D’Excalibur à Marx, et retour

par samuel_
vendredi 27 juillet 2018

Ceux qui ne savent pas ce que signifie le mot "syncrétisme", peuvent regarder sa définition dans le dictionnaire (Trésor) : "Combinaison plus ou moins harmonieuse d'éléments hétérogènes issus de différentes doctrines philosophiques ou visions du monde". S'ils se demandent, ensuite, quelles sont les choses qu'on peut trouver dans le monde actuel ou passé, qui peuvent être désignées par un tel mot, et qui justifient donc son invention, c'est d'abord à Robert de Boron qu'il leur faut penser. C'est en effet ce moine du Moyen-âge qui a conçu le projet de raconter une histoire (Merlin) : dont les héros seraient les guerriers des légendes celtiques, entourés des fées, lutins, géants, sorcières, dragons..., qu'on trouve aussi dans ces légendes ; et dans laquelle ces héros seraient, en même temps, de religion chrétienne, habitués de la prière et de la messe, ne trouvant pas de quête plus élevée que celle de retrouver le Graal, c'est-à-dire la coupe que Jésus utilisa pendant la Cène... Et tout cela le plus naturellement du monde, sans voir là aucune invraisemblance.

C'est aussi à Robert de Boron qu'on doit le récit de la désignation d'Arthur comme roi d'Angleterre. Comme c'est assez connu, pour tirer d'embarras les seigneurs de ce pays, qui ne savaient pas quel roi se donner, Dieu fit apparaître devant eux, alors qu'ils sortaient de la messe de Noël, une pierre dans laquelle était encastrée une épée, qu'on appellerait Excalibur. Celui qui réussirait à tirer cette épée de la pierre, leur dit Dieu, pourrait être considéré comme celui qu'il leur a choisi comme roi. Ce récit est admirablement enfantin. Il exprime un très beau désir : que l'ordre politique soit celui que Dieu, ou donc la morale, la justice, veulent. Il manifeste aussi que son auteur n'hésite pas une seconde à prendre son désir pour une réalité. Les idéalistes, sont ceux qui croient que ce sont les idées, comme celle de justice, qui en définitive guident l'histoire du monde. L'idéalisme peut prendre une forme moins naïve que celui de Robert de Boron. Par exemple celui de ceux : qui croient que ce sont les hommes qui, par leur volonté, font l'histoire ; tout en croyant que les hommes désirent, au fond, la morale, la justice... ; si bien qu'ils finiront, un jour ou l'autre, par établir le règne de ces belles choses dans le monde.

Mais même sous cette forme moins naïve, l'idéalisme reste un sujet de moquerie pour certains, parmi lesquels Marx. Toutefois, quel est le fin mot de la réflexion de Marx, tellement plus sérieuse selon lui que l'idéalisme ? "Travailleurs de tous les pays, unissez-vous", dit-il (Manifeste du Parti communiste). On peut déjà remarquer qu'il n'y a pas besoin d'être un grand savant, pour penser que "la raison du plus fort est toujours la meilleure", pour penser en plus que "l'union fait la force", et pour en conclure ce que Marx conclut : les gens qui ne sont pas très fortunés devraient s'unir, s'ils veulent établir un ordre politique qui ne soit pas trop en leur défaveur.

L'union est pour ces gens, la force par laquelle il peuvent établir un ordre politique juste : elle est pour eux l'épée Excalibur. "Saisissez-vous de cette épée !", leur dit Marx. Mais Marx omet de remarquer qu'il est très difficile, pour ces gens, de s'unir : cette grande difficulté est comme la pierre ou est encastrée l'épée. Marx omet encore de remarquer que c'est en étant justes les uns envers les autres que ces gens peuvent s'unir. L'épée de l'union ne se donnera à eux que quand ils seront assez justes les uns envers les autres. Cette épée-là ne se donne donc qu'à la main juste, de même qu'Excalibur ne se donne qu'à la main d'Arthur, et que (dans l'Ancien testament), la royauté ne se donne qu'à David, parce qu'ils sont "les préférés de Dieu", parce qu'ils sont justes. Robert de Boron avait donc raison. Depuis toujours, la vérité sort de la bouche des idéalistes : elle a beau prendre d'abord, quand ils sont d'abord des enfants, une forme très naïve, elle est déjà essentiellement la vérité.


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