La
sympathie pour le diable (*) hitlérien, pour paraphraser les RollingStones, nous l’avons vu, avait eu ces supporters en Allemagne même, avec les industriels déjà cités. Avec la nomination à la tête de la CIA d’Allen Welsh Dulles, en 1953, qui avait participé au Traité de Versailles de 1919 et au dépeçage de l’Allemagne (et qui avait interdit le commerce des armes avec Berlin !), c’était pour beaucoup d’industriels une aubaine. Il y avait matière à investissements (encore un parallèle étrange avec l’Irak). Dulles en 1926 était en effet devenu avocat d’affaires et travaillait pour W.A. Harriman et George Herbert Walker, à la tête de la Union Banking Corporation, qui investissait alors massivement en Allemagne dès 1924, aidant notamment à relever Thyssen, durement touché par la guerre. Le beau-fils de Walker n’était autre qu’un dénommé Prescott Bush, grand père de G.W.Bush. Rockefeller et la Standard Oil complètaient le conseil d’administration, qui nourrissait IG-Farben et lui servait de caisse à blanchir son argent interdit. Dulles sera le garant du pacte créé entre les industriels cités et l’allégeance au pouvoir nazi naissant, dès 1933 :
"Early in 1933, both Dulles brother attended a meeting in Germany where German industrialists agreed to back Hitler’s bid for power in exchange for his pledge to break the German unions (...) With the Nazis enforcing a favorable climate for business, the profits for Thyssen and other companies soared, and the Union Banking Corporation increasingly became a Nazi money-laundering machine. In 1934, George Herbert Walker placed Prescott Bush on Union Bank’s board of directors, and Bush and Harriman also began to use the bank as the basis for a complex and deceptive system of holding companies". La banque américaine, qui sera saisie en 1942 était effectivement devenue
la machine à laver les marks sales des nazis aux USA. Et de tout cela, Dulles avait été au courant. Dulles, car avant d’hériter du poste, avait en effet été à la tête du service des renseignements du COI (Coordinator of Information) renommé plus tard,
Office of Strategic Services (OSS), en 1942, et installé en Suisse, d’où partaient les espions américains du conflit.
Dulles va donc recruter très tôt chez les anciens espions nazis, avant même la création de la CIA En prenant les meilleurs, qu’il fera souvent sortir de leur geôles. Notamment le général
Reinhard Gehlen, le
chef des opérations anti-russes sous Hitler, déjà réfugié aux USA fin 1945. Gehlen était intelligent et fort théâtral, et s’était rendu aux américains en 1945 dans une scène quasi hollywoodienne :
"Shortly after Germany’s surrender to the Allies, Gehlen had descended from his Alpine retreat, audaciously turning himself over the American authorities. "I am head of the Section Foreign Armies East in German Army headquarters," he announced in his prepared speech. "I have information to give of the highest importance to your government." "So have they all," snapped an army captain, who sent the arrogant, hot-tempered general packing to the camp at Salzburg with the rest of the Nazi prisoners". Le voilà déjà sauvé de la prison : mais mieux encore, car notre nazi va remonter plus haut la filière
. " But he wouldn’t stew there for very long. Within a month, with the Soviet Union demanding custody of Gehlen and his files, Hitler’s spy master began to receive a stream of important American visitors." Ses visiteurs venaient directement de Fort Hunt, et consistaient en l’envoyé personnel des questions de sécurité de Truman, d’une brochette de généraux et d’ Allen Dulles, de l’OSS. Il fut aussitôt rapatrié à Washingon et plutôt choyé, pour être renvoyé en Allemagne quelques mois après, lesté de passeports et d’importantes sommes d’argent.
" According to Martin Lee, writing in the San Francisco Bay Guardian, Gehlen returned to West Germany in the summer of 1946 with a mandate to rebuild his espionage organization and resume spying on the East at the behest of American intelligence. That date is significant as it preceded the onset of the Cold War, which, according to standard U.S. historical accounts, did not begin until a year later, according to Lee". En résumé, tout le monde pensait que c’était le KGB qui avait commencé la fameuse Guerre Froide. C’étaient plutôt les américains, obnubilés par leur anticommunisme viscéral.
