Diabolisation n’est pas raison : décrédibiliser le FN
par arturo0007
samedi 1er mars 2014
Depuis sa création, le Front National a été diabolisé pour ses idées. La diabolisation a fonctionné parce que le cordon sanitaire qui le mettait en quarantaine n’a jamais menacé de se couper. D’une part, les formations politiques dites traditionnelles ne cherchaient pas à transgresser les limites d’un pacte dit « républicain », qui dessinait les contours d’un espace politique duquel les propositions du FN étaient exclues. D’autre part, la situation économique nationale n’avait pas été jusqu’alors suffisamment dégradée pour que les frontistes l’instrumentalisent, et pointent du doigt l’Union Européenne, et tout particulièrement l’euro, comme responsable de la crise.
Aujourd’hui, la diabolisation ne fonctionne plus ; le Front National à défaut de s’être banalisé, s’est dé-marginalisé. Son discours n’a pas fondamentalement changé, ce sont ses éléments de langage qui ont évolué vers le politiquement correct. Il est toujours question de mondialisme, d’islamisme, d’immigration, de préférence nationale et de retour à l’autorité, mais les petites phrases cinglantes qui entachaient l’image du parti, sur la Seconde Guerre mondiale ou la guerre d’Algérie par exemple, tendent à disparaître. Or, cette modification du discours a eu tendance à passer pour une modification de la doctrine auprès d’une partie des citoyens ; et les partis traditionnels n’ont pas pris en compte de changement.
Au contraire, ils ont continué, coûte que coûte, la diabolisation des idées du FN, pendant que la situation économique et sociale de la France se dégradait peu à peu - les alternances et les cohabitations à partir des années 1980 montrant l’impuissance de chaque camp politique à réellement redresser la barre. Ce sont donc des formations politiques jugées de plus en plus impuissantes, voire incompétentes, qui se donnent le droit de déclarer comme interdites les idées d’un parti qui n’a jamais été au gouvernement et qui donc ne peut porter le fardeau de cet échec. Lesdites formations n’ont pas su renouveler leur corps doctrinal, l’ont perdu, et n’ont donc rien de réellement cohérent et solide à proposer pour, d’abord contrer puis ensuite totalement décrédibiliser les propositions du FN, comme le rétablissement des frontières et le retour au franc.
On a continué à qualifier, sans démonstration et sur le modèle de le stigmatisation, le Front National comme un parti d’extrême-droite. De cette manière, on l’a mis dans la peau de la victime : « Regardez, l’on veut me faire taire, m’exclure du jeu politique, alors que les responsables de la situation actuelle, ce sont eux ; les responsables de votre détresse, ce sont eux. » De plus, qualifier une entité d’extrémiste, cela revient à se placer soi-même au centre ; c’est comme si l’on était sur un chemin dont les deux extrémités conduisent à un abîme dans lequel les idées dites nauséabondes se jettent. Pour y échapper, il faut rester sur ce chemin des idées jugées tolérables, par définition non extrémistes.
Mais comment définir une idée extrémiste, comment distinguer une idée qui reste sur le chemin d’une qui se jette dans l’abîme ? Une idée extrémiste, c’est une idée qui contient en elle le germe de l’exclusion ; un programme extrémiste, c’est un programme dont l’ensemble des idées sont pensées en fonction d’un principe lui-même extrémiste, c’est-à-dire qui avantage une entité ethnique ou sociale sans se soucier des notions de mérite, de solidarité, de respect.
Prenons un exemple, avec la préférence nationale. Celle-ci consiste à accorder la priorité aux demandeurs d’emplois français sur les étrangers. C’est nier tout le mérite qui peut être celui du travailleur étranger, et par-là considérer comme naturel et indiscutable le surplus de mérite du travailleur français sur celui du travailleur étranger, sous le seul prétexte de sa nationalité. Par ailleurs, c’est faire prévaloir la concurrence sur la solidarité, créer différents niveaux de travailleurs et de facto des inégalités dans l’accès à l’emploi contre lesquelles les victimes de l’inégalité ne peuvent lutter à moins de se naturaliser - alors que sans aucun doute, les conditions d’accès à la nationalité française seraient durcies.
La préférence nationale envoie donc un message qui revient à dire que la circulation sur le territoire national n’est permise qu’aux citoyens « nationaux ».Par définition, on bannit l’étranger, soit en l’excluant hors des frontières physiques, soit en lui imposant de devenir français - alors que sa nationalité étrangère ne saurait être par essence liée à une incompatibilité avec « les valeurs de la République ». Passer la frontière territoriale, c’est enclencher un processus de dé-nationalisation d’une part, et de re-nationalisation d’autre part. Mais peut-on réellement jouer avec les identités de chacun, imposer les choix de chacun en matière de nationalité, et par-là d’identité ? Peut-on réellement assurer une cohésion sociale complète dès lors que des individus intégrés sur le papier ne le sont pas en réalité, et que l’on exclut les étrangers du pays sous le prétexte qu’ils ne souhaitent pas participer à la communauté nationale ?
C’est nier la construction de la nation française, qui s’est forgée sur l’adhésion collective plutôt que sur le déterminisme. Ici, la nation française ne se construirait ni sur une adhésion, puisqu’il y a contrainte, ni sur un déterminisme, puisque les individus étrangers qui deviendraient français ne seraient, par définition, pas des « Français déterminés ». Provoquer une fracture de la sorte entre les individus, cela relève d’un extrémisme, précisément parce qu’est extrémiste une idée qui pousse à la confrontation et par suite à la violence. La préférence nationale peut être qualifiée d’idée extrémiste, sans que l’on puisse se voir reprocher de se considérer comme le centre des idées.
Plus largement, le parti peut et doit continuer à être qualifié d’extrémiste. Mais continuer à le qualifier comme tel avec des arguments renvoyant constamment à la Seconde Guerre mondiale, comme ceux que le Parti socialiste utilise, est contre-productif. Et essayer de s’approprier une partie de ses idées à des fins, souhaitons-le, uniquement électorales, comme l’a fait et continue de le faire une partie de l’UMP, lui ouvre des portes jusqu’ici fermées dans le débat politique français.
Il apparaît donc nécessaire de faire résonner une quatrième voix, qui propose un ensemble d’idées et de valeurs radicalement opposé à celui du Front National, sans pour autant penser son programme en fonction des idées de celui-ci. Cette voix devra aussi exclure toute adaptation de son discours aux tensions sociales qui naissent de la précarité économique du pays, et se refuser à toute facilité dans ses analyses. En somme, la tendance croissante au « gaucho-lepénisme » et au flirt de la Droite Forte et de la Droite Populaire, deux courants de l’UMP, avec le FN, ne doivent en aucun cas se retrouver dans cette quatrième voix, qui doit se constituer en un courant uni, qui se place au-dessus des clivages politiques traditionnels et, tout particulièrement, au-dessus de cette atmosphère saturée de propos haineux et agressifs.