C’est une actualité bizarre qui débarque ce week-end dans nos écrans d’ordinateur ou dans la presse papier, une sorte de piqure de rappel d’événements anciens : "
Un jet appartenant à un cadre supérieur dans la société américaine qui a acheté le Liverpool Football Club a été affrété par la CIA et utilisé dans les vols qui serait lié à la remise de suspects terroristes. L’avion est la propriété de Phillip Morse, 69 ans, le vice-président de la Nouvelle-Angleterre Sports Ventures, qui a racheté le club le vendredi pour 300 millions de livres. Une enquête a établi que, entre 2002 et 2005, la CIA a utilisé comme charter l’avion de M. Morse en payant des millions de livres et fait une utilisation intensive de celui-ci". L’avion, avant d’arborer le logo de Liverpool en arborait un autre : celui de l’équipe de base-ball des
Red Soxs ; dont Morse était aussi fervent supporter. Un logo peint sur la queue le montrait à l’évidence. Un logo qui a été vu un peu partout dans le monde, sans que son propriétaire ne soit obligatoirement à bord...
Un avion qui a beaucoup volé ses dernières années, mais aux frais du contribuable américain en réalité.
"Les documents de la Federal Aviation Administration obtenus par le Chicago Tribune montrent que Gulfstream N85VM a été à de nombreux endroits, partout dans le monde, où les Red Soxs ne sont certainement jamais allés. Entre Juin 2002 et Janvier de cette année (2005), le Gulfstream à fait 51 visites à Guantanamo, à Cuba, le site de la base navale américaine où plus de 500 personnes soupçonnées de terrorisme sont derrière les barreaux. Durant la même période, l’avion a enregistré 82 visites au Washington Dulles International Airport ainsi que des embarquements à l’Andrews Air Force Base en dehors de la capitale et sur des bases aériennes des États-Unis, et à Ramstein et Rhein-Main en Allemagne. Le carnet de vol de l’avion montre également des visites en Afghanistan, au Maroc,à Dubaï, en Jordanie, en Italie, au Japon, en Suisse, en Azerbaïdjan et en la République tchèque". Voilà un appareil qui n’a pas chômé, se dit-on ! Fichtre !
L’avion a en fait été surtout mêlé à une sombre histoire. Les faits se sont passés en Europe, en Italie plus exactement, en 2003. Des faits graves, un enlèvement raté, qui ont abouti, pour une fois à un jugement de tribunal rendu le 4 novembre 2009 seulement... entaché de l’habituel poids diplomatique qui a empêché les vrais coupables, à savoir les responsables, d’être condamnés. "Secret d’Etat" à t-on appris au dernier moment (où à la dernière tractation, si vous préférez) ! Mais ce n’est pas la condamnation (par contumace, pas un des membres de la CIA n’était présent !) qui nous a semblé l’élément le plus notable de cette affaire. Ce sont les résultats de l’enquête, qui ont démontré dans le détail ce que l’on soupçonne ici depuis de nombreux épisodes, à savoir que la CIA a agi en Italie avec l’aide pressante et constante de l’ambassade américaine à Milan et à Rome, et a utilisé du matériel fourni par cette même ambassade. Tout en agissant avec un amateurisme désolant, qui rendrait en comparaison intelligent notre célèbre Jack Idema. Et tout en ayant aussi recours à la torture, perpétrée en Egypte, via avion spécial : bref, un schéma bien connu des lecteurs désormais. La cellule milanaise de la CIA a agi en toute impunité, comme au bon vieux temps de l’avant commission Church de 1976 !
Les faits sont pourtant probants : en mars 2003, les services secrets italiens reçoivent un message inquiétant : un imam "dangereux" a disparu sur leur territoire. Le message provient de la CIA. Selon cette source, l’imam se serait échappé vers les Balkans pour y fomenter des actions terroristes. L’homme s’appelle Hassan Mustafa Osama Nasr, c’est un réfugié Egyptien connu sous le nom d’Abu Omar. Ayant fui l’Egypte pour être en relation avec le Jemaah Islamiah, un parti extrémiste islamiste opposé au pouvoir égyptien : dans sa fuite, recherché par la police égyptienne, il était parti tout d’abord en Albanie, puis en Allemagne et en Bosnie, pour atterrir au final en Italie. Il avait tout du profil de l’intriguant extrémiste ! Pendant un an, les services secrets italiens vont le rechercher à l’endroit indiqué par la CIA. Ils le surveillaient déjà depuis longtemps, ses prêches étant plutôt violents, l’homme étant soupçonné de fomenter le terrorisme en Italie et ailleurs. Ils le chercheront sans succés : il se sont fait mener en bateau, par la CIA, qui a envoyé en réalité un faux message.
