Critique raisonnée de la déraison antisémite (extrait du livre collectif « Crime sans châtiment », éditions David Reinharc)

par Daniel Salvatore Schiffer
lundi 20 juillet 2026

CRITIQUE RAISONNEE DE LA DERAISON ANTISEMITE

 

(EXTRAIT DU LIVRE COLLECTIF "CRIME SANS CHÂTIMENT - SARAH HALIMI, NEUF ANS APRES, DE LA PASSION ANTISEMITE AU MEURTRE", 

EDITIONS DAVID REINHARC)

 

La crise de l’idéal humain (…) s’annonce dans l’antisémitisme qui est en son essence la haine de l’homme autre, c’est-à-dire la haine de l’autre homme.

 

Emmanuel Levinas, Antihumanisme et éducation (dans Difficile Liberté)

 

Critique de la déraison antisémite : tel était le significatif titre, en référence au maître-ouvrage, Critique de la raison pure (1781), d’Emmanuel Kant, le plus illustre des philosophes allemands au Siècle des Lumières, de l’important livre collectif que j’ai eu l’honneur de diriger autour de trente intellectuels majeurs, particulièrement lucides quant à l’état du monde contemporain. Sa quatrième de couverture ne laissait planer aucun doute sur sa thèse centrale tout autant que son but déclaré : « A l’heure où la haine des Juifs s’exprime de façon de plus en plus décomplexée, un groupe d’intellectuels indignés (…) a tenu à rappeler à quel point le fléau de l’antisémitisme procède de l’ignorance, de calculs politiques cyniques, d’une défaillance morale ou d’une confusion individuelle et collective, voire d’équilibres géostratégiques mal compris ou instrumentalisés. (…) Ce recueil veut (…) répondre, avec les arguments de la Raison, à la montée récente de ce nouvel antisémitisme librement affiché. », y résumait-il. C’est là, précisément, le même esprit qui préside à l’article présent !

 

LE MEURTRE ANTISEMITE DE SARAH HALIMI :

BREF RAPPEL DES FAITS

 

Car ce dont témoigne l’abominable crime – un « meurtre antisémite », comme l’énonce le chef d’accusation à l’encontre de son ignoble assassin – dont Sarah Halimi fut victime le 4 avril 2017, c’est bien d’une haine irrationnelle, aussi viscérale qu’obsessionnelle. Mais attention, et la nuance, tant conceptuelle que morale, s’avère ici de taille : une irrationalité qui, contrairement au jugement prononcé en la matière, par le Tribunal de Paris, ne devrait théoriquement pas conclure pour autant, par-delà son officiel verdict de « reconnaissance de culpabilité » du meurtrier, à une quelconque « irresponsabilité pénale » (ce sont là les termes juridiques employés en cette affaire) !

Reste donc, une fois ces faits établis et le contexte circonscrit, à expliquer, irréfutables arguments à l’appui, en quoi cette supposée « irresponsabilité pénale », chez l’assassin de Sarah Halimi, massacrée pour ce seul mais ignoble motif qu’elle était de confession juive, par-delà même sa nationalité française, ne peut s’avérer, sans sombrer en un scandale légal, une sentence à teneur exclusivement psychopathologique (c’est là une notion, celle de « psychopathologie », forgée, quoique certes dans un tout autre contexte historique aussi bien que médical, par le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud, dans sa célèbre Psychopathologie de la vie quotidienne) malgré sa qualification de « meurtre antisémite » ainsi que la Justice l’a donc reconnu lors de ce procès tenu initialement, par sa gravité, aux Assises.

C’est dire si cette prétendue « irresponsabilité pénale » de l’accusé, après pareil et « meurtre antisémite », se révèle être, effectivement, « un crime sans châtiment », pour paraphraser ici l’excellent titre générique du recueil présent. Dostoïevski, auteur de ce chef-d’œuvre de la littérature mondiale qu’est Crime et Châtiment (1866), doit se retourner dans sa séculaire tombe !