Gehlen
, toujours théâtral, en fit beaucoup trop pour garder son poste : "
His influence over American policy would be sweeping ; and like the proverbial Faustian pact, there would be later reverberations : His exaggerated reports of Russian military strength would escalate the Cold War to dangerous peaks." Renvoyé en Allemagne avec des moyens et de l’argent, beaucoup d’argent, Gehlen va s’offrir sur place les services d’anciens dignitaires, avec le plein assentiment des américains :
"Based near Munich, Gehlen proceeded to enlist thousands of Gestapo, Wehrmacht, and SS veterans. Even the vilest of the vile, the senior bureaucrats who ran the central administrative apparatus of the Holocaust, were welcome in the "Gehlen Org," as it was called, including Alois Brunner, Adolf Eichmann’s chief deputy. SS major Emil Augsburg and Gestapo captain Klaus Barbie, otherwise known as the "Butcher of Lyon..." Oui, vous avez bien lu :
Klaus Barbie, dès 1946, était placé sous la protection de la CIA ! En France, bien entendu tout le monde l’ignore et le recherche activement. L’histoire du recrutement de Gehlen ne sera connue du grand public que le 4 février 2005, les archives de la CIA sur l’individu datant de 1955. En France, la découverte d’un Barbie condamné pour crime contre l’humanité en 1987 et devenu agent américain auparavant ne fera bondir personne. Son procès avait été clairement montré les r
éticences américaines à le livrer. Barbie, mais aussi les bourreaux Franz Six et Emil Augsburg
: "Among his recruits were Dr. Franz Six and Emil Augsburg. Six and Augsburg had been members of an SS mobile Death’s Head killing squad that hunted down and killed Soviet Jews, intellectuals and partisans wherever they could be found. Six was known as a Streber, or Eager Beaver, for the enthusiastic manner in which he pursued his job" Six sera condamné à 20 ans à Nuremberg, une peine commuée à 10 ans par on ne sait quelle intervention, et fit libéré dès 1952 : il deviendra cadre chez Porsche tout en étant espion pour Gehlen. Au procès Eichmnann, en 1961, il témoignera par courrier en sa faveur, évitant ainsi de se faire arrêter en Israel. Six avait entre autres déclaré un jour à une conférence sur la "question juive" :
"The physical elimination of Eastern Jewry would deprive Jewry of its biological reserves", et avait agi en conséquence : les israëliens l’attendaient au tournant. D’autres nazis encore furent recrutés, cités e
ux aussi en 2006 seulement : Gustav Hilger, ancien conseiller de Joachim von Ribbentrop, qui finira par s’installer en 1948 aux Etats-Unis, et qui sera rattrapé après sa mort seulement par son rôle sur la mort de juifs italiens en 1943, ou Tscherim Soobzokov, ancien Waffen SS, lui aussi recherché pendant 7 ans mais protégé lui aussi par la CIA, qui finira par écrire qu’il n’a jamais fait partie de l’armée allemande !
