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Des petits trous, des petits trous... et leur héros français (5)

Des petits trous, des petits trous... et leur héros français (5)

par morice
lundi 3 août 2009

Et puis, dans toute cette horreur et cette noirceur, des lueurs. L’une d’entre elle est dans les chiffres. L’un d’entre eux est étonnant. Alors que dans les admirables et fondamentaux ouvrages de Robert Paxton on trouve des documents attestant que les Allemands eux-mêmes sont surpris du zèle des français à dénoncer leur voisin juif, dans les faits, ça ne se prouve pas vraiment. Au final, 25-30% des juifs français mourront en camp de concentration, alors que pour d’autres pays comme la Hollande ont atteint plus de 70%. L’énigme, là aussi, peut être résolue en partie grâce à un homme exemplaire et étonnant d’un côté et toujours les mêmes machines de l’autre. Quant à la direction d’IBM durant toute la période trouble, ma foi elle est assez représentatrice d’une opinion bien davantage répandue aux Etats-Unis qu’on ne le croit habituellement. Il existait bien une admiration pour Hitler dans le pays, et cela on a tendance à l’oublier...

 
L’homme s’appelle René Carmille. C’est au départ un officier artilleur, qui a combattu les allemands en 1940, a été blessé, et est devenu officier puis commandeur de la Légion d’honneur. C’est aussi un polytechnicien et un statisticien brillant, à qui l’on doit beaucoup de choses : l’INSEE, qui sera créé juste après la guerre, et notre fameux numéro d’identification personnel. L’homme était un visionnaire, qui avait très vite compris en 1935 l’apport exceptionnel de la Dehomag D-11, qu’il est allé voir fonctionner en Allemagne. Désireux d’influencer le cours de l"histoire, trouvant que la France est en retard dans son dénombrement et ses statistiques, il propose au gouvenement de Vichy de regrouper les différents services mécanographiques encore balbutiants pour en faire un outils démographique performant, ce qu’il obtient le 15 décembre 1940. Il tâtera même aussi sur ces machine des tous premiers sondages d’opinion ! Il est alors nommé contrôleur général de première classe des armées et directeur du "Service National des Statistiques", l’ancêtre de l’Insee. En France, alors, IBM est représenté par sa filiale, La Compagnie Electro-Comptable, avec laquelle il n’a pas de très bons rapports, lui préférant l’outil national Bull. Leurs relations sont épiques : en 1941, Bull se fera condamner pour contrefaçon des brevets IBM en adoptant la carte perforée à 80 colonnes ! Ça se terminera en faveur de Bull qu’en 1947, pour vice de forme...Très vite, il se heurte aux vues de Vichy, qui désire introduire dans ses recensements la notion de juif, selon l’infâme statut des juifs promulgué dès le 3 octobre 1941, année où doit avoir lieu le recensement (quinquennal) français. Pendant trois années, l’homme qui en France pouvait ficher toute la population juive fera tout pour en délayer la réalisation ou en fausser les résultats. C’est René Bousquet qui va passer outre, en effectuant ses rafles à partir des maigres renseignements de police qu’il a, dont de nombreuses fausses dénonciations. Même chose pour le STO : dès 1942, le gouvernement de Vichy demande à Carmille de lui fournir grâce à ses cartes perforées les noms des hommes à envoyer en Allemagne. L’homme rechigne une seconde fois, et à Vichy on s’impatiente. A la Gestapo aussi...
 
En même temps, Carmille a préparé en secret un autre listing, celui de tous les hommes susceptibles d’être mobilisés au cas où les alliés arriveraient, pour les rejoindre : méfiant, il fera déposer sa liste dans un séminaire de Jésuites. 400 000 noms et adresses y figurent. Il a en réalité détourné les ordres de Vichy qui lui avait commandé de "préparer dans les détails la mise sur pied de 12 divisions de 2e échelon, ainsi que des formations de réserve générale (plan à long terme). Le tout met en œuvre des effectifs d’environ 300 000 hommes. Le plan doit être prêt pour l’été 1942". Il est en fait depuis le début à la tête d’un formidable réseau de Résistance, le réseau Marco Polo, très actif durant l’année 1943. Ses services mécanographiques, il les a surtout détournés pour fabriquer des milliers de fausses cartes d’identité nécessaires à la Résistance !
 
