Déconstruire les idées reçues sur le créationnisme
par Olivier Brosseau
mercredi 2 avril 2014
Par ignorance ou par facilité, la problématique du créationnisme est souvent cantonnée aux États-Unis. Le livre Enquête sur les créationnismes. Réseaux, stratégies et objectifs politiques (Belin, 2013) contribue à déconstruire de nombreuses idées reçues encore très répandues dans les médias et dans l'opinion de la majorité des Français.
Le mot « créationnisme » est apparu à la fin du XIXe siècle pour désigner des mouvements anti-évolutionnistes nés dans des Églises évangéliques du sud des États-Unis. Ces oppositions se sont développées parallèlement à l’acceptation de plus en plus large, au sein de la communauté scientifique, de la théorie de l’évolution des espèces proposée en 1859 par le naturaliste Charles Darwin (1809-1882) et à sa diffusion dans la société. Depuis lors, les créationnistes américains continuent leurs offensives en direction de l’enseignement, tout en diversifiant leurs discours. Depuis les positions strictement anti-évolutionnistes jusqu’à des approches très sophistiquées qui acceptent l’idée d’évolution mais brouillent intentionnellement la frontière entre science et religion pour imposer leur vision religieuse du monde dans la société. Cette longue histoire américaine offre un bon aperçu de la diversité des créationnismes contemporains (créationnisme littéraliste, créationnisme « scientifique », évolutionnisme théiste, etc.).
- Dépasser les idées reçues
Par ignorance ou par facilité, la problématique du créationnisme est souvent cantonnée à cette riche histoire outre-Atlantique. Notre Enquête sur les créationnismes* contribue à déconstruire de nombreuses idées reçues encore très répandues dans les médias et dans l'opinion de la majorité des Français. En voici un aperçu :
- les créationnistes sont nécessairement anti-évolutionnistes ;
- les créationnismes ne concernent que les Églises protestantes évangéliques aux États-Unis ;
- l'Europe et en particulier la France avec sa laïcité définie par la loi de 1905 sont à l'abri des créationnismes ;
- les créationnismes ne concernent que la biologie, l’unique cible étant la théorie darwinienne de l’évolution ;
- les Français sont majoritairement opposés au créationnisme et se revendiquent évolutionnistes, donc tout va bien en France.
Toutes ces idées sont erronées.
- La mondialisation des créationnismes
Depuis 2004, les remises en cause de l’enseignement de la théorie de l’évolution par plusieurs dirigeants politiques européens ont fait prendre la mesure de la mondialisation des créationnismes. Ces prises de position officielles sont l’aboutissement de lobbying de structures organisées qui créent des musées, publient des ouvrages, organisent des conférences, interviennent dans les médias de masse et utilisent pleinement la puissance de communication d’internet. Les analyses présentant le créationnisme comme une spécificité américaine et de certaines Églises évangéliques sont bel et bien dépassées. L’industrie créationniste américaine a certes alimenté l’émergence et le développement de ces mouvements en Europe dès les années 1980 et des liens existent entre mouvements américains et européens. Mais l’existence et le développement de mouvements créationnistes, de diverses confessions, dans de nombreux États européens prouvent leur capacité d’adaptation et leur autonomie.
Les créationnismes européens sont protéiformes, ni organisés autour d’une confession particulière, ni au sein de partis politiques spécifiques. Les connexions constatées entre les mouvements créationnistes, qu’elles soient internationales ou interconfessionnelles, témoignent d’objectifs politiques partagés – au moins temporairement – et de stratégies communes visant à toucher le plus de personnes possible.
- Un marqueur de questions de société
Tous les créationnismes ont en commun d’instrumentaliser la science et de promouvoir une vision du monde où la religion constitue la source des valeurs morales qui devraient régir la société. C’est également au nom de cette prétendue autorité morale que les institutions religieuses tentent d’intervenir dans des débats de société tels que la loi autorisant le mariage et l’adoption pour les homosexuels ou encore sur les contenus des programmes dispensés dans l’enseignement comme c’est le cas actuellement avec les remises en cause de l’enseignement des études sur le genre.
Le créationnisme se révèle donc être un marqueur de nombreuses questions de société : la laïcité et ses remises en cause, les contenus de l’enseignement et la formation des enseignants, la culture scientifique et sa diffusion dans la société, la réceptivité des citoyens aux pseudosciences, le rôle des médias dans la diffusion de thèses créationnistes en lien avec la manière dont ceux-ci traitent des sciences, les réformes allant dans le sens d’une privatisation de l’éducation, l’émergence de nouvelles pratiques religieuses, la promotion de l’esprit critique, etc. Nous avons pris en compte l’ensemble de ces problématiques pour appréhender le dynamisme actuel des mouvements créationnistes de part et d’autre de l’Atlantique.
- Un recueil d’informations sur les créationnismes
Dans cette enquête, nous donnons des clefs pour détecter et déconstruire les discours créationnistes. Pour comprendre en quoi les créationnismes sont extérieurs à la science, nous présentons la démarche scientifique et la ligne de démarcation entre le discours scientifique et les discours religieux. Cette approche épistémologique est un support pour évoquer les disciplines qui sont désormais instrumentalisées par les créationnistes (biologie, physique, cosmologie, etc.). Après un historique des mouvements créationnistes américains, nous dressons un état des lieux des offensives créationnistes dans de nombreux pays de l’Europe continentale (Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas, Italie, Roumanie, Pologne, etc.) ainsi qu’une analyse de la propagation mondiale depuis la fin des années 1990 d’un créationnisme musulman d’origine turque. Nous décrivons ensuite les structures créationnistes actives en France, avant d’aborder les stratégies de communication communes à ces mouvements, ainsi que les stratégies développées par une forme particulièrement élaborée de créationnisme, le spiritualisme englobant. Enfin, nous nous intéressons aux terreaux social, culturel, médiatique et politique sur lesquels les créationnismes peuvent se développer en France et proposons des pistes de réflexion pour limiter leur incidence.
* Enquête sur les créationnismes. Réseaux, stratégies et objectifs politiques, Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau, préface de Guillaume Lecointre, Belin (collection Regards), 2013.
Par Olivier Brosseau, docteur en biologie, spécialisé en communication scientifique. Je travaille depuis plusieurs années sur la problématique des créationnismes avec Cyrille Baudouin.
Pour en savoir plus : www.tazius.fr/les-creationnismes/ (présentation, table des matières et introduction, recensions).
NB : Une version abrégée de cet article est parue dans Le Snesup (mensuel du Syndicat national de l'enseignement supérieur), n°621, janvier 2014. Pour consulter l'article, clique ici.