L’homme a été en réalité kidnappé par cette même CIA, par sa cellule italienne, et a été jeté dans un jet, le fameux N85VM (devenu depuis N227SV) arrivé la veille, le 16, de Dulles et Ramstein, et envoyé promptement en Egypte pour y être torturé. Parti d’Aviano, sur la base US italienne, le 17 février 2003, l’avion volera d’abord vers Ramstein en Allemagne avant de redécoller vers le Caire. Le 18, à 5h52 du matin, il était déjà de retour à Shannon, en Irlande. Le 26 janvier 2004, il repartait d’Amman en Jordanie, direction la Roumanie, d’où il repartait le 27 pour Barcelone puis Washington. Le 1er octobre 2004 il effectuait un vol de Rabat (Maroc) jusque Amman, et après repartait vers la base militaire de Kogălniceanu, en Roumanie, où se situe le 458th Air Expeditionary Group, à Constanta, puis enfin redécollait vers Rome. Toujours avec le logo des RedSocks sur la queue !
Le nom de Kogălniceanu n’est pas un hasard non plus sur son parcours : y a transité d’autres appareils similaires : "Kogălniceanu est également accusé d’être l’un des sites noirs impliqués dans le réseau de la CIA des « restitutions extraordinaires ». Selon les données d’Eurocontrol, il a été le site de quatre atterrissages et deux escales d’aéronefs identifiés comme appartenant probablement à la flotte d’avions de la CIA des "renditions" y compris au au moins un jet d’affaires largement utilisé, LE N379P (plus tard, enregistré, et plus fréquemment cités comme étant le N44982). Les médias ont largement diffusé les rapports d’un fax intercepté par les services secrets suisses, daté du 10 novembre, 2005, à 20:24, qui a été envoyé par le ministre égyptien des Affaires étrangères, Ahmed Aboul Gheit, au Caire, à son ambassadeur à Londres. Il révélait que les États-Unis avaient détenu au moins 23 prisonniers irakiens et afghans dans une base militaire appelée Mihail Kogalniceanu en Roumanie, et ajoutait que d’autres prisons secrètes se trouvaient en Pologne, en Ukraine, au Kosovo, en Macédoine et en Bulgarie", nous indique Wikipedia. Il n’y a pas, le réseau a bien fonctionné pendant des années, au mépris des lois des pays traversés !
Entre temps, la justice italienne s’est mise en marche : tenace, elle a découvert le pot aux roses et révèle le tout à la presse. L’Italie est outrée : on a kidnappé quelqu’un sur son territoire au mépris de ses lois, et on a surtout ridiculisé ses services secrets
: "L’enlèvement d’Abou Omar a été non seulement un crime grave contre la souveraineté de l’Italie et les droits de l’homme, mais il a également gravement endommagé les efforts contre le terrorisme en Italie et en Europe ", a déclaré Armando Spataro, le procureur principal de Milan. "En fait, si Abou Omar n’avait pas été enlevé, il serait maintenant en prison, soumis à un procès régulier, et nous aurions probablement identifié ses autres complices". L’histoire ira loin, le même juge assigant 22 personnes en procès, toute la cellule locale de la CIA, mais aussi, fait plus grave, des membres de l’ambassade US ayant participé selon lui à l’enlèvement : c’est devenu un problème de souveraineté nationale, visiblement bafouée, comme au bon vieux temps du Katanga ou du Congo, voire du Nicaragua. Les américains, à Milan, se sont comportés en république bananière. Bien entendu aussi, tous les regards de la justice italienne se tournent alors vers Silvio Berlusconi, qui aurait pu approuver secrètement l’enlèvement, étant un zélé partisan de l’intervention afghane. Un membre de son cabinet,
Roberto Castelli, est particulièrement visé : ce dernier ne trouve rien de mieux que de traiter le juge menant l’affaire de "
militant gauchiste", ce qui n’est pas fait pour calmer le jeu. Castelli, vice-ministre des Infrastructures et des Transports de l’Italie (et ancien garde des Sceaux !), est de la
Ligue du Nord d’extrême droite, qui a proposé entre autre de mettre une croix chrétienne au milieu du drapeau italien
"afin d’envoyer un signal fort pour battre l’idéologie franc-maçonne et philo-islamique"... Lors du viol d’une étudiante, le même déclarera en avril 2008 qu’
"il faut remplir les prisons. Le message des urnes est clair : les gens veulent plus de sécurité et il faut la leur donner". Quitte à tricher avec les enfermements, pourrait-on ajouter. Bref, un agitateur d’extrême droite, venu prêter main forte à son premier ministre aux idées similaires.
