Détruire, pensent-ils

par Mathias Delfe
vendredi 29 août 2008

Les nuages s’amoncellent sur la conjoncture économique et politique internationale, comme disent les commentateurs convaincus que le public ne comprend qu’un langage imagé, surtout quand l’actualité évoque des conflits géostratégiques, de graves tensions concernant la production et l’approvisionnement des aliments et de l’énergie, une crise des subprimes, de la stagflation, de l’inflation et de la récession, tous sujets pas vraiment people.


De fait, les crises énergétiques d’une part, financières d’autre part, identitaires de toutes parts, sont en train de créer à l’échelle mondiale un de ces climats malsains qui augure de violentes confrontations.

Aux Etats-Unis, de grandes banques (1), minées par l’effondrement du système voyou des subprimes (ou prêts à risques), comme dans une bonne vieille économie administrée, appellent le gouvernement fédéral au secours en se mettant à l’abri de la loi qui protège les faillitaires, tandis que les deux principaux établissements refinanceurs du crédit immobilier, Fannie Mae et Freddie Mac, aux abois, attendent leur recapitalisation par l’Etat.

Les constructeurs automobiles tournent en rond comme des dindes aux hormones sans tête cherchant la formule miracle qui les sauvera de la déroute (2). Même Boeing doit user d’arguties pour espérer récupérer le marché des avions ravitailleurs de l’armée remporté par EADS (allié à Northrop, tout de même).

Et, pire que tout, au pays où l’on prend sa voiture pour promener le chien autour du pâté de maisons, le prix du carburant - que nous Européens trouvons encore ridiculement bas habitués que nous sommes à ce qu’il saigne nos finances - grimpe en flèche à la pompe.

Quand tout baigne at home, l’Amérique n’est pas toujours bonne fille avec les petits peuples, surtout s’ils sont crâneurs, mais quand le moteur de la nation, le dieu argent (redisons encore que l’Eternel et le dollar sont associés sur le même billet de banque), synonyme d’expansion permanente, devient lui-même menacé, il y a alors de quoi s’inquiéter quant aux expédients que le pays trouvera pour se refaire.

Il y en avait un de tout prêt, le magnifique oléoduc BTC qui conduit l’or noir de l’Azerbaïdjan à la mer Noire via la Caspienne et la très - occidentalement parlant - compréhensive Géorgie.

Las ! à cause de l’impulsivité de l’un de leurs agents, le président Saakachvili, qui a offert au pouvoir russe l’occasion qu’il attendait pour redistribuer les cartes dans cette partie du monde, les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux se voient privés au moins momentanément, et sans doute durablement, de la gestion directe de ce produit clé de l’économie moderne faute duquel elles semblent bien capables de s’effondrer tout de go quoiqu’elles sachent à quoi s’en tenir quant à sa prochaine raréfaction, qui précédera elle-même sa disparition.

En d’autres termes, le pétrole, au monde l’un des principaux objets de spéculation et de discorde a son avenir derrière lui, mais, plutôt que de laisser faire son travail à la dialectique matérialiste, laquelle nous promet une nouvelle organisation économique de la société mondiale lorsque celle-ci aura épuisé ses contradictions en même temps que son carburant, on est toujours prêt à en venir aux mains pour s’en réserver les ultimes gouttes.

Cette possible cause de confrontation armée avec la Russie n’est pas la seule susceptible de faire parler la poudre : on l’a dit, écrit et répété, les coalitions occidentales s’enlisent en Afghanistan comme en Irak où elles semblent incapables d’obtenir les conditions d’une paix civile durable. Au contraire, l’inexpérience, la nervosité ou, pire, le sadisme délibéré de la soldatesque conduisent de plus en plus souvent celle-ci à commettre de telles terribles « bavures » au sein de la population que même les hommes installés par elles – les coalitions – au pouvoir, tels le président Karzaï et le Premier ministre Al-Maliki s’en émeuvent et cherchent à redéfinir les modalités de l’occupation dans le sens d’une baisse de la pression militaire.