A la philosophie donc, moyennant quelques-uns des penseurs les plus prestigieux au sein du monde contemporain, de nous éclairer, de manière aussi précise qu’objective, à ce douloureux mais crucial sujet de l’antisémitisme… 

 

CRITIQUE PSYCHO-PHILOSOPHIQUE DE L’ANTISEMITISME

SELON HANNAH ARENDT

 

S’il est vrai que l’antisémitisme s’avère une « insulte au bon sens », comme l’écrit Hannah Arendt dans Sur l’antisémitisme (1951), premier tome de ses magistrales Origines du totalitarisme, alors on peut raisonnablement mettre en doute la fameuse phrase de Descartes, père du rationalisme moderne, dans son non moins célèbre Discours de la Méthode (1637) : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », y affirme-t-il d’emblée.

Hannah Arendt, dans la substantielle préface qu’elle a rédigée pour cet opus Sur l’antisémitisme, distingue plusieurs formes d’antisémitisme, de diverses natures à travers les différentes époques, bien que toutes irrationnelles et comme issues, tout aussi dangereusement nocives dans leurs conséquences les plus extrêmes, de préjugés tenaces au sein de l’imaginaire populaire, sinon de l’inconscient collectif. Elle y observe donc : « Il faut bien se garder de confondre deux choses très différentes : l’antisémitisme, idéologie laïque du XIXe siècle (…) et la haine du Juif, d’origine religieuse, inspirée par l’hostilité réciproque de deux fois antagonistes. On peut même se demander jusqu’à quel point l’antisémitisme tire son argumentation et son aspect passionnel de la haine religieuse du Juif. »

Affinant ensuite sa réflexion, Hannah Arendt pose alors, en des termes plus clairs encore, le problème, y mettant dès lors en relation directe, de manière plus spécifique, l’antisémitisme idéologique avec, au XXe siècle, la barbarie nazie, qui perpétra ce crime unique, dans les annales de l’(in)humanité, qu’est la Shoah. Elle y stipule donc, critiquant au passage ce coupable aveuglement dont fit preuve, de sinistre mémoire en ces obscures années-là, l’opinion publique : « Nombreux sont ceux qui pensent encore que c’est par accident que l’idéologie nazie s’est cristallisée autour de l’antisémitisme, et que la politique nazie s’est fixée pour but (…) la persécution puis l’extermination des Juifs. Ce n’est que l’horreur de la catastrophe finale, et plus encore le sort des survivants (…), qui ont donné à la ‘question juive’ la place essentielle qu’elle a occupé dans notre vie politique quotidienne. » Elle poursuit, non moins opportunément : « Les nazis (…) proclamèrent leur but : la persécution des Juifs dans le monde entier. » Paroles, certes, on ne peut plus tragiques mais lucides !

 

CRITIQUE POLITICO-PHILOSOPIQUE DE L’ANTISEMITISME

SELON JEAN-PAUL SARTRE

 

Jean-Paul Sartre n’est pas moins disert, dans ses pertinentes Réflexions sur la question juive (1954), sur cette épineuse problématique, encore brûlante d’actualité donc aujourd’hui, de l’antisémitisme. De fait, y affirme-t-il : « Si un homme attribue tout ou partie des malheurs du pays et de ses propres malheurs à la présence d’éléments juifs dans la communauté, s’il propose de remédier à cet état de choses en privant les Juifs de certains de leurs droits, ou en les écartant de certaines fonctions économiques et sociales, ou en les expulsant du territoire ou en les exterminant tous, on dit qu’il a des opinions antisémites. Ce mot d’opinion (…) suggère que tous les avis sont équivalents, il rassure et donne aux pensées une physionomie inoffensive (…) Au nom des institutions démocratiques, au nom de la liberté d’opinion, l’antisémite réclame le droit de prêcher partout la croisade anti-juive. »

Sartre, plus sévère encore dans ce juste diagnostic, en infère : « L’antisémitisme paraît être à la fois un goût subjectif (…) et un phénomène impersonnel et social qui peut s’exprimer par des chiffres et des moyennes, qui est conditionné par des constantes économiques, historiques et politiques. Je ne dis pas que ces deux conceptions soient nécessairement contradictoires. Je dis qu’elles sont dangereuses et fausses. (…) L’antisémitisme ne rentre pas dans la catégorie de pensées que protège le Droit de libre opinion. D’ailleurs, c’est bien autre choses qu’une pensée. C’est d’abord une passion. » C’est dire si, pour Sartre, l’antisémitisme s’avère, avant tout, un délit, que doit légitimement sanctionner le Droit, et, parallèlement, une pulsion qui surgit en dehors de toute Raison !