Aux USA, certains élus, eux, en 2006, s’étranglent :
"I think that the CIA has defied the law, and in so doing has also trivialized the Holocaust, thumbed its nose at the survivors of the Holocaust and also at the Americans who gave their lives in the effort to defeat the Nazis in World War II"s’écrie justement Elizabeth Holtzman. La CIA s’était bien placée hors-la-loi, effectivement, en 1945, en Allemagne. Et Gehlen avait bien été approché dès la fin de la guerre,
confirment les documents. C’est de la bombe médiatique, évidemment : car en 1984, aux USA, sous Reagan, le Freedom of Information Act s’était vu refusé l’accès à ces documents au prétexte qu’ils étaient "
trop sensibles pour être révélés". En effet ! Tout était resté top secret, sur injonction gouvernementale. Lorsque Truman arrêtera l’OSS pour créer la CIA, il fera même une allusion pour que ce nouveau service ne devienne pas comme la Gestapo. C’était raté :
It’s ironic that when President Truman demobilized the OSS, he warned against setting up a permanent "Gestapo-like" intelligence agency, even as his administration was dotting the i’s and crossing the t’s on its make-work program for former and possibly not-so-former Nazis and their quislings." La CIA, infestée de nazis et de néo-nazis, est-elle devenue elle même nazifiante ??? Certains événements, sur lesquelles nous reviendrons, nous le laissent augurer...son autonomie aussi, vis-à-vis du pouvoir central, n’a cessé de croître. S’est créé un Etat dans l’Etat, dont la pensée à la base émane des thèses d’Henry Ford. La CIA est dangereuse pour l’Etat américain lui-même. Et bien entendu pour sa population, qu’elle malmène quand bon lui semble.
En fait la, CIA adorait Gehlen, véritable acteur de théâtre, car il racontait tout ce qu’elle voulait entendre. Il jouait, il mentait, mais le Pentagone en profitait pour demander plus de bombardiers et de missiles, et les fabricants d’armes de se frotter les mains : IBM fourguait alors son SAGE à un prix faramineux à l’administration américaine qui s’esbaudissait dessus, Boeing inondait le SAC de B-47 volant 24 h sur 24 avec le kerosène de la S
tandard Oil ou de la Gulf, tout le monde était content chez les profiteurs de guerre : même sans guerre directe (nous n’oublions pas la Corée), il vendaient à profusion, grâce au système que ne tarderait pas à dénoncer un jour Eisenhower lui-même.
"The [CIA] loved Gehlen because he fed us what we wanted to hear," former CIA officer Victor Marchetti told Simpson. "We used his stuff constantly, and we fed it to everybody else : the Pentagon ; the White House ; the newspapers. They loved it, too. But it was hyped up Russian boogeyman junk, and it did a lot of damage to this country."
Mentir, et se faire nourrir des deux côtés : en 1963, le 11 juillet, à Karlsruhe, en Allemagne, un procés retentissant envoie en prison pour des années trois collaborateurs de Gehlen, accusés d’avoir espionné pour les soviétiques !!! Tous travaillaient aux Services de Sécurité allemands, et tous étaient en même temps à la CIA ! "
Heinz Felfe, âgé de quarante-cinq ans, fut condamné à quatorze ans. Hans Clemens, soixante et un ans, à dix ans
. Leur courrier Erwin Tiebel, soixante ans, s’en tira avec trois ans. Le trio reconnut avoir remis 15.000 photocopies de dossiers ultraconfidentiels du S.R. allemand ainsi que vingt bobines de magnétophone à des agents soviétiques à Berlin-Est". Pendant la guerre, Felfe dirigeait le département suisse du service de sécurité du Reich ; Clemens et Teibel étaient ses adjoints. Les trois hommes mangeaient en fait aux deux râteliers :
"Ironie du destin : leur travail plaisait tellement aux deux camps peu de temps avant leur incarcération, Felfe et Clemens reçurent leurs deux employeurs des récompenses pour leurs dix années de « bons et loyaux services ».
Le général Gehlen leur envoya une plaque représentant saint George terrassant le dragon. D’Alexandre N. Chelepine, alors président du K.G.B. soviétique, ils reçurent une lettre de félicitations et une prime en espèces (...) Le juge Weber le résuma succinctement : « Pendant dix ans, le service soviétique de renseignements a disposé de deux agents expérimentés siégeant au centre de l’organisation adverse"... le dossier de Felfe consultable aujourd’hu
i est ahurissant..