Le 3 février 1944, hélas, c’est Klaus Barbie en personne qui l’arrête et le torture. Son double jeu a été découvert, certainement sur dénonciation. Il part dans le dernier convoi pour Dachau, où il meurt du typhus le 25 janvier 1945, ayant rejoint ceux qu’il avait protégé quatre années de suite en sabotant ses propres statistiques ! Deux jours plus tard, l’armée rouge pénétrait dans Auschwitz et y découvrait 7500 rescapés seulement. En Hollande, ou un homme tout dévoué aux nazis fera chauffer ses Dehomag, le taux de juifs assassinés sera plus du double de celui de la France. La Hollande a versé mécanographie dès 1916, et en 1940 IBM y crée la Watson Bedrjfsmachine Maatschappij N.V, dirigée par JW. Schotte, qui travaille donc sur du matériel estampillé IBM. JW Schotte, resté à New-York, sera secondé sur place par Pieter Van Ommeren, qui va mettre un zéle certain à recenser les juifs de son pays, aidé par un démographe, Jacobus Lambertus Lentz, même pas antisémite, mais particulièrement aux ordres. C’était lui qui avait préparé l’administration hollandaise, parlant même de "l’homme de papier" qu’était devenu grâce à lui chaque hollandais. Le 10 janvier, l’ordre lui est donné de recenser tous les juifs du pays par le décret 06/41 signé de Frederich Wimmer, secrétaire d’état nazi.
 
De ce fichage, le New-York Times fit l’écho, ayant détecté le préalable à une rafle massive évidente. Une rafle qui eût lieu quelque temps plus tard avec des résultats certains : les juifs hollandais avaient consciensieuement répondu aux autorités locales en s’insrivant eux-mêmes. Carmille, pendant ce temps, par son indiscipline voulue et déterminée, ainsi que celle d’une partie de la population française, sauvait une bonne partie des 220 000 juifs restés en France, car sur les 300 000 recensés en 1939, 80 000 sont morts en déportation. Faute d’organisation chiffrée, faute d’adresses, faute de localisation précise qu’auraient pu fournir des services mécanographiques aux ordres. En France, les nazis sont loin d’avoir réalisé leurs objectifs. Pour certains historiens ce n’est pas simple que cela : en France aucun registre général juif en 1943, trois ans après la promulgation des lois anti-juives, n’était à jour, et pour ce qui est de la discipline administrative des français... " There were other factors involved," said Bob Moore, a Holocaust historian at the University of Sheffield in England. "There was no general population registration in France, as there was in the Netherlands. Furthermore, the Dutch are traditionally much more respectful of authority than the French. If someone sends you a form in Holland, you fill it in properly. In France, it is the opposite."
 
Selon le témoignage de Robert Paxton au procès Papon, c’est bien de cela dont il s’agît, pourtant, de l’attitude même de l’administration française qui a rechigné : les allemands se sont toujours plaints de l’administration française, incapable de les aider à dénombrer exactement les juifs du pays, malgré leurs propres services mécanographiques, dont certains équipés de D-11 grâce à... Carmille. "1941-1942 : c’est le tournant. Avec la tentative d’invasion de l’URSS et son échec, la guerre « devient totale ». En août 1941, Hitler décide « l’extermination globale de tous les juifs d’Europe ». Elle sera mise en forme, en janvier 1942, lors de la conférence de Wannsee. Et appliquée, dès le printemps, dans tous les pays occupés d’Europe occidentale. Que va faire la France qui, elle, se targue d’être restée indépendante ? « Elle décide de coopérer. C’est le second Vichy », explique l’historien. Un premier train de déportés part de Drancy le 27 mars 1942 en direction de la Pologne. Beaucoup d’autres suivront. « Les nazis avaient besoin de l’administration française », explique l’historien en soulignant qu’« ils se plaignaient, sans cesse, de manquer de personnel ».
 
Au total, pourtant il est patent que les nombreux freins apportés par Carmille à la remise de tout document impliquant des juifs a sauvé un bon nombre des leurs. En France, rappelons-le, 85% des enfants juifs ont été sauvés, Carmille, lui, s’est sacrifié, car il se doutait bien qu’il ne pourrait pas éternellement donner le change, et c’est donc bien est un véritable héros. Ce que confirme tardivement le 17 juin 1948, son "attestation d’appartenance aux Forces françaises combattantes" qui prouve son action ininterrompue de contre-espionnage à ceux qui auraient pu en douter. A ma connaissance, il ne manque qu’une seule chose à cette reconnaissance : qu’on fasse un jour de René Carmille un des fameux Justes : j’ai toujours été frappé de cet oubli. Même si certains y mettent des réserves, dont Michel Louis Lévy... de l’INSEE.. qui fait visiblement dans l’excès... a rédiger la note sur Carmille dans Wikipedia...mais à y évoquer des "réserves" quand on aborde le sujet des Justes le concernant...
 
