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Corruption en Ukraine et pas seulement

Corruption en Ukraine et pas seulement

par Carlo Gallo
mardi 5 septembre 2023

Sous-titre : L’oligarque ukrainien Igor Kolomoisky dans le filet des autorités ukrainiennes pour une énorme fraude. Il possède également les nationalités chypriote et israélienne

Le 3 septembre 2023, l'agence de presse Reuters, citant une annonce du service de sécurité ukrainien SBU, a rapporté que l'oligarque ukrainien Igor Kolomoisky est soupçonné d'une affaire majeure de fraude et de blanchiment d'argent et fait l'objet d'une enquête.

Comme la République de Chypre fait partie du mécanisme de blanchiment, (toujours selon Reuters ainsi que Cyprus Times[1]), rappelons tout d’abord que Kolomoisky avait acquis la citoyenneté chypriote et qu’elle avait utilisé Chypre pour commettre des actes illégaux sans précédent. 

Cependant, durant des années, personne ne s'est inquiété et personne n'a été intéressé par la façon dont Igor Kolomoisky et son proche collaborateur Gennadiy Boholyubov sont devenus citoyens chypriotes[2] à travers le programme décrié des naturalisations contre investissement pratiqué par Chypre et nombre d’autres États européens ou non. En fait, en novembre 2019, après une série de révélations et sous la pression de l'Union européenne, le cabinet des ministres de Chypre avait décidé de révoquer les citoyennetés de Kolomoisky et Boholiubov. Néanmoins, quatre 4 ans plus tard, il ne semble toujours pas qu'elles aient été révoquées en raison de « complications juridiques ». En réalité, en devenant citoyens chypriotes ils pouvaient circuler librement et faire des affaires dans l’UE, Chypre étant un de ses membres.

Plus récemment et après l’acceptation de l’Ukraine comme candidate à l’adhésion à l’UE, mais aussi en raison de l’énorme aide financière fournie par les États-Unis, d’intenses pressions ont été exercées sur Kiev pour qu’elle réprime la corruption généralisée. Il est en effet de notoriété publique que l’entourage même du président ukrainien est impliqué dans des affaires de corruption, la dernière en date étant celle qui a conduit à la démission du ministre de la Défense, Oleksiï Reznikov. Dimanche 3 septembre 2023, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait annoncé son remplacement par Roustem Oumerov, un éminent responsable de la communauté des Tatars de Crimée, qui a représenté Kiev dans le passé dans des négociations sensibles avec la Russie avant d'être nommé en charge des privatisations. Le Parlement doit encore voter pour valider ce changement à la tête de l'important ministère de la Défense[3]. Reznikov a annoncé le lundi 4 septembre avoir remis sa démission au Parlement, au lendemain donc de l'annonce de son remplacement par Volodymyr Zelensky, après plusieurs scandales de corruption au sein du ministère. 

Presque tous les oligarques du pays ont été visés par des accusations et/ou des enquêtes suite aux pressions sur le gouvernement Zelensky. En premier lieu Kolomoisky, qui était « l'employeur » du président Zelensky.

En effet, Kolomoisky était le propriétaire de la chaîne de télévision, où Zelensky travaillait comme comédien dans la série "Serviteur du peuple", jouant le rôle de président... avant d'être élu président. En fait, la réticence du président ukrainien à engager des poursuites contre Kolomoisky lui a été attribuée en raison de leurs relations personnelles, ce que Zelensky nie.

Kolomoisky possédait des sociétés dans le domaine énergétique, une chaîne de télévision et contrôlait de nombreuses institutions bancaires ukrainiennes, ce qui le rendait presque tout-puissant et intouchable.

Il fait désormais l'objet d'une enquête en tant que suspect pour de nombreux délits financiers, tandis que les États-Unis l'ont inscrit depuis 2021 sur une liste de sanctions pour implication dans des affaires de corruption, car il semble que lui et son partenaire aient blanchi de l'argent, via Chypre, vers les États-Unis. Il fait désormais également l’objet d’une enquête pour avoir transféré illégalement 14 millions de dollars entre 2013 et 2020 depuis l’Ukraine vers l’étranger.

Igor Kolomoisky, 60 ans, avait acquis la nationalité chypriote le 3 juin 2010, avec son épouse Irina et leur fille Anzhelika. À l’époque, les critères étaient particulièrement souples et il n’y avait notamment aucune restriction concernant les PPE (Personnes Politiquement Exposées). Kolomoisky a été membre du Conseil de surveillance d'État de l'Ukrnafta d'Ukraine de 2003 à 2017 et de 2014 à 2015, il a été gouverneur de la région de Dnipropetrovsk.

