Dans quelle mesure peut-on survivre à l’anarcho‑tyrannie ?
par Florian Mazé
lundi 16 mars 2026
L’anarcho-tyrannie tient en un paradoxe odieux : un État qui se montre hésitant là où il devrait être ferme — dans la protection des citoyens, dans la garantie de l’ordre public — et intrusif, voire hystériquement répressif, là où il devrait être modéré — dans la vie quotidienne, les démarches ordinaires, les initiatives individuelles… et surtout, la légitime défense. Ce renversement ne relève pas seulement d’un dysfonctionnement technique. Il traduit une perte de repères sur ce qu’est l’autorité légitime, y compris chez ceux qui sont censés incarner l’autorité : magistrats, hauts fonctionnaires, hommes d’État.
À cette crise de l’autorité s’ajoute ce qu’Arendt appelait la banalité du mal : un mal qui ne se présente pas sous la forme d’actes spectaculaires, mais sous celle de routines administratives, de décisions prises sans réflexion, de conformisme institutionnel. Il se manifeste lorsque des violences graves sont traitées avec légèreté, non pas toujours par cynisme, mais souvent par inertie ou aveuglement. Lorsque des victimes doivent se justifier davantage que leurs agresseurs, lorsque des citoyens inquiets sont renvoyés à leur « perception erronée »…
Un troisième élément complète ce tableau : un mensonge politique de type orwellien. Le mensonge contemporain ne consiste plus seulement à dissimuler la réalité, mais à la remplacer par un récit alternatif. Lorsque des faits établis sont présentés comme de simples impressions, lorsque des phénomènes visibles sont minimisés, lorsque l’expérience vécue est disqualifiée au nom d’une version officielle, lorsque l’évidence même est niée et condamnée. Ce n’est pas seulement une manipulation : c’est une atteinte au tissu même du politique. Et lorsque ce monde commun se fissure, la discussion publique devient impossible.
Pourtant, malgré ce diagnostic sévère, il existe une possibilité d’évolution qui ne passe ni par une réforme institutionnelle immédiate ni par un surcroît de technologie. Elle pourrait venir d’un phénomène plus profond : un retour au réel. Certes, notre époque tend à substituer au bon sens des processus abstraits, des systèmes techniques et administratifs qui échappent à la compréhension humaine. Toutefois, lorsque ces systèmes se fragilisent — par saturation, par inefficacité, ou même par effondrement partiel — les individus sont contraints de renouer avec une réalité plus tangible.
Un monde moins saturé de technologie et de dispositifs pourrait être un monde où les responsabilités redeviennent visibles, où les actions ont des conséquences perceptibles, où la parole retrouve sa valeur parce qu’elle n’est plus noyée dans un flux continu de signaux contradictoires. Ce retour au réel ne serait pas un recul, mais une clarification : un environnement où les faits reprendraient du poids, où les relations humaines redeviendraient directes, où le bon sens retrouverait une fonction politique.
Dans un tel contexte, la survie dans l’anarcho‑tyrannie ne consiste pas seulement à résister, mais à se préparer en douceur. Préparer des formes de sociabilité plus robustes. Préparer des espaces de discussion où la réalité peut être partagée. Préparer des pratiques d’autonomie qui ne reposent pas sur des systèmes opaques. Préparer, en somme, les conditions d’un monde où l’autorité pourra être reconstruite sur des bases plus solides. Pour être plus clair : commencer à comprendre qu’on vivra peut-être un jour sans téléphone mobile, sans livreurs de pizzas, voire sans eau courante ni électricité. Ce qui nous mettra des claques salutaires, préparant un supplément d’âme et un surcroît de vitalité physique.
L’anarcho‑tyrannie n’est pas un destin écrit pour toujours, c’est un douloureux symptôme. Comme un abcès douloureux, mais qui peut éclater d’un moment à l’autre, préfigurant la guérison. Il signale la fin d’un cycle où la technique, l’administration et le récit politique avaient pris le pas sur l’expérience vécue. Dans Autour de Galilée, Ortega y Gasset signalait déjà qu’on peut difficilement se convaincre éternellement que deux et deux font cinq. La période qui s’ouvre pourrait être difficile, mais elle contient une possibilité : celle de retrouver un rapport plus direct au réel, et donc de reconstruire un monde commun plus stable, plus intelligible, plus humain. À long terme, la vérité finit toujours par réapparaître, même lorsqu’elle a été provisoirement obscurcie.
Veritas filia temporis. La vérité est fille du temps.
Florian Mazé
Écrivain, passionné de collapsologie,
fondateur du Low-tech Punk en science-fiction