Les policiers italiens n’ont aucune peine à remonter l’équipe qui se cache derrière l’enlévement :
"Toutefois, les agents de la CIA ont agî inhabituellement en amateurs pour camoufler leurs traces. Beaucoup de ceux qui sont impliqués sont restés à Milan sous leurs vrais noms, ont réservé dans les hôtels discrets mais ont acheté avec leurs propres cartes de crédit, et même dépassé des limites de vitesse. Ce sont tous des faits considérés comme des manques évidents de professionnalisme d’une équipe "fantôme". Les américains ont également utilisé des téléphones cellulaires des États-Unis vers l’ ambassade du Canada, sans changer leurs carte SIM et ont, bavardé librement avec leur famille et leurs amis et fait de nombreuses appels à un numéro dans le nord de la Virginie - au siège de la CIA à Langley" note effaré le First Post... un comportement aberrant, comme s’ils bénéficiaient d’une totale impunité. Ou s’ils étaient totalement inconscients ou sous une direction fantoche.
Entretemps, l’histoire s’est pas mal compliquée : alors qu’il était détenu en Egypte, Nasr a réussi en mai 2004, on ne sait comment, à téléphoner à sa famille restée en Italie, où il a annoncé que d’autres enlèvements étaient prévus. Des conversations interceptées cette fois par les services italiens, qui redoutent une deuxième fois de se faire berner et ont mis tout le monde sur écoutes. Un de ses exilés égyptiens, Mohammed Reda est selon lui visé. Or Nasr, dans son coup de fil, parle clairement d’un "arrangement" entre les autorités italiennes de Berlusconi et de la CIA. "Ils lui ont dit que tôt ou tard le même sort aurait été causé à trois d’entre nous, qu’ils nous prendront dès que possible ", racontera Reda aux enquêteurs, selon des documents judiciaires. "Ils disaient-ils avaient conclu des accords avec les autorités italiennes qui pourraient facilement assurer notre capture. Si on ne se laisse pas faire, on saura nous enlever. " Le scandale enfle en Italie, terre d’accueil de ce genre de choses depuis que Berlusconi est au pouvoir : lors du procès, on assistera au déballage de tous ses coups tordus et de toutes ses écoutes. Le parquet de Milan émettra bien des mandats d’arrêt contre les accusés américains tout au long de l’instruction, de 2005 à 2006, mais les ministres successifs de la Justice italiens, sous la gouvernance de Berlusconi, comme celui de Prodi, qui n’a pas tenu longtemps, ont toujours refusé de les transmettre au gouvernement des États-Unis.
Un procés aura bien lieu pourtant à partir de janvier 2007 : ce sera celui de la cellule italienne de la CIA... et du rôle de l’ambassade US sur place. Il sera désastreux pour son responsable de Milan et pour les Etats-Unis. "La police italienne a dit qu’il y avait des preuves que le responsable de la CIA de Milan, identifié dans les dossiers judiciaires comme étant Robert Seldon Lady, a pris l’avion pour Le Caire peu de temps après la disparition de Nasr, un voyage que de nombreux analystes de lutte contre le terrorisme concluent comme une participation aux premiers interrogatoires. Il a passé trois semaines là-bas. L’avocat de Lady a reconnu dans les documents montrés à la cour qu’il est un ancien officier de la CIA qui travaillait en Italie depuis quatre ans, alors qu’il était en poste au consulat des États-Unis à Milan".
Pour Lady, le désastre sera en effet total : les services secrets italiens se vengeront, en allant perquisitionner chez lui et en ramenant le tout au tribunal. "Les enquêteurs ont saisi des disques informatiques dans la maison de Lady à l’extérieur de Milan qui montrent qu’il avait fait des réservations de Voyage sur un site Web pour voler de Zurich au Caire cinq jours après Nasr avait disparu, avec un vol de retour prévu pour trois semaines plus tard. Les relevés de téléphone cellulaire montrai ent également que des appels ont été passés à partir du Caire sur un téléphone que l’on croit être utilisé par Lady au cours de cette période, montrent des documents judiciaires. Au cours de leur perquisition au domicile de Lady, la police a trouvé un disque dur avec une photographie numérique de Nasr, le montrant en train de marcher le long du même bloc d’habitation à Milan où il a été enlevé, un mois après que la photo ait été prise." Accablant : la photo en noir et blanc figure en bas de ce dossier.