Il a également été vice-président de la Fédération ukrainienne de football. Depuis 1995, il possède également la citoyenneté israélienne, étant de confession juive.

De nombreuses affaires et accusations

En 2006, il a été accusé d'une série de prises de contrôle « hostiles », résultant du recours à la force et à des méthodes d'extorsion.

En 2008, un tribunal américain a jugé peu fiable son témoignage dans une série d'affaires judiciaires, en tant que copropriétaire du groupe Privat.

Depuis 2013, des poursuites pénales contre lui sont pendantes devant les tribunaux britanniques et d'autres pays européens...

En septembre 2014, ses avoirs à Moscou ont été saisis dans le cadre d'une enquête menée par les autorités russes sur son implication présumée dans des assassinats, l'utilisation de moyens et méthodes de guerre interdits, l'entrave à l'activité professionnelle des journalistes et l'enlèvement, allégations qu'il nie et qu’il attribue à sa confrontation avec le président ukrainien pro-russe de l’époque, Viktor Ianoukovitch.

En août 2015, il était soupçonné d'avoir détourné 500 millions de dollars donnés par le FMI pour refinancer des institutions bancaires.

En décembre 2017, ses avoirs ont été gelés dans le monde entier à la suite d'une décision de la Haute Cour du Royaume-Uni concernant le détournement de 2,5 milliards de dollars des fonds de Privat Bank (Banque Privat).

En février 2019, bon nombre de ses biens ont été saisis par décision du tribunal du district Pecherskyj de Kiev.

Depuis, les affaires portées contre lui se succèdent.

5,5 milliards volés et blanchis

Le cas de Privat Bank laisse de nombreux points d’interrogation pour la Banque centrale de Chypre et les contrôles liés aux mouvements de capitaux de l’étranger via des sociétés écrans à Chypre puisque 5,5 milliards de dollars ont transité par le pays. Il s’agit des 5,5 milliards de dollars volés à la banque ukrainienne nationalisée qui ont transité par Chypre puis « perdus » sur les comptes d'entreprises dans différents pays. L'ancienne directrice de la Banque centrale d'Ukraine, Valeria Hontareva, avait qualifié cette affaire de « l'un des plus grands scandales financiers du XXIe siècle ».

La Banque Privat était contrôlée par Igor Kolomoisky (49,99 %) et Gennadiy Boholiubov (50,01 %), accusés d'avoir détourné jusqu'à 5 % du produit intérieur brut (PIB) de l'Ukraine. D'après les informations dont ont eu connaissance les autorités judiciaires, les deux oligarques vivaient en Suisse jusqu'en 2019, même si Igor Kolomoisky entretenait également une base en Israël. L'ancienne présidente de la Banque centrale d'Ukraine avait affirmé que le montant détourné par les deux oligarques, ainsi que par leurs associés dans la direction de Privat Bank, avait causé à l'État un préjudice financier égal à 33 % du total des dépôts des Ukrainiens, soit 40 % du liquide qui circulait dans le pays[4] !

Blanchiment à Chypre

Kolomoisky et Boholiubov avaient mis en place un mécanisme de fraude sans précédent pour transférer les 5,5 milliards hors d'Ukraine. Chypre était également une porte ouverte dans cette affaire puisque Privat Bank possédait une succursale (filiale) sur l’île. La Banque centrale d'Ukraine considérait la succursale de la Banque Privat à Chypre comme « nationale », c’est-à-dire comme si elle était située dans n'importe quelle ville d'Ukraine. En termes simples, cela signifiait que les capitaux sortant de l'Ukraine n'étaient pas contrôlées, puisque les transactions enregistrées étaient des transferts d'argent d'une succursale à l'autre de la Banque Privat.

Sur ce point, la responsabilité de la Banque centrale de Chypre est évidente : elle n'a pas détecté à temps l'afflux de 5,5 milliards dans le système bancaire de l’île avec de faux documents et n'a donc pas pris les mesures qui auraient dû être prises pour identifier et mettre fin immédiatement à l'arnaque. L’argent arrivait donc à la Banque Privat de Chypre, et ensuite un réseau de sociétés écran créées sur place redirigeait les capitaux ailleurs. Ce processus a également été confirmé par des recherches menées par la société de recherche Kroll, basée aux États-Unis et qui enquête sur des cas similaires. Le rapport de Kroll est basé sur les archives de la Banque Privat et a été obtenu et publié par l'OCCRP[5].