C’est à la sage et généreuse fin de ces Réflexions sur la question juive que Sartre se montre toutefois le plus déterminé, clair et concis, dans sa condamnation de l’antisémitisme. De fait, y conclut-il via, en cet ultime mais ferme passage, un éloge appuyé de l’Etat d’Israël, cause – le sionisme, par opposition à l’antisionisme qui ne s’avère souvent que l’hypocrite alibi de l’antisémitisme – qu’il prône donc avec netteté sur ce point focal : « La cause des Israélites serait à demi gagnée, si seulement leurs amis trouvaient pour les défendre un peu de la passion et de la persévérance que leur ennemis mettent à les perdre. (…) Pas un Français ne sera libre tant que les Juifs ne jouiront pas de la plénitude de leurs droits. Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un Juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie. » Magnifique de justesse !

Mais si cet appel quasi solennel de Sartre en faveur des Juifs de France résonne encore tellement aujourd’hui, au sein de la conscience collective, c’est qu’il pourrait continuer de s’adresser également, en réalité, à l’actuelle résurgence d’un antisémitisme tout aussi désinhibé dans l’Hexagone, sinon un peu partout en Europe comme, plus globalement, en Occident et surtout, en première instance, au Proche et Moyen-Orient ainsi que le donna à voir, dans sa plus sanguinaire manifestation, l’épouvantable pogrom, de nature génocidaire, perpétré le 7 octobre 2023, en un sommet de barbarie inégalée depuis l’Holocauste, par les terroristes islamistes du Hamas contre des Juifs innocents.

 

CRITIQUE ETHICO-METAPHYSIQUE DE L’ANTISEMITISME : DIALOGUE AVEC EMMANUEL LEVINAS

 

Dans un tout autre registre éditorial, quoique consacré toujours ici à cette thématique de l’antisémitisme dans son criminel rapport à la Shoah, Emmanuel Levinas, auteur de ce chef-d’œuvre de la métaphysique contemporaine qu’est Totalité et Infini Essai sur l’extériorité (1961), a officiellement dédié l’un de ses autres grands livres en matière d’étique ontologique, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1974), à « la mémoire des êtres les plus proches parmi les six millions d’assassinés par les nationaux-socialistes, à côté des millions et des millions d’humains de toutes confessions et de toutes nations, victimes de la même haine de l’autre homme, du même antisémitisme. » En voici le splendide, profond et fertile commentaire qu’Emmanuel Levinas lui-même en fait dans cet extrait du riche et précieux entretien qu’il m’a accordé le 5 décembre 1994, soit un an avant sa mort, survenue dans la nuit du 24 au 25 décembre 1995 (il s’agit donc là de sa dernière parole philosophique) :

 

D.S.S. : La dédicace de votre Autrement qu’être ou au-delà de l’essence s’avère particulièrement émouvante et significative, rédigée en des termes bouleversants !

E.L. : Effectivement ! Car Auschwitz est le Mal, le mal absolu, la concrétisation la plus horrible, et la plus condamnable à la fois, de l’antisémitisme. C’est pourquoi je considère l’antisémitisme comme, paradoxalement, un sentiment humain, en sa négativité, fondamental. Oui : j’irais jusqu’à dire cela ! Car c’est bien ce que veut dire cette dédicace. La métaphysique même implique, pour moi, la lutte contre l’antisémitisme : antisémitisme en tant que manière négative, comme chez Fichte, Hegel, Nietzsche ou Heidegger et, d’une certaine façon, la philosophie allemande en son ensemble, de pratiquer la métaphysique. Je suis, en effet, de cet avis-là. Absolument ! Car le Juif est, en quelque sorte, l’homme complet. Dire ou écrire cette phrase-là, particulièrement audacieuse, pourrait toutefois faire penser au fameux « orgueil juif ». Mais ce n’est pas de cet ordre-là, de cet orgueil, dont il s’agit ici. Car il convient, en effet, de surmonter cette autre forme, certes paradoxale, de l’antisémitisme.

 

D.S.S. : Qu’entendez-vous, au juste, par là ?

E.L. : L’antisémitisme est la grande, et grave, tentation humaine !

 

D.S.S. : En quel sens ?