Aucun des 22 membres incriminés de la cellule milanaise de la CIA ne sera présent à son procès. Le 4 novembre 2009, il sont condamnés par défaut. "Dans une décision historique, dont les conséquences auront une portée mondiale, un tribunal a condamné in absentia 23 agents américains de la CIA pour leur rôle en 2003 dans l’enlèvement et la restitution d’un citoyen italien, Abou Omar" écrit la presse, qui salue le courage de la justice italienne : "c’est effectivement un événement historique, car ce verdict constitue la première fois dans le monde où le programme de restitution extraordinaire de la CIA est condamné par une instance judiciaire". Mais une condamnation pour la forme, note Amnesty "Aucun des ressortissants américains qui ont été reconnus coupables n’était présent lors du procès. La législation italienne autorise les procès par contumace, mais le droit international requiert de l’accusé qu’il soit présent lors de la lecture de l’acte d’accusation, de la défense, de l’examen des éléments de preuve et de la comparution des témoins. S’ils sont finalement arrêtés, les ressortissants américains reconnus coupables par contumace auront le droit d’être à nouveau jugés devant un autre tribunal, et d’être présumés innocents à l’ouverture de ce nouveau procès." Les sentences prononcées n’étaient pas légères, allant d’une durée de cinq ans pour 21 agents de la CIA et un officier de l’armée de l’air américaine, Robert Seldon Lady se voyant infligé 8 années de prison !
Le tribunal infligera également des peines à des membres des services secrets italiens, reconnus coupables d’avoir aidé les américains : tout le monde, dans le service n’avait donc pas la même lecture des faits ! En fait, c’est la sécurité militaire qui sera mise en cause : il y a en plus bien eu guerre des services secrets dans le pays, les militaires ayant soutenu à fond Berlusconi (ou Prodi) contre les services civils ! "Des agents italiens ont aussi été reconnus coupables dans l’affaire mais le juge présidant le tribunal de Milan, Oscar Magi, a statué que ni l’ancien chef des services du renseignement militaire de l’Italie (Servizio per le Informazioni e la Sicurezza Militare, SISMI), Nicolo Pollari, ni son adjoint ne pouvaient être condamnés car les preuves retenues contre eux étaient soumises à des restrictions officielles secrètes. Deux autres agents du renseignement italien jugés coupables de complicité dans l’enlèvement ont chacun reçu une peine d’emprisonnement de trois ans." Berlusconi s’en sortait bien sous le couvert du "secret défense" habituel ! Mais pas seulement : à l’époque de l’enlèvement, c’est celui de Romano Prodi qui était au pouvoir ! La CIA est bien une organisation supra nationale, qui se fiche pas mal des Etats ! Le procureur Spartaro, qui avait mené l’enquête, avait même été mis sous écoute révèle le procès !
Un Amnesty en appelant à son successeur... en vain :
"le gouvernement de George W. Bush faisait peser une chape de silence sur l’affaire Abou Amar refusant d’en reconnaître l’existence ainsi que le rôle que ses propres agents du renseignement y avaient joué », a expliqué Julia Hall. "Il est temps pour le gouvernement
de Barack Obama de réparer cette erreur. Le gouvernement américain ne devrait pas offrir de refuge à une personne soupçonnée d’avoir pris part à une disparition forcée ou de la torture." On ne saura rien du rôle dans l’affaire de Dick Cheney, de sa conseillère à la sécurité Condoleezza Rice, ou de l’ancien directeur de la CIA George Tenet au moment des faits, ou sur la Maison-Blanche. Il est vrai qu’interviewé par "Il Giornale,"Robert Seldon Lady avait ressorti une
défense connue : celle d’Eichmann à son procès (!) :
"je ne suis pas coupable. Je suis seul responsable de l’exécution des ordres que j’ai reçu de mes supérieurs ... Je me console en rappelant moi-même que j’étais un soldat, que j’étais dans une guerre contre le terrorisme, que je ne pouvais pas discuter les ordres qui m’étaient donnés. " La "guerre au terrorisme qui a si bon dos.... et de si bons exécutants. Mais étrangement jamais de responsables.
A ce jour, le détenteur du prix Nobel de la paix n’a toujours pas livré Robert Seldon Lady et ses complices de Milan.... ce qui fait réfléchir sur son importance face au pouvoir réel de la CIA dans le pays (et dans le monde). Comme quoi, voyez-vous, le club de Liverpool mène à tout dans l’actualité. Il n’y a pas que le foot (ou le base-ball) dans la vie...
Tous les vols de "renditions" visibles ici :
et ici :