De la panique avant toute chose

par Michel Koutouzis
mardi 5 avril 2011

Le capitalisme est censé simplifier le message. Ses adorateurs le vendent comme un système qui n’a d’autre atout que le fait qu’il fonctionne. A la rigueur, qu’il est parallèlement compatible avec toute culture et tout système de pensée. Le capitalisme se voudrait déconnecté de valeurs, d’éthique, de mode de vie et de croyances. Il serait le seul à produire des richesses pour un monde meilleur, délesté du poids de certitudes et autres inquisitions. Pour le capitalisme, la crise de sens n’existe pas.

Voilà le mythe, très simple, la narration sans feuilles de vigne et sans états d’âme qui expliquerait sa domination. Cette fable, volontairement axée sur l’efficacité comme seul moteur de l’histoire, n’est pas très différente de celle du communisme réel, celui pratiqué en URSS et ses satellites. Au point que tout couac, toute crise, tout échec, sont analysés comme des problèmes techniques, des dérives et de fautes humaines, qui, en aucune manière ne mettent en cause les principes (ceux qui justement n’existent pas), et que la solution serait à chercher dans les fondamentaux, un retour en arrière, et à mettre sur le dos de ceux qui n’appliquent pas les règles de manière totale.

Ce fondamentalisme narratif ne peut survivre qu’en niant le Temps lorsque les affaires coulent plus ou moins as usual, et à déplacer la responsabilité des crises chez l’Autre et le non convaincu quand ça va mal. Comme le dit très justement Slavoj Zizek dans son ouvrage « D’abord comme idéologie puis comme farce », Hitler l’avait emporté dans le concours narratif des causes de la crise en l’expliquant de manière simpliste par le « complot juif ». Déjà à l’époque la gauche espérait que la crise allait ouvrir la voie d’un radicalisme révolutionnaire, tandis que dans les faits il y avait une montée évidente du racisme, du protectionnisme identitaire, des nationalismes, débouchant sur des guerres permettant in fine au capitalisme de dépasser une crise rampante depuis 1929. En effet, espérer la chute du capitalisme comme conséquence de ses propres impasses, permettait à ce dernier d’agir sur les raisons techniques que lui même identifiait comme les seules causes de la crise. C’est-à-dire l’Etat de droit, les progrès de justice sociale conquises péniblement, le rôle de l’Etat neutre et arbitre, etc. 

Il est étonnant de voir aujourd’hui l’étonnement ambiant concernant la montée des droites extrêmes en Europe. Il est étonnant aussi de ne pas saisir le sens de ses transformations d’image. En effet, ces dernières, ayant parfaitement intégré le fait que ce n’est plus un projet collectif et social qu’ils ont en face d’eux mais une dérive individualiste et un sauve qui peut écervelé cherchant le réconfort paisible et simple, la préservation des richesses « bien acquises », elles s’habillent en conséquence. Ce n’est absolument pas un hasard si de l’Autriche aux Pays Bas, de la Suisse à la Belgique, de la Hongrie à la France ou la Toscane, les dirigeants de la droite extrême se choisissent des dirigeants bébés-cadoms, dandys, jeunes femmes propres en elles, gays lurons. Ce n’est pas un hasard non plus si ces dirigeants, déguisés en comble de progrès occidental, manifestent pour le maintien de leurs avantages, leur mode de vie, leur modernité, leurs signes distinctifs narcissiques et souvent déviants au regard de leurs prédécesseurs. Tels des aristocrates voulant prendre soin de leur peuple face aux barbares qui envahissent leurs petits fiefs. 

Tout comme l’entre deux guerres, ces contremaitres bienveillants offrent une fable nostalgique du capitalisme, épuré de sa « financiarisation cosmopolite » et de sa « spoliation par des corps étrangers barbares ». En effet, la première réaction à l’effondrement d’un système non assumé par ses protagonistes est une panique qui appelle le retour aux fondamentaux, ce que Naomi Klein appelle le « dogme du choc » : non seulement ne sont pas contestés les fondamentaux de ce système mais on exige leur retour dans leur forme originelle.

L’aliénation du discours dominant (soi-disant dépourvu d’idéologie) par les gouvernants qui refusent d’assumer le fait que la crise financière (puis économique, ensuite sociale, enfin des dettes souveraines, des matières premières, de l’énergie, ou tout simplement alimentaire et de l’eau) se situe ailleurs que dans des lacunes techniques, renforce ce désir fondamentaliste de retour aux « sources ». Tout comme l’incapacité de la gauche de contester dans son ensemble un système qui a largement fait la preuve de son manque d’efficacité, c’est-à-dire de la seule valeur le justifiant.

Ceux qui pensent que le discours « de la droite », de plus en plus xénophobe et cherchant des boucs émissaires est l’unique élément qui renforce l’extrême droite, se trompent, une fois de plus. C’est le capitalisme lui même et ses crises qui en sont la cause première. Et c’est le capitalisme qu’il faut contester comme système de pensée dissimulé et comme producteur d’idéologie non affirmée qu’il faut combattre. Un dirigeant de l’extrême gauche, se définissant comme « révolutionnaire » trouvait que la révolte des peuples arabes avait eu comme première conséquence que l’on puisse enfin considérer la révolution comme possible. Certes, mais quel aveux d’échec pour la pensée révolutionnaire occidentale, elle aussi prisonnière des propositions ponctuelles et de réactions radicales au sein d’un système, fussent-elles des « luttes contestataires ». 

Les fondamentalistes du marché imposent une fable exigeant le la mort de l’impôt, de l’Etat providence, de l’Etat de droit, la fin de la sécurité sociale, la dérégulation forcenée comme seule sortie à la crise. Ce n’est pas en essayant de protéger une à une ces valeurs attaquées ou en exhibant les inégalités flagrantes qu’elles génèrent, mais en attaquant la fable en tant que telle que l’on produit du radicalisme révolutionnaire. Si faire sérieux (autre piège imposé par le marché) consiste à conquérir une respectabilité permettant de mieux emprunter ne vaudrait-il pas mieux paraître irresponsable ? De toute façon, on ne réussira jamais à atteindre le niveau d’irresponsabilité des dirigeants de Goldman Sachs et des ayatollahs du marché nous gouvernant.


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