Devenir prof ou comment tuer ses rêves …
par Sam_Agace
mardi 26 février 2013
Plus de 40 000 enseignants recrutés pour les rentrées de 2013 et 2014, une campagne publicitaire de grande envergure pour attirer les candidats, la promesse de faire un métier serein où l’on partage le savoir, où l’on aide l’autre à progresser. Comment ne pas succomber à la tentation ? La photo est belle, il n’y a qu’à se laisser séduire : les vacances, la sécurité de l’emploi, …
J’aurai mis pratiquement deux mois pour me décider avant d'écrire les quelques lignes qui vont suivre. Je me suis d’abord dit que ce que j’allais dire n’y changerait rien, que cela n’intéresserait personne. Aussi, étais-je peut-être trop sensible à la cause pour en parler. Il me fallait attendre d’être plus solide pour m’engager dans ce … témoignage (?) Cette fois, me voici lancé et je vais très brièvement vous expliquer pourquoi il faut éviter ce trou noir qu’est l’Education nationale.
Quand on débute une carrière d’enseignant, on a bien souvent des rêves plein la tête. Certes, il y en a qui font ce métier par pragmatisme : « je ne sais pas quoi faire d’autre et puis il y a la sécurité de l’emploi, les vacances, etc. » mais beaucoup font le choix de l’enseignement par vocation. On rêve d’apporter des solutions à ceux qui sont en difficulté, on s’imagine en train de réfléchir de pédagogie comme un chercheur qui, dans son laboratoire, cherche, expérimente afin de faire progresser sa discipline. Mais la réalité est bien différente. L’écart entre ce que l’on fantasme et la réalité du terrain est d’ailleurs si grand qu’il conduit de plus en plus d’enseignants à vouloir démissionner. Le problème est que quitter le navire n’est pas aussi évident qu’on le croit. D’une part parce que la formation d’enseignant (quand elle existe) est si fermée, si spécialisée qu’elle ne permet pas de faire autre chose que de l’enseignement. Même les métiers du social et/ou de l’éducatif sont fermés à l’enseignant. Nous ne parlerons donc pas de tous les autres champs de métiers (commerce / finance / informatique / ressources humaines / industrie / etc.) pour lesquels les compétences développées avec un master en enseignement se trouvent être à des années lumières de celles attendues par les recruteurs. Le plus formidable est que même les métiers de l’ingénierie de la formation et/ou de la recherche en éducation ne sont pas accessibles au « simple prof ». Une fois engagé dans cette voie sans issue vous y êtes donc coincé pour toujours. Alors, certains connaisseurs diront qu’il y a les congés formations et la mobilité interne à la fonction publique (détachement, mise à disposition). Mais là encore, il ne faut pas rêver ! D’une part parce que les congés formations sont octroyés selon un barème lié à l’ancienneté (il faut donc oublier cette porte de sortie les 10 premières années – 10 ans d’un métier qu’on déteste c’est long, c’est même très long) et, d’autre part, parce que pour obtenir un détachement ou une mise à disposition vers une autre fonction publique (hospitalière, territoriale) il faut que son cursus initial soit compatible (avoir fait des études dans la médecine, l’administration, la gestion de paie, les ressources humaines, etc.), ce qui n’est pas le cas avec un master enseignement. Il faudrait alors se former à nouveau mais pour cela, on vient de le dire plus haut, il faut obtenir un congé formation et donc attendre au minimum 10 ans. Autre solution : le congé sans solde ou la démission, mais là encore c’est l’impasse. Une fois sorti du trou « Education nationale », votre ex-statut de fonctionnaire ne vous donne droit à aucune aide : ni assedic, ni RSA, ni droit individuel de formation, ni rien … Rien de rien ! Pris au piège ! Une prison dorée dites-vous ?