Nous voilà néanmoins à la fin de la guerre... et d’un côté comme de l’autre, russe ou américain, CIA plus MI5 anglais contre KGB, on libère certes les camps, on réalise l’horreur et on s’apitoie sur les malheureux rescapés mais on n’en garde pas pour autant la tête froide. A savoir de débusquer les fameuses machines, dont tout le monde connaît le prix et la rareté. Mais les américains comme les russes vont se heurter à d’énormes difficultés pour les retrouver : "Outre la nécessité stratégique de mettre ce précieux équipement en lieu sûr, les Hollerith constituaient des preuves accablantes. Aussi, au moment de l’évacuation des camps de concentration, décida-t-on d’emporter les machines et de détruire les fichiers afin d’effacer toute trace des crimes commis."
 
Les nazis, au fur et à mesure de l’avance alliée on mis en lieu sûr leurs biens les plus précieux pour une double raison donc : sauvegarder leurs biens mais surtout cacher leurs méfaits.  "Un important service de perforation du MB installé à Wendischeitz et contenant une petite centaine de machines Hollerith fut ainsi dispersé. Une partie du matériel fut stockée dans un hôtel, tandis que les tabulatrices étaient installées dans un château voisin ; les appareils restants furent expédiés par train à Neudietendorf, où l’on procéda à leur assemblage dans la cave des brasseries Riesbeck. Les troupes alliées les retrouvèrent avant que l’on ait pu les remettre en marche. Des machines de Cracovie et de Poznañ furent, elles aussi, déplacées vers Neudietendorf. Les tabulatrices et les trieuses de Nigsberg auraient été chargées sur un bateau qui prit la fuite avant arrivée des forces alliées. Les Hollerith de Hanovre furent transpores à Elze. Les machines de Nuremberg furent redéployées à Ansch, dans la rue Brauhaus. Des experts en tabulatrices de Kassel expédièrent leur matériel à Oberaula, après en avoir retiré plusieurs petites pièces : les appareils seraient inutilisables si les alliés mettaient la main dessus" précise Black. Bref, on le voit, les preuves de l’organisation pré-informatique des camps ne sera de la sorte pas découverte avant de nombreuses années, vus les efforts à cacher ou à démanteler. Pendant près de 55 ans même. Surtout qu’aucun historien ne s’était depuis vraiment penché non plus sur le sort du patron d’IBM, Thomas J.Watson, qui avait tout fait pour qu’on oublie certains épisodes de sa vie... jusque dans les années soixante, ou ses heures peu glorieuses vont remonter. Faire la une du TIME, pour son fils héritier, le 28 mars 1955, ne suffira pas à masquer les années noires de son père.
 
Notamment celle de l’année 1937. Le 28 juin 1937, exactement, à l’occasion de la réunion de la CCI (la Chambre Internationale de Commerce que présidait le patron d’IBM), où Watson rencontre Hitler en tête à tête à Berlin. Une photo connue en atteste. "Quelques heures plus tard, dans l’Opéra pavoisé de croix gammées, l’ambiance est si exaltée que les participants - y compris le gratin du patronat américain - se lèveront d’un bond à l’arrivée du Führer pour exécuter le salut nazi. « Watson leva le bras droit, lui aussi, avant de se reprendre à mi-course », écrit Black. Plus tard, Goebbels organisera sur l’île du Paon, proche de Berlin, l’une des fêtes les plus grandioses de l’ère nazie, où se presseront près de 4 000 invités. Elle coûtera, dit-on, 4 millions de Reichmarks. Le président de la Reichsbank, Hjalmar Schacht, remit à Watson ce jour-là la croix du mérite de l’Aigle allemand, ornée d’aigles et d’emblèmes nazis, spécialement créée pour lui" ajoute Edwin Black. Une photo immortalisera l’événement là encore. Le président d’IBM annonce à cette occasion que le prochain congrès de la CCI se tiendrait... au Japon. En mai 1938, au lendemain de l’Anschluss, il confirmera : « Les critiques injustes contre les affaires constituent une barrière commerciale [...], les critiques injustes contre un gouvernement en constituent une autre. » Cette année-là, la Dehomag affiche un bénéfice de 2,39 millions de Reichsmarks, soit une rentabilité de 16%. Watson n’a aucun sens moral : il n’a que le sens des affaires. "La paix par le commerce" est le nouveau slogan de l’homme qui en créait un nouveau par jour. Ce Daladier économique ne luttait que pour l’argent et était prête à s’acoquiner avec n’importe qui pour en soutirer davantage : il était en fait démuni de tout sens moral. Il meurt en 1956. Quand son fils lui-même disparaït, richissime, en 1994, il hérite du titre de "the greatest capitalist who ever lived". Dans la presse américaine, pas un mot sur le passé du père pendant la seconde guerre mondiale. Pas même une allusion ! En 1994, l’icône est toujours intouchable. L’ami de Roosevelt et de Heisenhower avait la peau dure, malgré ses idées, et son fils n’en a pas pâti du tout. En 1994, on ignore encore tout des manigances du fondateur de l’entreprise, un an après l’inauguration du musée de l’holocauste américain à Washington.
 