L’Occident cédera-t-il aussi de son influence sur ces terrains-là ou bien se lancera-t-il dans une fuite en avant dans la violence en lançant des raids vengeurs sur toutes les nations qui menacent ne serait-ce que virtuellement sa suprématie ?
Saccageons l’Iran, le Pakistan, la Syrie ; si nous ne savons ni apporter ni maintenir la paix, nous savons gagner des guerres-éclairs où notre supériorité technologique est sans égale.

Une telle perspective, aussi bien en Asie centrale qu’au Moyen-Orient, pourrait tenter les Américains, qui détestent jouer perdant, tout particulièrement dans une période qui laisse envisager de lourdes pertes dans les domaines de l’influence économique et politique.
Les destructions massives, on le sait depuis la Seconde Guerre mondiale, annoncent des reconstructions massives pourvoyeuses de profits massifs.

Le plus préoccupant peut-être est que les Américains (3) ne sont pas les seuls à souhaiter en découdre : les Russes, requinqués par une économie raffermie si ce n’est florissante, rassurés sur eux-mêmes par une fierté nationale retrouvée, se sentent apparemment des fourmis dans la kalashnikov.

Comment ne pas envisager de mettre à sa façon de l’ordre dans le monde quand le principal challenger ne marche plus que sur un pied et quand, a contrario de lui, on entretient des rapports sinon cordiaux du moins dépassionnés avec les voisins que sont l’Iran, l’Inde et la Chine (encore que l’effet domino entamé avec la reconnaissance du Kosovo par l’Occident, puis de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie par les Russes ait de quoi inquiéter les Chinois : eux à part, qui pourra demain ne pas reconnaître l’indépendance du Tibet, du Xinjiang ouïgour, d’autres régions ?)

Tout bien pesé, aujourd’hui, les Russes ont nettement moins d’adversaires que les Américains et ils pourraient bien être tentés d’utiliser à leur profit cette absence d’animosité a priori à leur égard. Petits pays, frêles nations, vous avez besoin de compréhension de vos problèmes, de protection ? Tournez-vous donc vers nous plutôt que vers l’Oncle Sam.

Naturellement, les mollahs fanatiques et tous les mouvements religio-nihilistes attendent avec impatience le moment où la planète s’embrasera.

Ils ne manqueront pas d’exacerber tensions et passions partout où c’est possible – c’est-à-dire partout –, ici en poussant au combat l’Inde contre le Pakistan, là les Républiques musulmanes d’Asie centrale à se défaire de la tutelle russe.

Dans la péninsule arabique, il s’agira de renverser les monarchies vendues à l’Occident, ce qui ne sera qu’une formalité dès lors que ce dernier aura trop à faire sur d’autres terrains pour défendre efficacement celui-là, qu’on ne peut bombarder aisément sans risquer de briser la manne.

En Afrique, on chassera l’étranger et au droit occidental encore en phase d’assimilation on substituera la charia.

Depuis son satellite nord-coréen, la Chine occupera la Corée du Sud puis Taiwan, ensuite tout le Sud-Est asiatique peut-être, pour finir par exiger du Japon réparation et soumission.

Des millions de morts pour sûr, l’usage de l’arsenal nucléaire peut-être, afin de définir par une ruse de la raison hégélienne (4) (la raison peut se montrer bien plus mortelle que la déraison et, quoi qu’en disent les ignorants, l’intelligence infiniment plus redoutable que la bêtise) de nouveaux objectifs à une société mondiale en voie d’épuiser l’organisation héritée de la paix de 1945, dont la chute de l’URSS ne signifiait pas l’indépassable achèvement, la fin de l’Histoire imprudemment pronostiquée par un penseur de seconde zone (5), mais le début de quelque chose d’autre dont la perspective nous effraie.

Fiction pessimiste que tout cela ou prolégomènes d’une réalité à venir ?

1 - L’agence fédérale américaine de garantie des dépôts bancaires (FIDC) annonce la fermeture de la Columbian Bank and Trust Company, la neuvième banque américaine à déposer son bilan cette année sur fond de crise du crédit immobilier (Reuters, 23/8/08).
2 - Lire l’article sur Detroit dans Courrier international du 28/8
3 - Je compte avec le 51e Etat officieux de l’Union, Israël.
4 - Hegel n’avait pas prévu Hiroshima.
5 - Francis Fukuyama, pour ne pas le nommer.

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