Alors avant de vous engager, soyez certains que c’est le métier pour lequel vous êtes fait et non celui dont vous rêvez car, comme nous allons le voir tout de suite, du rêve à la réalité il y a un monde d’écart et ce monde n’est pas beau à voir. Tout d’abord, il faut vous enlever de la tête que vos journées seront consacrées à mettre en œuvre de belles séquences pédagogiques qui, sur le papier, vous émoustillent. Si déjà vous arrivez à obtenir le silence dans votre classe et que le petit Kévin (non … ce prénom n’est pas choisi au hasard) qui a 5 ans arrête de taper avec ses crayons sur sa table, de se lever pour cogner sur ses camarades, de courir partout dans la classe et de s’enfuir plus loin quand on l’appelle (il n’a pas peur de vous, vous ne pouvez rien faire, il n’a même pas peur de ses parents), vous serez déjà ravi. On est loin de la séquence parfaite qu’on vous vend dans certains manuels de pédagogie. Alors, on se dit que le problème vient peut-être de nous. Car être enseignant c’est se poser en permanence les questions suivantes : suis-je vraiment compétent ? Ai-je bien fait de faire comme cela ? Autrement dit, les questions que se posent tous les (bons) parents et ce, multiplié par le nombre d’enfants dans la classe, disons 22 à 25 selon les moyennes du ministère. En gros, à condition d’avoir un minimum de conscience professionnelle bien sûr, vous passez votre temps (en classe, le soir, le matin, en voiture, dans votre lit, sous la douche, pendant les vacances) à vous torturer l’esprit avec ces questions (et je ne parle même pas du temps passé dans les préparations, les papiers de ceci ou de cela). Revenons-en à notre Kévin. Pour le coup, il était déjà comme cela l’année précédente avec votre collègue. Et, joie du métier, il y a le même en plus grand dans la classe dans laquelle vous serez nommé l’an prochain. Classe qui, au passage, se trouve à 2h30 de trajet aller-retour de votre domicile. C’est bien souvent comme cela les 10 premières années en primaire : peu d’ancienneté = peu de points ; peu de points = beaucoup de kilomètres pour aller au travail. Ne rêvons pas, des gamins difficiles, il y en a partout de nos jours. Le vrai problème est qu’ils sont de plus en plus difficiles, de manière à vous écœurer du métier, et de plus en plus nombreux par classe. Beaucoup de collègues ont la boule au ventre le matin en se levant à l’idée de passer une journée baignée dans le conflit. Car pour être prof, la qualité principale ce n’est pas d’être pédagogue mais d’aimer le conflit. Et encore tout va bien, quand les parents ne s’y mettent pas : vous avez fait ci, vous n’avez pas fait ça, pourquoi ci, pourquoi ça … Il y a également l’opinion publique qui, quoi qu’en dise le Ministère, n’est pas bonne et, il faut l’avouer, contribue à miner le moral des enseignants. Vous avez passé une journée horrible et on vient encore vous chercher des poux (les connaissances, sur les forums, dans les médias) parce que vous êtes un feignant, toujours en train de faire grève, etc. Oui, il y a beaucoup de métiers difficiles mais ne croyez pas que l’enseignement soit une sinécure. Loin de là ! Car, pour le primaire en tout cas, il faut également prendre en compte les Inspecteurs de l’Education Nationale, ces personnes qui, pour la plupart, auraient fait une belle carrière militaire il y 70 ans outre-Rhin … Humiliants, infantilisants, cassants, blessants, vous fliquant sans cesse, ne vous soutenant jamais, incapables de faire le tiers de la moitié de ce que vous faites et vous demandant toujours de vous justifier pour tout, d’assister à leurs formations minables et sans intérêt, de remplir des tas de papiers, etc. L’administration pèse sur vous comme une chape de plomb et vous écrasera au moindre écart.
Bref, loin d’être exhaustif, loin de dire que c’est le pire job du monde, le métier d’enseignant est pourtant celui qui a brisé mes rêves. Je voulais apporter ce témoignage afin de préserver le rêveur pour qu’il puisse avoir encore de l’espoir, croire en la vie, garder le goût des plaisirs simples. Je suis encore enseignant à l’heure où j’écris ces lignes et je tente par tous les moyens de m’enfuir de ce trou. Je suis devenu aigri et je ne crois plus en rien … même au fait de sortir de cette fosse à purin. Témoigner de tout cela me donne au moins un espoir : sauver ceux qui hésitent avant qu’on ne tue leurs rêves. Une collègue enseignante de littérature en collège me confiait il y a peu qu’elle n’avait plus le goût de lire (ironique non ?). Moi qui était si curieux, je n’ai plus le goût d’apprendre ni même de transmettre.