaha faites spécialement pour lui (des Yamaha Dupree Super Jam 800, bien visible ici, branché sur un Twin Red Knobs Fender), restait "funky". Avec Stuff, il y avait toujours cette touche de funk dans un jazz qui aurait pu être paraître trop policé à certains. Si un jour Miles Davis avait fait appel à lui, ce n'était donc pas un hasard.

Cornell Dupree, qui a vécu une bonne partie de sa vie à l'ombre des studios n'est plus. Alors, pour célébrer sa mémoire, si vous le voulez bien, je vous recommande d'aller fouiner dans votre discothèque et de retourner vos vinyls et vos CDs, et de l'écouter encore une fois. Car cela m'étonnerait beaucoup que vous ne tombiez pas sur son nom. En 2010 encore, il nous ravissait encore de sa version de "Sunny". En 1997, au Dallas Observer qui s'inquiétait de son peu de notoriété il avait répondu "peu de gens lisent les pochettes de disques, vous savez". Il ne se faisait aucune illusion sur son rôle au sein des firmes de disques ou du show-bizz. Rendons-lui hommage de la sorte, en lui prouvant un peu tardivement que si, il y a bien des gens qui le font encore en ce bas monde. Et qui l'ont longtemps écouté en sachant qui il était. Il faut toujours lire les pochettes de disque, vous en conviendrez : vous y découvrirez des gens qui vous raviront pendant des années. Personnellement, ça faisait plus de 40 ans, pour Cornell Dupree, qui me manque déjà.

(*) Wexler restera à jamais célèbre pour avoir remplacé le mot "Race Music" comme on disait alors dans la revue dont il devait s'occuper par le mot "Rhythm and Blues".


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