E.L. : Parce que c’est toujours l’Autre qui, dans la tradition philosophique occidentale, est « responsable ». C’est donc toujours l’Autre qui, comme tel, est l’ennemi. C’est extrêmement, et malheureusement, simple ! Mais c’est cela même qu’il convient, précisément, de surmonter et de combattre. L’antisémitisme est une notion, une réalité, bien spécifique. La haine du Juif est, en fait, la haine d’Autrui. Et au sens profond du terme, dans cette mesure même où le vrai judaïsme n’est autre, justement, que l’amour du prochain, d’autrui. Ainsi détester, par exemple, un Turc ou un Chinois n’est pas, pour moi, la même chose que détester un Juif. Car la haine envers ce dernier, parce qu’il est essentiellement amour, est ainsi vécue de manière directe, émotionnelle, quasi épidermique. C’est là, très exactement, ce que j’appelle, en réalité, l’antisémitisme  : la haine de l’homme, non seulement pour l’homme, mais pour l’altérité, l’altérité de l’autre homme. Oui, c’est bien cela l’antisémitisme : l’antisémitisme en tant, négativement, que condition humaine !

 

D.S.S. : Mais peu nombreux sont pourtant les êtres – vous en conviendrez – qui réussissent à surmonter, sinon encore à pardonner, ce type de mal : la haine ou l’antisémitisme, lorsqu’ils sont à ce point ancrés dans la conscience individuelle, sinon, plus néfaste encore, l’inconscient collectif !

E.L. : Effectivement : l’antisémitisme est un sentiment très répandu, hélas, à travers le monde ! Je ne pourrais d’ailleurs pas en établir la juste proportion d’un point de vue « statistique ». Car il existe un autre type d’antisémitisme, encore bien plus détestable et pernicieux : celui qui n’est jamais nommé. C’est le plus perfide, le plus nuisible et le plus dangereux. En un mot : le plus exécrable !

 

Magnifique méditation, aussi dense qu’intense, sur l’essence profonde et réelle de l’antisémitisme, en effet, que celle, dans ce fécond dialogue, intitulé Questions de métaphysique – L’œuvre de l’âme[1], que j’eus naguère l’insigne privilège de réaliser avec Emmanuel Levinas !

 

D’où, cette conclusion : être Juif, bien plus qu’appartenir à une identité historique, anthropologique, culturelle, religieuse, idéologique, sociologique, politique, géographique, nationale, familiale ou même psychologique, c’est peut-être avant tout, plus authentiquement encore, relever, en vérité, d’une région plus haute et spécifique, transcendantale, de l’Être, d’une dimension plus proprement métaphysique, sinon ontologique, comme d’une autre mais essentielle portion de l’âme en son éthique, voire théologique, quintessence !

 

HUMANISME DE L’AUTRE HOMME : L’ESSENCE DE L’ÂME JUIVE

 

Davantage ! Car si le judaïsme s’avère effectivement, comme l’affirme Levinas, « une exigence infinie à l’égard de soi, comme une infinie responsabilité », connexe à l’idée suprême de « tolérance » au sein de l’humanité tout entière, c’est qu’il se fonde aussi, et peut-être surtout, sur le souci d’autrui, le respect de l’altérité, que Levinas nomme encore, en un mot, l’Autre, à travers son Visage : cet « humanisme de l’autre homme » (1972), comme le spécifie l’intitulé de l’un de ses plus beaux livres. Telle est la raison, précisément, pour laquelle l’éthique juive se présente, en définitive, comme le paradigme de l’universalisme.

Ainsi, en guise d’ultime conséquence, le meurtre dont a été victime Sarah Halimi ne s’avère pas seulement un meurtre, aussi abject soit-il, à l’encontre d’un être humain, mais, plus profondément, contre l’âme même et, dans cet emblématique cas, l’essence de l’âme juive en son abyssal, indicible, tréfonds, quasi sacré ! 

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER est philosophe, professeur, écrivain, auteur d’une cinquantaine de livres et directeur de plusieurs ouvrages collectifs, dont « L’humain au centre du monde – Pour un humanisme des temps présents et à venir » (Editions du Cerf) et « Critique de la déraison antisémite – Un enjeu de civilisation, un combat pour la paix » (Editions Intervalles).

 

[1] Daniel Salvatore Schiffer, Dialogues du Siècle, Editions Wern, Paris, 1997, p. 153-182.

 


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