Car il n’est pas le seul à les avoir eues, ces idées-là, dans les années 30, Watson senior, et à surtout penser qu’Hitler est aussi une personnalité politique "intéressante", voire "passionnante". Aux Etats-Unis, d’autres industriels sont subjugués par le leader allemand dont ils partagent un bon nombre de conceptions. Parmi eux, Henry Ford. Qui se résume à une simple et seule idée : c’est l’inspirateur d’Hitler, et non l’inverse comme d’aucuns peuvent encore le croire. Pendant des années, dans son journal-brûlot "The Dearborn Independent", Henri Ford s’est en effet répandu en violentes diatribes antisémites, à en faire rougir Hitler lui-même. Entre le "Dearborn Independent" et "Mein Kampf", le second fait figure d’ouvrage rédigé par un agneau. Toutes les thèses hitlériennes sont chez Ford, et mieux (ou pire) : elles les précédent. Comme le relève fort justement Michael Lowy dans le Monde Diplomatique, les propos de Ford préfigurent bien ceux d’Hitler : "dans plusieurs autres passages, les juifs sont présentés comme un« germe » qui doit faire l’objet d’un « nettoyage » (cleaning out). Comme l’on sait, Adolf Hitler et ses collaborateurs reprendront cette terminologie pseudo-hygiéniste, au mot près. Le Juif n’est plus défini par sa religion mais par sa « race », « une race dont la persistance a vaincu tous les efforts faits en vue de son extermination ». Certes, Ford ne propose pas de reprendre ces efforts, mais la formulation est tout de même curieuse.. " Ford, antisémite notoire, abondera aussi largement dans l"eugénisme comme moyen de sauvegarde la "pureté de la race" dont il parlait aussi. Il recevra aussi la même médaille que Watson. La presse américaine s’en faisant l’écho quelques jours plus tard. "Ford was awarded (and accepted) the Grand Cross of the Order of the German Eagle (Grosskreuz des Deutschen Adlerordens). Ford was the first American and the fourth person given this award, at the time Nazi Germany’s highest honorary award given to foreigners. Earlier the same year, Benito Mussolini had been decorated with the Grand Cross. The decoration was given "in recognition of [Ford’s] pioneering in making motor cars available for the masses." The award was accompanied by a personal congratulatory message from Adolf Hitler. [Detroit News, July 31, 1938.]" 
 
En 1938, les nazis américains sont très actifs, ont pignon sur rue et presse dédiée. soutenue discrètement par des magnats industriels, eux aussi fanatiques. Parml ceux-ci, William Randolph Hearst, à la tête du Reader’sDigest, qui va influencer un nombre considérable d’américains, avec son panel de presse impressionnant (il possède alors le Chicago Examiner, le Boston American, Cosmopolitan, et Harper’s Bazaar, plus son agence de presse, INS, l’International News Service.. "[When] Hearst came to take the waters at Bad Nauheim [Germany] in September 1934…Hitler sent two of his most trusted Nazi propagandists…to ask Hearst how Nazism could present a better image in the U.S. When Hearst went to Berlin later in the month, he was taken to see Hitler" (William E. Dodd, ambassadeur us à Berlin)." En 2009 encore, alors qu’Hearst est mort depuis bien longtemps, on parlait encore de ses liens si particuliers... Mais il y en avait d’autres encore, d’admirateurs hitlériens au pays de l’oncle Sam, ce que nous découvrons demain plus en détail si vous le voulez bien.. disons qu’outre William Randolph Hearst, il y avait aussi Joseph Kennedy (le père de JFK’s, un antisémite notoire), John Rockefeller, Andrew Mellon (à la tête du trust Alcoa et Secrétaire du Trésor à l’époque), les dirigeants de DuPont, de General Motors, de Standard Oil (devenu Exxon), ITT, Allen Dulles (le futur dirigeant de la CIA), ou encore les patrons de la National City Bank, et de General Electric... et quelques autres encore...
 
 

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