Crise de charabiase épicène à Libé

par hommelibre
mardi 7 mai 2019

Les profs vont apprécier. Le quotidien a publié le 4 mai une tribune en soutien au mouvement des gilets jaunes. Il est signé par environ 1’500 artistes français, connus ou non. La tribune se termine par un bouquet final épicène le plus déjanté que l’on puisse lire – si l’on arrive encore à lire.

 

Règles

Ça commence tranquillement avec des citoyen·ne·s et des aut·eur·rice·s. Deux singularités : d’une part la multiplication des points médians. Elle produit une décomposition illogique des mots concernés par cette torsion du langage.

D’autre part le choix du féminin autrices plutôt qu’auteures, voire auteuses. Il s’inspire possiblement d’un rapprochement avec les mots moniteur-monitrice, orateur-oratrice, facteur-factrice, protecteur-protectrice. 

La terminaison -teur se féminise donc souvent en -trice. Mais aussi en -re et -reuse : docteur-doctoresse ou docteure ; menteur-menteuse, rapporteur-rapporteuse. 

Il y a des règles de féminisation. Vérifions :

« 3.3. Noms se terminant par -teur

3.3.a. La forme féminine se termine par -trice dans les conditions suivantes : 

il n’existe pas de verbe correspondant au nom (agriculteuraviateurinstituteurrecteur...),

il existe un verbe correspondant au nom, mais dont la terminaison ne comporte pas de -t- (accompagner-accompagnateur ; calculer-calculateur ; conduire-conducteur...), indépendamment de l’existence d’un verbe correspondant, il existe un nom corrélé morphologiquement se terminant par, -tion-ture-taire ou -torat (éditeur-édition ; lecteur-lecture ; tuteur-tutorat…). »

 

Morphologie

Il n’y a pas de verbe correspondant au substantif auteur. Il entre bien dans la première catégorie et son féminin est juste : autrice. Néanmoins tout le monde n’a pas adopté cette règle. L’adjonction d’un -e est parfois préférée.

Le féminin autrice n’est pas nouveau. Un article du Temps donne quelques précisions à ce sujet :

« Autrefois note l’académicien Frédéric Vitoux, « il était d’usage d’employer le mot “autrice“, comme on le faisait du féminin d’acteur, “actrice“. Cela entrait en cohérence avec sa racine latine ». Le mot bien que jugé « laid » pour certains fut ainsi usité jusqu’au début du XVIIe siècle. Et, cela fut le cas également des mots « auteresse » et « authoresse », précise le Trésor de la langue française. »

L’académicien ajoute :

« J’éviterai d’employer le mot « auteure » car il n’entre pas avec la morphologie de la langue. Les mots français qui se terminent en « -eure » sont très rares. Pourquoi donc ne pas écrire « une auteur » ? Il existe plein de mots faisant leur féminin en « -eur ». C’est le cas par exemple de « douceur », « odeur », etc. »

 

Danseu·r·se·s

Un problème actuel est la politisation de la langue. L’idéologie veut formater le langage sans que les populations aient leur mot à dire. Si ce n’est pas l’univers décrit dans 1984 ça y ressemble.

La politisation plus générale de la Tribune publiée par Libération passe par la tentative d’amalgamer différentes problématiques : féminisme, écologie et rupture sociale. On ratisse, on ratisse. Alors même que les précaires seront les perdants des politiques de « régulation » climatique et que le féminisme des bourgeoises de gauche et des déjantées ne les concernent pas.

Ce qui est classé sous épicène relève aussi de la désarticulation intellectuelle. Voici le bouquet final de cette Tribune :

« Nous, écrivain·e·s, musicien·ne·s, réalisa·teur·trice·s, édit·eur·rice·s, sculpt·eur·rice·s, photographes, technicien·ne·s du son et de l’image, scénaristes, chorégraphes, dessinat·eur·rice·s, peintres, circassien·ne·s, comédien·ne·s, product·eur·rice·s, danseu·r·se·s, créat·eur·rice·s en tous genres, sommes ­révolté·e·s par la répression, la manipulation et l’irresponsabilité de ce gouvernement à un moment si charnière de notre histoire. » 

 

Sculpt·eur·rice·s

Cette partie de l’écriture épicène était initialement réservée aux administrations. Or on la voit se répandre dans des textes que sa prétendue fonction égalitaire rend illisibles et générateurs de confusion, ou de décrochage du message. Imaginez Notre-Dame de Paris avec ce type d’écriture.

Et pour ce qui est de la règle mentionnée plus haut : sculpteur n’entre pas dans la première catégorie. Le substantif entretient un rapport direct avec le verbe sculpter. Ce verbe contient un t dans sa terminaison. Or :

« 3.3.b. La forme féminine se termine par -teuse lorsqu’au nom correspond un verbe en rapport sémantique direct comportant un -t- dans sa terminaison et/ou qu’il n’existe pas de substantif corrélé se terminant par -tion-tureou -torat. »

Sculptrice serait donc incorrect et devrait être remplacé par sculpteuse. Et surtout, quoi que l’on décide, il est préférable de ne pas massacrer la langue par d’abscons sculpt·eur·rice·s ou danseu·r·se·s qui, en plus de donner envie de devenir analphabète, ne font de toutes façons du féminin qu’un rajout ou un appendice du masculin.

Bonne nouvelle : il semble peu probable que la poésie soit contaminée. Imaginons Baudelaire écrivant ainsi ces vers de la Danse Macabre, extraite des Fleurs du Mal :

 

« Le gouffre de tes yeux, plein d’horribles pensées,

Exhale le vertige, et les danseu·r·se·s prudent·e·s

Ne contempleront pas sans d'amères nausées

… »

 

Ce n’est plus la Danse Macabre, c’est Kill Bill ! Il y a plus gracieux. Par exemple Guillaume Apollinaire :

 


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