Il ressort du rapport que les comptes personnels et professionnels détenus par Kolomoisky et Boholiubov étaient des vases communicants. L'Ukraine a décidé de nationaliser la Banque Privée en décembre 2016, obligeant désormais les contribuables à la renflouer avec 5,9 milliards de dollars. La nationalisation a été applaudie et saluée par le FMI, l'UE et les États-Unis, qui l'ont qualifiée de « jalon dans la réforme économique et la lutte contre la corruption » en Ukraine.

Chypre est le premier et le seul choix

La Banque Privat a opéré pour la première fois à Chypre à la fin des années 1990. Il convient de noter – chose étrange ! - qu'elle est la seule banque ukrainienne à avoir reçu l'autorisation des autorités ukrainiennes pour ouvrir une succursale à l'étranger...

Lorsque la fraude portant sur les 5,5 milliards avait été révélée, les capitaux avaient déjà quitté Chypre et avaient été transférés dans des banques en Autriche, au Luxembourg et en Lettonie. De là, la piste se perd dans un labyrinthe d’entreprises, dont beaucoup étaient basées à Chypre et enregistrées dans les îles Vierges britanniques.

Au cours des huit années qui ont précédé la privatisation de Banque Privat, 8 milliards de dollars ont transité par les sociétés Grizal, 14,9 milliards de dollars par Hangli International Holdings et 12 milliards de dollars par Claresholm Marketing[6].

Selon le témoignage des avocats de la Banque Privat devant le tribunal de Londres, après sa nationalisation, l'activité présentait toutes les caractéristiques d'une opération de blanchiment d'argent destinée à masquer l'origine et la destination finale de l'argent. Katerina Rovkova, première vice-gouverneure de la Banque centrale d'Ukraine, avait déclaré que tous les éléments de preuve montraient que la succursale de la Banque Privat (Privat Bank) à Chypre n'était rien d'autre qu'un blanchisseur d'argent.

La Banque centrale de Chypre s'est réveillée tard !

Lorsque la fraude avait été révélée, la Banque centrale de Chypre avait déclaré avoir mené deux enquêtes sur place dans la succursale de la Privat Bank (Banque Privat) à Chypre en 2015, à la suite desquelles elle avait informé les autorités compétentes de Chypre, d'Ukraine et d'autres pays de la fraude. En effet, Banque Privat avait été condamnée à une amende de 1,5 million d'euros le 31 octobre 2016, quelques semaines seulement avant sa nationalisation par les autorités ukrainiennes.

En décembre 2016, des restrictions ont été imposées au fonctionnement de la succursale locale de Privat Bank (Banque Privat), avec une interdiction de transactions et une obligation d'arrêter les opérations une fois les procédures judiciaires en cours terminées.

Etrange ! c’était déjà trop tard… les capitaux n’étaient plus là !

Et une amende de 1,5 million d'euros dans un océan de milliards pillés… ça ne pèse pas lourd !

Tant que les paradis fiscaux existent lutter contre la corruption est illusoire. Mais probablement cela arrange tout le monde !

 

[1] Article de Manolis Kalatzis, daté du 4septembre 2023 : https://cyprustimes.com/koinonia/sta-dichtya-kai-ton-oukranikon-archon-o-kyprios-igor-kolomoisky-gia-terastia-apati/

Article d’Olena Harmash et Tom Balmforth, daté du 3 septermbre 2023 : https://www.reuters.com/world/europe/ukraine-names-powerful-businessman-kolomoisky-suspect-fraud-probe-sbu-2023-09-02/

[2] Article rédigé à partir des informations contenues dans les deux articles cités précédemment.

[3] Le Figaro daté du 4 septembre 2023 : https://www.lefigaro.fr/international/ukraine-le-ministre-de-la-defense-reznikov-a-remis-sa-demission-au-parlement-20230904# : :text=Le%20ministre%20ukrainien%20de%20la,fond%20de%20l&#39 ;invasion%20russe.

[4] Cyprus Times : https://cyprustimes.com/koinonia/sta-dichtya-kai-ton-oukranikon-archon-o-kyprios-igor-kolomoisky-gia-terastia-apati/

[5] Op.cit.

Le Organized Crime and Corruption Reporting Project est un regroupement de journalistes d'enquête et de centres d'enquête fondé en 2006. Les membres de l'OCCRP enquêtent sur différentes zones géographiques et sur différentes thématiques telles que la corruption et le crime organisé.

[6] Op.cit.


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