De la morale et du moral en politique

par Jules Elysard
vendredi 12 avril 2013

« J’ai été pris dans une spirale du mensonge et m’y suis fourvoyé. Je suis dévasté par le remords. »[1]

Voilà qui est parler. C’est quasiment hugolien. Jérôme Cahuzac, dont les initiales sont doublement historiques, aurait pu continuer et déplorer :

« La dévastation s'abattant sur la misère, le vautour s'acharnant sur le ver de terre. »[2]

C’est autre chose que Jean François Copé, l’homme qui a « arrêté la langue de bois », ne veut « pas se cacher derrière son petit doigt » et a « envie de dire » des choses tous les jours…

[1] Publié sur son blog, ces lignes pourront peut-être servir à un prochain « mis en examen » : http://www.jerome-cahuzac.com/

[2] Victor Hugo : Quatre-vingt-treize (1874)

 

***

 

De la morale

Mercredi 2 avril, au petit matin, Jef a d’abord envie de dire qu’il « prend bonne note » des déclarations de François Hollande, mais estime que « rien dans ce qu'il a proposé (…)n'aurait permis d'en connaître plus, notamment rien n'aurait permis d'éviter le mensonge auquel s'est livré Jérôme Cahuzac ». Et il a eu envie de réitérer « des questions qu'aujourd'hui, tous les Français se posent : François Hollande était-il au courant, Jean-Marc Ayrault était-il au courant et ce, depuis quand ? ».

Puis dans la journée, tel un Cicéron de l’Essonne, il a eu envie demander la démission de gouvernement Ayrault, ou tout au moins celle du ministre Moscovici, celui dont l’affreux Mélenchon et ses complices disaient pis que pendre il y a quelques jours[1].

Bien sûr, il est dans son rôle, le Jef, et il n’est pas tout seul. Toute la droite peut reprendre le refrain. Stigmatiser la faillite de la « gauche morale » qui donne des leçons et qui est prise la main dans le sac, les doigts dans le pôt de confiture et le nez dans un rail de coke.[2]

C’est le destin de la gauche, surtout depuis Mitterrand. Dès lors qu’elle parvient au pouvoir et cesse d’être idéaliste, irréaliste, angélique, elle devient réaliste et carrément diabolique, se convertit à l’économie de marché et plonge dans les affaires les plus sordides.

Qu’on se rappelle Bernard Tapie. Voulant convertir Pierre Desproges aux délices de l’entreprise comme si vous y étiez, il lui intimait le conseil : « Plonger et réussir ».

« Réussir et plonger », lui rétorqua Desproges. Et Tapie le prit au mot.

Du moral

Jérome Cahuzac pourra peut-être revenir un jour et déclarer : « J’ai changé », comme disait l’un ; « J’ai payé », comme disait l’autre.

Jeudi 3 avril, il n’avait pas le moral du tout. Son ami Dominique Lefebvre, député dépité du Val d’’Oise, dit de lui que c’est un homme « "d'une grande fragilité", qui est "dévasté, détruit" ; qu'il "faut accompagner pour qu'il aille au bout de sa démarche de vérité". Il craint même qu'il ne s'en prenne à lui-même physiquement . « Parce que cette idée lui a traversé l'esprit, parce que c'est dur, parce qu'il a probablement honte…À ceux de ses amis les plus proches, il n'a cessé de demander pardon. »

Un de ses collaborateurs confiait que « "C'est un homme dévasté, conscient de tout le mal qu'il a pu faire. »

Une journaliste l’avait eu au téléphone et déclare qu’« "Il ne va pas bien du tout, c'est un homme vraiment touché, fragilisé, abattu, carbonisé ».

On peut parler de burn-out. Mais on peut parler aussi de karoshi ou de hara-kiri.

Mais c’est fort abusivement qu’on le compare à Pierre Bérégovoy. Il conclut ses aveux en écrivant :

« Penser que je pourrais éviter d’affronter un passé que je voulais considérer comme révolu était une faute inqualifiable. J’affronterai désormais cette réalité en toute transparence. »

C’est plutôt à Lionel Jospin qu’il ferait penser. « J’ai fendu l’armure », avait-il déclaré pendant la campagne présidentielle de 1995.

Cette expression sera employée aussi au sujet d’Alain Juppé. Mais elle peut être entendue aussi : « fendre la cuirasse ».

Les trois hommes affichaient une image d’austérité et de morgue. Sept ans plus tard, Jospin avant de s’effondrer dans une seconde campagne présidentielle, dira qu’il est « un austère qui se marre ». Et Juppé sera condamné par la Justice pour éviter cette humiliation à son maître.

Mais leur cuirasse était celle de leur autorité et de leur arrogance naturelles. Cahuzac, lui, était certes arrogant, voire méprisant, face un Mélenchon qui, mettait en question sa politique d’austérité. Il était dans engoncé dans une cuirasse de déni et de mensonge et sa politique était une politique de dissimulation.

C’est cette armure, cette cuirasse caractérielle, que Cahuzac a fendu mardi et depuis, fort naturellement, il s’écrase et s’effondre. [3]

Mais, comme le demande le philosophe : « dans quel monde vivons-nous donc si ce dont nous plaignons, c’est d’être privés de privé ? » [4]

la morale de cette histoire

Ni le chevalier Gaino ni les tourtereaux Balkany ne sont venus donner de la voix comme ils le faisaient récemment pour défendre un présumé innocent.

Au-delà de la posture politicienne (il faut bien s’opposer au gouvernement socialiste), les dirigeants de la droite parlementaire sont embarrassés avec le Cahuzac. Ils l’applaudissaient « comme professionnel », « préparé pour le job », quand il était ministre du Budget et de la rigueur nécessaire. Et ils savent bien qu’il aurait pu être un des leurs.