Le procès révèla aussi quel était le lien sur place de Gehlen et sa couverture : le critique de musique le plus réputé du Philadelphia Evening Bulletin, et aussi collaborateur de la rubrique musicale du New -York-Times, Henry Pleasants, un ancien général, dont la femme Virginia était une des meilleures harpistes au monde ! Felfe, en 1946, attendait de comparaître en justice pour crimes de guerre, quand il avait soudain reçut un certificat de bonne conduite qui délivré par un tribunal siégeant en zone britannique, et en 1951 il avait rejoint le groupe de Gehlen. Chacun avait soutiré 400 000 dollars aux russes, en passant leurs documents dans des boîtes d’aliments pour bébés, des valises à double fond, et sur du papier à lettres spécial. James Bond n’a rien inventé. Le juge, avait conclu leur action par un désastre pour les services allemands... et pour une autre "organisation" . "En réclamant de longues peines de prison pour le trio, le procureur ouest allemand déclara qu’il s’agissait « sans aucun doute de la pire affaire d’espionnage jamais connue dans la république fédérale ». Felfe et Clemens, dit-il, avaient causé de « sérieux dommages à la république fédérale et à l’organisation américaine. » Il n’eut pas besoin d’épeler les initiales C.I.A. pour se faire mieux comprendre" racontent avec humour David Wise et Thomas B.Ross dans "Le gouvernement secret des USA".
Une fois les espions repérés ou démasqués,"grillés" comme on dit dans le jargon, la CIA songea donc à s’en défaire. Et songea à les rapatrier aux USA. Mais trouva bien mieux : en Amérique du Sud, des dictateurs installés par les Etats-Unis pour éviter la contagion cubaine communiste réclamaient eux aussi leurs services secrets et leurs assassins invisibles. Les anciens espions nazis étaient parfaits pour le rôle (un nervis reste nervis), mais il fallait trouver un moyen discret de les exfiltrer. C’est ainsi qu’apparût en scène la Croix Rouge, qui se chargeait de l’aprés guerre, c’est bien connu, et qui prit sa côte-part dans l’élaboration des filières discrètes pour faire sortir d’ancien criminels d’Allemagne pour les envoyer en Bolivie ou en Argentine, via les "rat’s lines", les "routes de rats" comme les appelait la CIA elle-même. Sans toujours s’en rendre compte, via des filières de passeurs pour le moins inattendus. Ils étaient souvent habilement mélangés par la CIA dans un lot d’anciens déportés désireux de quitter l’Allemagne : c’est ainsi qu’on en envoya en Palestine via l’Egypte, où les nazis s’ arrêtèrent et s’installèrent tranquillement, aidés par les mouvements antisémites locaux... Les anciennes victimes ne savaient pas qu’elles avaient pour voisins d’échappée des anciens bourreaux.
Ses premiers clients s’appelèrent
Franz Stangl, le commandant de
Treblinka,
Gustav Wagner, le commandant de
Sobibor,
Alois Brunner, le responsable de Drancy et des déportations en
Slovaquie, et
Adolf Eichmann... mais aussi
Josef Mengele,
Klaus Barbie,
Erich Priebke,
Aribert Heim,
Ante Pavelic, beaucoup transitaient par Gênes, sous la houlette d’un franciscain, le Père
Krunoslav Draganović. Le vatican était-il au courant ? Sans nul doute, et les preuves existent. Certains atterrirent ainsi en Egypte, d’autres en Argentine ou en Bolivie via les rat’s lines tracées par la CIA. Sur leurs routes, ils auront des contacts particuliers, notamment avec d’anciens généraux retraités.
Pedro Del Valle, par exemple, devenu dirigeant d’ ITT (souvenons nous de
Kurt von Schröder) en Egypte, au Caire, ou plus tard à Buenos Aires. Lui-même impliqué plus tard dans le coup d’état contre Allende. La grande fraternité de l’extrême droite internationale, sans doute..
(*) Extrait des lyrics de "Sympathy for the Devil" :
I rode a tank
Held a generals rank
When the blitzkrieg raged
And the bodies stank
Pleased to meet you
Hope you guess my name, oh yeah
Ah, whats puzzling you
Is the nature of my game, oh yeah
I watched with glee
While your kings and queens
Fought for ten decades
For the gods they made
I shouted out,
Who killed the kennedys ?
When after all
It was you and me