Des « éléments de langage » de l’UMP aux aveux extorqués des « députés-taxis » britanniques
par Paul Villach
jeudi 25 mars 2010
L’information, on l’ignore ou on l’oublie, n’est pas une mais double : elle se présente sous deux variétés à la fiabilité inégale. La semaine écoulée vient d’offrir à cet égard d’excellents travaux pratiques pour mesurer l’écart entre l’information donnée qui est livrée volontairement par l’émetteur et l’information extorquée qui est obtenue à son insu et/ou contre son gré.
« Les éléments de langage » de l’information donnée
On entend ainsi parler depuis quelque temps d’ « éléments de langage » dans la bouche des représentants de l’UMP. C’est encore un leurre de publicitaires qui, toujours soucieux de brouiller les pistes, ont déjà remplacé par le passé le mot « publicité » par celui de « communication ». Le but est de faire croire que dans la relation d’information, émetteur et récepteur ne cherchent pas à s’influencer ! Ces « éléments de langage » sont, par l’apparente neutralité de l’expression, destinés à remplacer le mot « argumentaire » qui sent trop le suint de la volonté d’influencer. Ils ont ainsi, au cours de cette dernière semaine, structuré la représentation officielle que l’UMP a entendu livrer du résultat des élections régionales. Les mots étaient minutieusement choisis et calibrés.
L’exercice expose cependant à un inconvénient : quand les propos de plusieurs représentants de l’UMP sont placés l’un après l’autre, comme il est arrivé à France Inter de le faire pour s’amuser, on sombre dans le comique de répétition. On a affaire à de véritables perroquets. Après le premier tour, on les a tous entendus l’un après l’autre soutenir que l’abstention massive interdisait de tirer des leçons nationales, qu’on ne pouvait donc parler de vote sanction, qu’on n’était qu’à la mi-temps du match, qu’une nouvelle élection commençait, etc. Au soir du second tour, la même comédie s’est rejouée : c’était une déception, on n’avait pas réussi à convaincre mais les réformes devaient être poursuivies, etc. Ainsi pour éviter la cacophonie sans doute, les porte-parole de la majorité sont-ils sommés d’apprendre par coeur des répliques dictées par le président de la République pour donner au mot près la représentation officielle d’un événement.
On ne saurait trouver meilleure illustration de l’information donnée qu’un émetteur ne consent à livrer volontairement que dans la mesure où elle sert ses intérêts ou du moins ne leur nuit pas. On a pu voir, entre les deux tours, que cette information donnée pouvait aller jusqu’au déni de la réalité puisque, le 14 mars, l’UMP niait tranquillement sa défaite. À cela rien d’anormal ! Le principe fondamental qui régit la relation d’information est respecté. Mais le corollaire de ce principe est le manque de fiabilité de l’information donnée aussi corsetée.
L’information extorquée obtenue par des leurres
On le mesure d’autant mieux à son contraire, l’information extorquée qui, pour être obtenue à l’insu et/ou contre le gré de l’émetteur, en retire une plus grande fiabilité. Au cours de cette même semaine, lundi 22 mars 2010, une enquête de la chaîne britannique Channel 4 associée au Sunday Times, intitulée « Députés à louer », a permis de le vérifier (1). Des journalistes ont approché en caméra cachée vingt députés, 13 Travaillistes et 7 Conservateurs, dont plusieurs anciens ministres, en recourant à un leurre, le quiproquo : ils se sont fait passer pour des agents d’un groupe de pression, des lobbyistes. Ils leur ont proposé d’user de leur influence et de leur carnet d’adresses en leur faveur. Rien de plus naturel pour ces honorables parlementaires ! Certains ont acquiescé en affichant même leurs tarifs qui variaient entre 3.000 et 5.000 livres par jour, soit 3.350 euros à 5.590 euros.
On se doute que la même question, posée devant un micro à visage découvert, n’aurait pas reçu en réponse des « éléments de langage » aussi croustillants. Un député travailliste s’est même prévalu d’excellentes relations avec l’entourage du Premier Ministre et d’interventions fructueuses passées auprès de ministres. Il s’est défini en toute candeur comme un « taxi à louer » ! Le Parti Travailliste a suspendu les trois anciens ministres.
Mercredi 17 mars, on avait déjà relevé une méthode d’investigation comparable au cours du documentaire de Christophe Nick, « Le jeu de la mort ». Celui-ci retraçait les expériences de J.-L. Beauvois et de son équipe menées, dans le cadre de la télévision, sur le modèle des expériences de Stanley Milgram pour étudier la soumission à l’autorité (2). Les sujets étudiés avaient été soigneusement égarés au sujet du jeu auquel ils participaient : on leur avait fait croire que leur partenaire devait, pour gagner une fortune, faire preuve de mémoire et résister à des décharges électriques de plus en plus puissantes qu’ils lui infligeraient à chaque erreur d’association de mots. En fait, c’était la capacité de ces sujets questionneurs à se soumettre aveuglément à une autorité malveillante qui était étudiée. Nul ne sachant quel peut être son comportement en pareil circonstance, seule l’information extorquée devait être recherchée et, pour y accéder, il fallait recourir aux leurres appropriés si on voulait neutraliser l’autocensure des sujets.
Un récent livre de Florence Aubenas, « Le quai de Ouistreham » dont on a rendu compte, illustre la même méthode (3). Elle use aussi du leurre du quiproquo pour obtenir une information extorquée : pendant plusieurs mois, elle s’est fait passer pour une chômeuse à la recherche de n’importe quel emploi : sans se méfier, les personnes qu’elle a rencontrées, se sont révélées sans fard dans leur hideur le plus souvent. Aucune enquête à visage découvert n’aurait pu faire à ce point tomber les masques.
La société dite d’information est surtout celle de l’information donnée corsetée par « les éléments de langage » : des acteurs récitent des rôles préécrits. L’information est, en effet, une guerre où chacun veille à ne pas s’exposer aux coups de l’adversaire. Il n’est donc pas étonnant qu’ en réplique, une recherche de l’information cachée soit activement entreprise : le leurre comme le quiproquo employé par les journalistes de Channel 4 et du Sunday Times, Jean-Léon Beauvois ou Florence Aubenas, est un des moyens qui permettent de l’extorquer. Échappant à l’autocensure de l’émetteur, cette variété d’information en retire une plus grande fiabilité, quand l’information donnée laisse sceptique ou fait sourire.
Paul Villach
(1) Pauline Fréour « Députés à louer », Le Figaro.fr, 23.03.2010
(2) Paul Villach, « « Le jeu de la mort » sur France 2 : la dangereuse soumission aveugle à l’autorité expliquée à tous », AgoraVox, 19 mars 2010
(3) Paul Villach, « Le quai de Ouistreham » de Florence Aubenas : le courage de "l’information extorquée », AgoraVox, 24 février 2010.