Bernard Marris, dans son dernier face à face avec Dominique Seux[5], rappelait, au-delà de cette déplorable affaire qui mettait sur la touche un ministre rigoureux, les efforts entrepris par le gouvernement de François Hollande pour moderniser l’économie française. Et il regrettait que la droite ne reconnaisse pas ces efforts, toutes ces mesures que ce gouvernement avait prises au risque de déplaire à son électorat et que la droite elle-même aurait aimer pouvoir prendre. Mais tonton Bernard devrait savoir que le gauche française n’en fera jamais assez dans le reniement pour plaire à la droite française ; pour lui ressembler tout à fait ; pour mériter d’être à sa place aux affaires.

Bien sûr, la proximité idéologique entre les partis de gouvernements est connue du grand public. Quelques personnalités classées à gauche, issues du règne de Mitterrand, ont d’ailleurs pu, sans forcer leurs natures ; participer à l’ouverture sarkozyenne. Et même si les médias donnent parfois la parole à Emmanuel Todd, Jacques Sapir, Jacques Généreux ou Frédéric Lordon, les débats « sérieux », les débats « économiques » ont général lieu entre des experts qui ne s’opposent que sur des détails.

Les débats « politiques », eux, peuvent donner lieu à quelques affrontements, surtout lors des consultations électorales, parce que même des « mouvements de pensée » fort minoritaires obtiennent droit de cité. Mais ce sont des débats qui ne sont pas vraiment « sérieux », s’ils sont parfois violents : c’est pourquoi on dit qu’ils sont « idéologiques ».

Depuis la Révolution, deux ou trois figures encombrent ce débat politique. D’abord, Robespierre et Danton, l’incorruptible qui avait une pierre à la place du cœur et le jouisseur truculent qui avait un cœur gros comme ça et pouvait mettre ses couilles sur la table.

Michel Sardou l’a chanté : « La révolution, c’est Danton » Pas ce Robespierre poudré, « cet impuissant fou d’ambition ». Gérard Depardieu l’a incarné tant dans sa vie qu’au cinéma.[6]

Robespierre, lui, ne trouve des défenseurs que dans la gauche de la gauche ou l’extrême-gauche. Il est généralement décrié comme « massacreur », à l’instar de Fouquier-Tinville, Collot d'Herbois ou Carrier. En revanche, le plus grand massacreur de l’époque, Napoléon Bonaparte, est communément salué comme un héros national. Mais il est vrai que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire.

À commencer par François Guizot qui, plutôt que d’écrire une Histoire de la Révolution Française comme Michelet, écrivit une Histoire de la révolution d'Angleterre en 1846[7].

François Guizot est connu par ailleurs pour la formule « Enrichissez-vous... » qui est une variante du « laissez-faire  » attribué à Turgot. Les fondamentalistes du libéralisme tiennent à préciser que la formule devrait être « "laissez-nous faire" et, plus complètement, "laissez-nous faire, laissez-nous passer" »[8]. 

C’est exactement ce qu’avait cru comprendre le pauvre Cahuzac comme le comprennent tous les vrais entrepreneurs, ceux qui osent prendre des risques : l’intervention de l’Etat doit être limitée à ses fonctions régaliennes (armée, police, diplomatie). La police doit pratiquer la tolérance zéro à l’égard de la délinquance, mais la notion de délinquance financière ne doit pas être étendue à la pratique courante des affaires.

Car trop de rigidité morale dans le contrôle du monde des affaires risque de nuire au moral des entrepreneurs. Moraliser le capitalisme est une entreprise qui doit être laissée aux seuls acteurs du marché.[9]

Larirette, larirette…

http://www.youtube.com/watch?v=djuLvrGSFiI

http://www.youtube.com/watch?v=qmuy85NC8Lo

 

Annexes

http://www.arte.tv/fr/schaeuble-et-moscovici-invites-d-arte-journal/7431086.html

http://www.france2.fr/emissions/ce-soir-ou-jamais



[1] A cette époque, déjà ancienne dans cette société d’amnésie spontanée, on avait vu des relents d’antisémitisme dans les propos du sans-culotte Mélenchon. Et Jean François Copé est spontanément disposé à dénoncer l’antisémistisme.

[2] Eric Zemmour va trépigner sur tous les sièges qu’on lui offrira, Eric Brunet va s’indigner dans Direct de droite et Axel de Tarlé va pouvoir poser dans C à dire ou dans C dans l’air des questions qui dérangent.

[3] Mais dès le vendredi, on apprenait que, quoique un peu dépité, il disait vouloir redevenir député, sans forcément revenir au Palais Bourbon. Un des ses amis confiait même au Figaro : « N'oubliez pas que Jérôme Cahuzac est un boxeur. » http://www.lefigaro.fr/politique/2013/04/05/01002-20130405ARTFIG00444-jerome-cahuzac-veut-revenir-a-l-assemblee-nationale.php

[4] http://philosophie.blogs.liberation.fr/noudelmann/2009/01/fendre-larmure.html

[5] http://www.franceinter.fr/emission-le-debat-economique-les-consequences-economiques-de-laffaire-cahuzac

[6] Depuis, la rumeur prétend qu’il s’apprête à incarner un autre grand jouisseur, par ailleurs proche de Jérôme Cahuzac : Dominique Strauss Kahn.

[7]Et il écrivit en 1850 : Pourquoi la révolution d’Angleterre a-t-elle réussi ? Discours sur l’histoire de la révolution d’Angleterre

[8] http://www.wikiberal.org/wiki/Laissez-faire

[9] Comme le demandent avec leur pertinence habituelle les fondamentalistes de Wikiberal : « Qui peut avoir le sentiment que nous vivons dans une société économique du "laissez-faire" alors que règne le "harcèlement textuel ? »

 


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